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10 septembre 2018 1 10 /09 /septembre /2018 21:18

Transféré au Centre, il se familiarisa avec son nouveau monde. Immergé dans d’autres sensations, d’autres perceptions, il fut surpris d’être assez à l’aise, de ne plus être dérangé par le regard des autres. Aveugle, il se sentait moins détaillé, moins jugé, moins évalué. Le sourire lui venait plus souvent, presque spontanément. Il se sentait, malgré l’angoisse, et comme il était bien entouré, presque apaisé. Il se sentait même rayonner. Il était vraiment comme dans un autre monde, qu’il ressentait comme moins conflictuel. Et il allait devoir apprendre.

Comment s’habiller, se laver, toucher l’autre et son visage, se laisser toucher, découvrir différemment ? L’initiation progressive au brail et ses six points « magiques », qui lui permettraient de relire un jour qui sait. Pour l’instant, il s’en passait bien. Comment se faire « guider » ? Comment marcher avec une canne blanche ? Balayer le côté gauche, puis y mettre le pied gauche, le droit et y mettre le pied droit. Comment monter, descendre des escaliers ? Et l’engin pour passages piétons, avec le sifflet, les astuces, les chiens. Puis il y avait les jeux, les ateliers multisensoriels, la cuisine, l’odorat et le goût qui étaient davantage stimulés, l’attention aux voix. On chantait. Les éducateurs, les encadrants, les formateurs parfois malvoyants, les tout juste blessés, tout ce monde, très humain, modifiait les croyances de Brian. Il était entouré d’êtres blessés qui ne s’étaient pas résignés, ou enfoncés dans la haine, le désir de vengeance, comme lui l’était. Ils lui rappelèrent un reportage passé sur la cinq, « Lucy à la conquête de l’Ouest », puis « Lucie au pays du Soleil Levant », ou l’héroïne lourdement handicapé par une maladie dégénérative, réalisait ses rêves, et voyageait, accompagnée d’amis et d’aides soignants. On la voyait, admirative, discuter avec un Japonais rescapé d’Hiroshima, qui nourrissait les moineaux. Celui-ci, vieil homme, expliquait à Lucie que dans son enfance, il n’y avait plus de riz à cause de la bombe, et qu’on l’avait nourri avec des moineaux. Il leur devait la vie et  par gratitude, les nourrissait à son tour. Il aurait pu en vouloir à la Terre entière, ou au moins détester l’humanité, mais non. Des êtres qui, prisonniers de situations désastreuses, héritiers de gênes défectueux, ne se résignaient pas, et allaient vers la vie, vivaient des aventures, des rencontres, s’émerveillaient, aimaient, prenaient des risques. Eh bien, Brian se sentait plongé dans un monde comme celui-là, un monde bienveillant, une plongée dans un bain d’humanité. Et il aurait aimé vivre toujours comme ça, avec  ce type d’entourage, d’interactions sociales, ces sollicitations et cette sollicitude, et l’affection qu’il ressentait pour ces gens. Parmi les éducateurs il fut charmé, son ouïe davantage affutée, par le rire d’une femme, un rire qui touchait son âme à chaque fois qu’il l’entendait. Il tombait amoureux d’un rire, par le rire. Puis par les propos, la façon de parler, la fragilité qu’il soupçonnait, l’odeur quand elle était près de lui, les frôlements, son visage qu’il avait touché. Elle aussi avait touché le sien, et à la façon qu’elle avait de lui parler, de dire son prénom, de le guider, il lui supposait au moins de l’affection pour lui. Ce n’était pas le tueur à gages pris d’affection pour le femme aveugle, mais le tueur aveugle qui suscitait sympathie et attirance, tueur dont elle ignorait à peu près tout d’ailleurs. Une femme adorable, qui le protégeait du fait de sa situation, et qu’il avait envie, le désir instinctif, de protéger, et d’aimer. Une femme qui à elle seule justifiait, donnait un sens à l’évolution. L’évolution était sauvée, puisqu’elle existait.

 

Et la gentillesse sans niaiseries des éducateurs le poussait vers d’autres rencontres, d’autres parcours, d’autres sources et occasions de progrès. C’était vraiment une expérience nouvelle pour lui, des humains, en nombre, qui apportaient plus que les animaux, irremplacables en ce qu’aucun chien ou chat n’était en mesure de donner l’équivalent, la même densité de présence. C’est dire s’il s’était éloigné du monde humain et cette prise de conscience le faisait souffrir. Pour certains hommes, beaucoup en fait, c’était toujours comme çà, ils n’avaient connu que ça, une immersion constante dans des relations bienveillantes, satisfaisantes. Brian aurait aimé ne jamais sortir de ça, de ces découvertes, ne plus s’enfermer dans sa grotte. Comment rejoindre le monde ? Réellement, le bonheur n’était pas le plaisir, une variation quantitative de plaisir. Manger du chocolat, courir, se masturber donnaient du plaisir, mais pas le bonheur. Zéro bonheur dans cette libération d’endorphines, ce bien-être homéostatique. Seules les rencontres, la présence d’autrui peut donner accès au bonheur. L’homme est un animal social et l’homme heureux tout seul, Brian n’y croyait plus ,ou empli de souvenirs amicaux et réconfortants peut-être, ou dans l’assurance de rencontres à venir.

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