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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 12:37

 

 

 

 

III - EGALITE, LIBERTE, ACTION, SOUFFRANCE, MORT

 

1 – EGALITE :

 

Les êtres vivants ne sont pas égaux, puisque leur valeur, comme nous l’avons vu, dépend de la richesse, de la « profondeur » de leur conscience, et par conséquent de la complexité structurelle de leur corps, selon laquelle ils incarnent l’Esprit avec plus ou moins de puissance.

 

« Ce coefficient de centro-complexité (ou, ce qui revient au même, de conscience) est la véritable mesure absolue de l’être dans les êtres qui nous entourent. Lui, et lui seul, il peut fonder une classification vraiment naturelle des éléments de l’Univers. »

 

L’activation de l’énergie, Seuil, 1èreédition, 1963, p. 107.

 

 

Nous pouvons donc établir une hiérarchie entre les diverses espèces. Ainsi, les hommes étant les êtres les plus complexes, et donc les plus conscients, ont davantage de valeur, que les autres espèces, parce que leur degré d’organisation leur permet d’atteindre un niveau de conscience inaccessible pour les êtres moins bien placés sur l’échelle de la complexité. La vie humaine compte, par conséquent, plus que la vie de tout être vivant. Mais qu’arriverait-il si l’on établissait le même critère pour départager les hommes entres eux ? Car, de toute évidence, il y a, chez les hommes aussi, des inégalités qui semblent constitutives. Il y a des hommes, par exemple, une minorité, qui, de nature et tempérament, constitutivement, « flirtent » avec les tendances futures, acquièrent par leur esprit d’aventure un temps d’avance sur leurs congénères, approchent des mentalités qui domineront lorsque l’humanité, arrivant à maturité et enfin pleinement responsable, changera d’ère et ne sera plus frileuse à privilégier le meilleur sur le désuet.

 

« Quels que soient le pays, le Credo ou le niveau social de celui que j’aborde, mais pour peu qu’en lui comme en moi couve un même feu de l’Attente, c’est un contact profond, définitif et total qui s’établit instantanément. Peu importe que, par éducation ou instruction, se formulent différemment nos espérances. Nous nous sentons de même espèce ; et dès lors nous constatons que nos antagonismes mêmes nous appareillent : comme s’il existait une certaine dimension vitale où, - non seulement dans un corps mais dans un cœur à cœur, tout effort rapproche. »

 

L’Avenir de l’homme, Points sagesses - Seuil, 1959 , p. 158

 

Alors, les hommes peuvent-ils encore prétendre à l’égalité ? Oui, ils le peuvent, parce que leur niveau de complexité corporelle leur confère, avec leur conscience, la liberté, et cette liberté les rend égaux quant à l’orientation morale vers laquelle ils tendent, la forme de vie pour laquelle ils optent, leur attitude en général.

 

 

 

 

2 – LIBERTE :

 

Le fondement qui légitime l’égalité des hommes entre eux, c’est leur liberté. La liberté, ici, ne consiste pas à choisir son propre destin indépendamment de ce qui en constitue les limites naturelles : prédispositions et circonstances. Elle ne réside pas dans la création de ses propres capacités, mais dans la possibilité du choix, choix de l’effort qui épouse le mouvement même de la vie, ou bien refus de cet effort de construction, réalisation de ses potentialités, fructification de ses dons comme le commande l’Evangile, ou bien gâchis de ce qu’il nous est donner de cultiver. « Il faut suivre sa pente en la montant » écrit Gide.

 

Toute l’évolution tendait à ce que des êtres vivants aient accès à cette possibilité, car, alors, ces êtres acquièrent une réelle autonomie, une indépendance, une valeur particulière propre à chacun d’eux, puisque bien qu’étant permise par un ensemble organique complexe, cet ensemble confère la capacité à faire retour avec réflexivité sur soi, et par ce fait, à se choisir soi-même, à partir cependant des talents plus ou moins originaux dont nous sommes premièrement pourvus.

 

La liberté peut donc, en plus d’être un facteur égalitaire entre les hommes, être considérée comme un dessein fondamental de l’Esprit, en tant qu’elle permet aux créatures privilégiées qui le manifestent le plus intensément d’acquérir dans le même temps une responsabilité qui échappait aux autres espèces, et manquait jusque- là dans la Création. D’êtres subissant le mouvement progressif de l’Univers, les hommes évoluent, et conquièrent  le  statut difficile de Co-Créateur. Un texte de Bergson défend également l’idée que la nature s’oriente vers des formes agencées de telle façon qu’elles puissent se former elles-mêmes librement.

 

« De la plus humble Monère jusqu’aux Insectes les mieux doués, jusqu’aux Vertébrés les plus intelligents, le progrès réalisé à été surtout un progrès du système nerveux avec, à chaque degré, toutes les créations et complications de pièces que ce progrès exigeait. (…) le rôle de la vie est d’insérer de l’indétermination dans la matière. Indéterminées, je veux dire imprévisibles, sont les formes qu’elle crée au fur et à mesure de son évolution. De plus en plus indéterminée aussi, je veux dire de plus en plus libre, est l’activité à laquelle ces formes doivent servir de véhicule. Un système nerveux, avec des neurones placés bout à bout de telle manière qu’à l’extrémité de chacun d’eux s’ouvrent des voies multiples où autant de questions se posent, est un véritable ‘réservoir d’indétermination`. Que l’essentiel de la poussée vitale ait passé à la création d’appareils de ce genre, c’est ce que nous paraît montrer un simple coup d’œil jeté sur l’ensemble du monde organisé. »

 

L’évolution créatrice, Quadrige Puf, 8èmeédition, 1998, p. 127

 

 

 

 

