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3 janvier 2010 7 03 /01 /janvier /2010 21:07


L'aïkido est un art martial que je pratique depuis une bonne dizaine d'années. Il a été crée par Morihei Ueshiba (  1883-1969 )
C'est une synthèse d'arts martiaux traditionnels nippons, et aussi une tentative de dépassement de ces arts de destruction, une transmutation recherchée, générant un renversement de perspectives.

Le vingtième siècle est l'époque des grandes révovations martiales. Cette évolution caractérise les arts japonais avec le judo ( synthèse et épuration de divers ju jutsu) le karatédo ( synthèse de styles Okinawaiens), le kendo ( version sportive de la voie du sabre ), le shorinji-kempo ( synthèse de ju jutsu et de kung fu shaolin ), et l'aïkido ( synthèse et modification d'écoles de sabre -Shinkage ryu-, de ju jutsu -Tenshin Shino ryu-, d'aikijutsu -école de Takeda).

Cette modernisation ne concerne pas que le Japon. On la trouve aussi à l'oeuvre en Corée : le taekwondo est une synthèse entre taekyon, warang do et tang soo do ; le hapkido est une synthèse entre l'aikijutsu japonais et le taekwondo.

Cependant, les arts martiaux japonais se sont davantage exportés. Cette réussite est due aux capacités de classification, d'organisation, de systématisation des japonais.
Mais pas seulement.
Il existe une spécificité, une aura propre à la culture Japonaise, et celle-ci est indissociable de son passé féodal, des légendaires mais bien réels samourais et ninjas.
Les temps étaient si durs pour ces guerriers, qu'il leur fallait une idéologie particulière qui leur apporta le détachement nécessaire pour relativiser l'importance de leur propre mort.
Pour ce faire, le Bouddhisme zen, ou plutôt une certaine orientation du zen, était plus adapté que la religion ancestrale de l'île, le Shintoisme.

Pour la branche du zen qui nous intéresse, les distinctions entre vie et mort sont illusoires, et résultent des erreurs de notre ego.
Celui-ci entrave nos perceptions et notre bon sens puisqu'il nous place individuellement en quelque sorte, au centre de l'univers.
Il faut donc s'en débarrasser, le trancher, et prendre conscience de l'impermanence de toutes choses, de l'éternelle vacuité.
Cette révélation, cet éveil doit dédramatiser la mort, et donc aider le guerrier à en vaincre la peur.

Mais cette nécessité qui était celle du guerrier n'est plus accordée à l'époque moderne, que signe l'ère Meiji ( 1868-1912 ), l'occidentalisation du Japon.

A partir du moment où l'on commence à envisager la vie pour elle-même, comme source de joie, et donc à considérer comme légitime et naturelle la peur de la mort, l'on se voue à des occupations d'un autre genre que celles qui, dans une optique de détachement forcé, étaient toutes orientées vers la destruction et la quête de l'état de conscience susceptible de l'assumer sereinement.

C'est pourquoi, pour les Japonais, il paraissait contradictoire  de préserver leur patrimoine martial et de privilégier leurs aspirations progressistes.
Ainsi, quantité d'anciens guerriers, riches de connaissances techniques raffinées, furent cantonnés dans des rôles subalternes, comme gardiens de parc, un peu comme l'apport des philosophes est dévalorisé dans le système capitaliste actuel.

L'antinomie entre tradition et modernité était-elle insurmontable?
Les formes anciennes de culture doivent-elles, sans reste, nécessairement être abandonnées au profit de nouvelles formes plus ou moins élaborées, ou bien y a t'il un moyen d'en conserver l'essentiel, la quintessence magnifiée, grâce à la richesse des processus synthétiques?

De jeunes maîtres japonais trouvèrent, ou créerent le chemin qui amorça la solution.

Les arts réellement traditionnels étaient sans doute incompatibles avec la recherche de pacification des moeurs, puisqu'ils étaient seulement orientés par le souci d'efficacité.
Il fallait donc les transformer, sélectionner et synthétiser, à partir des anciennes connaissances, les techniques appropriées aux temps modernes, et éventuellement les modifier.
Cette refondation fut la quête, entre autres, de Jigoro Kano pour le judo, de Gichin Funakoshi pour le karatédo, de Morihei Ueshiba pour l'aïkido.

Pour Jigoro Kano, le but du budo moderne était de favoriser "l'entraide et la prospérité mutuelle".
Il ne conserva, de toutes les branches qu'il étudia du ju jutsu, que les techniques appropriées à ce dessein dont on pourrait dire qu'il est l'équivalent de l'idéal antique de l'"esprit sain dans un corps sain".

