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24 octobre 2017 2 24 /10 /octobre /2017 22:15

Brian, dès qu’il le pouvait, continuait ses recherches frénétiques. Il relisait parfois quelques philosophes, comme Schopenhauer, Bergson ou Sartre, avait un faible pour Montaigne, mais il s’apercevait que c’était inutile, qu’il n’apprenait rien de nouveau. Il croyait, comme Stephen Hawking, que la philosophie contemporaine avait beaucoup perdu en s’éloignant de la science, et qu’il lui fallait y revenir pour sa légitimité. Brian approfondissait donc, par des ouvrages de vulgarisation, des classiques, des sorties médiatiques.

 

Après par exemple les livres de Harari pour l’histoire, de Bourdieu ou d’Amrani et  Beaud pour la sociologie, comme « Pays de malheur ! », dialogue dans lequel il avait trouvé le jeune bibliothécaire précaire plus convaincant que l’enquêteur installé, de Lévi Strauss ou d’Edgar Morin pour l’ethnologie, l’anthropologie, d’Irvin Yalom, de François Roustang, de Bettelheim, de Searles, d’Alice Miller pour la psychologie, de Crawford sur la richesse cognitive du travail manuel, et tant d’autres en sciences humaines, il cherchait maintenant quelque chose de plus solide et différent.

 

Il creusait la botanique avec Jean-Marie Pelt, et s’émerveillait de l’intelligence des arbres, de la complexité des plantes, de la communication végétale, et créait le lien avec « Avatar » ou le panthéisme nippon, shinto, la force et la beauté de la nature magnifiée dans les films de Miyazaki. Il tentait, avec Etienne Klein ou Neal deGrasse Tyson, de s’approprier les éléments troublants de physique et d’astrophysique. Il s’initiait aux théories de l’évolution avec Ameisen, Gould, Dawkins ou Marc Giraud. Il développait la compréhension du rapport entre le corps et l’esprit avec La Mettrie, Jean Pierre Changeux plus qu’avec Spinoza. Il applaudissait Frans de Waal pour les avancées de l’éthologie, qui montre que l’erreur dans notre perception du monde animal a été de l’évaluer en fonction de nos propres qualités, et non de l’orientation que son adaptation a prise, et qu’à bien considérer différentes espèces, elles sont aussi fascinantes que nous dans leur originalité, leur singularité, ce qu’avait anticipé Montaigne. Il jubilait de la lucidité de Desmond Morris dans « le singe nu », ou d’Henri Laborit dans « Eloge de la fuite », dont les réflexions s’étayaient sur zoologie et biologie. Et ainsi de suite. Ces livres nourrissaient Brian autant qu’ils l’éloignaient du conformisme et des niaiseries dominantes proférées, favorisées par des dominants pour perpétuer leur domination. Tout pour la réforme intérieure, rien pour que le système change, et personne pour clamer que le Dalaï lama, Mathieu Ricard, Christophe André, Jean d’Ormesson, Laurent Gounelle par exemple sont des privilégiés qui servent l’ordre infâme en place, et cherchent à nous y adapter.

 

Enfin ces lectures ne libéraient pas Brian. Tout cela ne lui disait pas qui il était. Un idiot, un débile, un bon à rien ? Comme il était prisonnier du monde de la force et du combat, il restait prisonnier du monde des idées et des mots, cherchant sans cesse à se définir par une quête intellectuelle pour savoir quoi penser, et retenir d’innombrables subtilités pour se distinguer et savoir qui il était. Obligé d’assimiler quantité d’infos et de s’assurer qu’elles étaient restituables, pour se rendre inattaquable, pouvoir résister à toute tentative d’emprise, d’intrusion psychique.

La violence exercée par un père tyrannique et une mère infantile l’avait détruit dès les fondements et il n’avait jamais réussi à se construire, à se trouver. Son existence, ses idées, il devait les justifier, les faire valoir, reconnaître. Sans ce désir, qui lui était besoin, il n’était rien, il était vide, ou se sentait rien, se sentait vide. Et sans doute était-il quelque part, comme son père ne cessait de lui dire autrefois, un bon à rien, un pauvre type qui n’arriverait jamais à rien, car c’est vrai qu’il n’officialisait pas les choses. Sa curiosité, qui confinait à l’obsessionnel, le dispersait, l’éloignait des exigences sociales, et alors que tant de gens parvenaient dans la vie, lui ne poussait pas au bout, trop intéressé par trop de domaines et d’activités. Il ne se rassemblait pas, et ne trouvait pas d’issue viable. Et sa complexité aggravait tout.

 

Alors, par ses projets assassins, il avait trouvé une soupape, un moyen de s’exprimer, de se libérer un peu, de rendre justice, de rétablir l’équilibre.

Et comme les rituels compulsifs permettent aux névrosés obsessionnels de se recentrer, l’élimination de cibles choisies pacifiait Brian, et elle donnait un semblant de sens au cauchemar de sa vie dont, quels que soient ses efforts, il ne s’évadait pas.

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