C'est réellement cette évolution des techniques et des mentalités qui donnèrent aux arts anciens la dignité de voies spirituelles, d'où le rajout du suffixe do ( voie ), et ce même si l'histoire présente à toutes les époques des exemples d'hommes et de femmes qui cherchèrent dans les arts martiaux autre chose que l'art de tuer.

La différence avec les temps anciens vient du fait que c'est la nature profonde de l'art qui est changée, officiellement en quelque sorte. La pratique se veut spirituelle et aucun pratiquant n'est censé ignorer la  finalité profonde de l'art.
Ce qui était le propre d'êtres exceptionnels s'est universalité, démocratisé, est devenu la norme et se désire tel.

Q'est-ce donc qui renforce cette tendance, et culmine en l'aïkido, qui s'en veut l'apothéose, et le distingue?

En fait le processus par lequel la création d'Ueshiba se distingue est toujours à faire. Il n'est pas achevé. Il est le fruit évolutif d'une recherche qui ne connaîtra d'autre fin que celle de l'humanité elle-même.

Ueshiba constata qu'un défaut majeur et tenace persistait dans les arts martiaux modernes, ce qui les empêchait d'accéder à la fin recherchée et les rendait impropres à satisfaire leur éthique pacifiste.
En gros, ils ne disposaient pas des moyens ( les techniques, fondées sur les principes ), adéquats à leurs fins ( l'éthique altruiste ).
Certes, le karatéka ne doit pas attaquer le premier, et chaque kata commence par un mouvement défensif, incarnant cette orientation volontairement pacifiste. Il n'en demeure pas moins que l'effet inhérent à la réalisation de sa technique, s'il l'utilise, est l'annihilation de  la menace par la destruction parcellaire ou totale, provisoire ou définitive, de l'agresseur.
Et si le judoka dispose de ressources moins traumatisantes pour l'agresseur, elles conservent un degré élevé de dangerosité .
Ueshiba comprit donc que l'idéal moderne du budo, la préservation de la paix, ne serait qu'une vue abstraite tant que la technique, le sens de la technique n'épouserait pas l'éveil de l'Esprit.
Il fallait donc reconsidérer l'ensemble des techniques, pour, tout en en préservant l'indispensable efficacité, leur ôter leur capacité destructrice en réorientant par exemple les clés de bras dans le sens naturel des articulations, ce qui engendre la douleur mais ne provoque pas d'infirmités, ou en affinant les méthodes de projection, pour éviter une chute trop lourde etc

Le travail de toute une vie!

Par cette orientation pacifique renforcée, on comprend du même coup que toute la recherche aïki doit s'appuyer sur des techniques n'en contredisant ni les principes ni l'éthique. Les tentatives de synthèse entre l'aïkido et d'autres arts sont donc possibles et ont d'ailleurs été tentés ( tomiki aïkido par exemple ), mais il ne s'agit alors plus d'aïkido, puisque l'incorporation de techniques dévastatrices en contredit l'essence, les fondements, la nature, tout ce qui le caractérise comme aïkido.

Cependant, rien n'interdit d'envisager des innovations techniques majeures, à partir du moment où elles favorisent la tendance altruiste de cet art, et en préservent l'efficacité, le pragmatisme sans lequel l'art perdrait tout autant sa valeur, puisqu'il serait alors sans application possible ( l'agressé se doit une protection efficace : s'il fait juste de la danse, certes il ne détruit pas son adversaire, mais c'est son adversaire qui le détruit ) !

L'aïkido se veut donc un sport ( forme physique ), une self défense ( pour prévenir les agressions ), un art ( esthétique ) , une science ( basée sur des principes et des techniques), une voie ( spiritualité ), dont toutes les orientations s'efforcent de convertir la pulsion de mort en pulsion de vie, de construire quelque chose à partir de tendances hostiles et destructrices.
Il s'agit d'un effort réel donc, corporel, incarné, pour concilier la thèse ( l'agressé ), avec l'anti-thèse ( l'agresseur ), cette dernière n'étant pas niée mais acceptée, conservée et élevée dans la tentative d'harmonisation des énergies, de résolution pacifique des conflits. C'est un art que l'on pourrait qualifier de dialectique donc, au sens où la synthèse n'annihile pas mais préserve le meilleur des deux parties par l'enrichissement de la confrontation des opposés qui les élève au dessus d'eux-mêmes!

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