3 – L’ACTION :

 

A – ACCOMPLISSEMENT INDIVIDUEL

 

L’action est fondamentale, car elle permet notre propre réalisation. En effet, chez Teilhard, la volonté de se réaliser individuellement, qui est une revendication importante de l’ère contemporaine, n’est pas esquivée. Au contraire, et tout en soulignant  les points positifs (comme la foi en l’avenir) des grands mouvements populaires, tels le communisme, il y critique l’annihilation de l’aspiration à être autre chose qu’un simple rouage du système, qu’une pièce interchangeable de l’ensemble. L’interdépendance des êtres ne doit pas faire oublier et supprimer leur singularité. A ce titre, il est plus proche de Nietzsche que de Schopenhauer. D’un côté, le « vouloir-vivre », ou énergie universelle qui meut (ou lui donne l’illusion de se mouvoir) le monde, est considéré comme absurde, et, par divers procédés, arts, contemplation, il faut se délivrer de sa puissance aliénante, et cause de souffrance. De l’autre, Teilhard pense qu’il est illusoire de prétendre échapper au « vouloir-vivre » fondamental qui meut le monde, si ce n’est en s’altérant la conscience, et qu’il est bon qu’il en soit ainsi, car cette énergie conservatrice et animatrice n’est pas la pourvoyeuse universelle d’absurde que philosophes, écrivains, et certaines tendances religieuses ont cru déceler dans notre monde.

 

Il nous faut donc aller dans son sens, le sens de la construction. Il nous faut donner une forme à nos intuitions, à notre vie intérieure, pour les communiquer, afin qu’ils servent le monde, que cette richesse ne soit pas perdue pour sa progression et son bonheur. Ce travail de construction du monde est donc convergent avec la construction de soi, et l’un et l’autre s’épanouissent mutuellement. Mais il faut bien noter, et Teilhard va ici dans le sens auquel aspirent nos contemporains, que chacun doit développer ses potentialités,  s’affirmer, prendre sa place, occuper le rôle correspondant à la vocation qu’il se sent, trouver sa voie, pour reprendre une expression chère aux taoïstes, grâce à laquelle son être prendra le maximum d’ampleur, par laquelle il exprimera le meilleur de lui-même. Il n’est pas vrai, comme l’ont prétendu Schopenhauer et les bouddhistes, que la vie soit fondamentalement, principalement souffrance, et que le désir, étant sa cause, doive être supprimé. La vie est souffrance et joie ; ces deux états sont par ailleurs souvent liées, l’un étant le revers, le pendant de l’autre, sa réaction inévitable. Et le désir est cause de souffrance et aussi de joie. Or, il est vrai que la satisfaction du désir est toujours parcellaire et momentanée. Mais est-ce une raison pour la fuir ? Plus nous nous élevons, plus nous réalisons d’actes auxquels nous aspirions, plus la satisfaction est pleine et entière, plus elle acquiert de la consistance, et nous assure des progrès accomplis.  Il faut donc aller au bout du désir, au bout de l’effort. Simplement, et c’est le problème de la coexistence des puissances, de leur limitation et accomplissement réciproque, s’il nous faut prendre notre place, il faut que tout le monde la prenne, que le fort ne se serve pas de sa force pour maintenir le faible dans la faiblesse, comme nous voyons bien souvent faire, mais au contraire, qu’il l’aide à s’émanciper de sa tutelle, et, dans la mesure du possible, qu’il contribue à en faire un être fort, indépendant. Beaucoup d’infirmes, par exemple, n’existent aux yeux des autres que comme un devoir à exercer. Il faut les aider à redevenir puissance, à exister pour la communauté.

 

Enfin, une idée de Teilhard, « la divinisation des passivités » est souvent mal interprétée. « La divinisation des passivités », ou, plus simplement, le fait de savoir se servir d’une situation déplaisante imposée, par exemple des tâches ingrates et banales à exercer, comme moyen humble d’ascension vers Dieu, est un des points forts de Teilhard. Attention cependant, à ne pas s’en servir comme alibi, justification de l’exploitation de l’homme par l’homme. Car, s’il s’agit de composer avec un rôle et une vie parfois à l’opposé de ses aspirations, il faut tout de même chercher à se réaliser, en travaillant à occuper une fonction en accord avec sa vocation. Composer avec la nécessité, quand elle prend une tournure systématiquement contraire à ses vœux, ne peut être qu’un pis aller, une solution par défaut. Etre professeur de faculté est plus épanouissant, plus libérateur que travailler comme ouvrier à la chaîne. Et si Teilhard avait été obligé, sa vie durant, de faire des ménages, il serait passé à côté du meilleur de lui-même, aurait gâché les potentialités que sa nature contenait, et il ne serait  tout simplement pas le Teilhard que nous connaissons. Et puis, nous ne serions pas là, actuellement, à nous délecter de son œuvre. La « divinisation des passivités » s’inscrit donc dans un cadre précis, et elle ne doit nous être un modèle que lorsque nous « touchons le fond », au pire de notre vie.

 

 

 

B -  ACCOMPLISSEMENT UNIVERSEL

 

Nous avons vu que l’homme accédait au rang de co-créateur, qu’il devenait co-responsable de la destinée du monde. Rien de moins anodin, donc, que son effort, qui engage l’Univers.

 

«  Dans le Monde, objet de la « Création », la métaphysique classique nous avait accoutumé à voir une sorte de production extrinsèque, issue, par bienveillance débordante, de la suprême efficience de Dieu. Invinciblement…je suis amené à y voir maintenant (conformément à l’Esprit de St-Paul) un mystérieux produit de complétion et d’achèvement pour l’Etre Absolu lui-même. Non plus l’Etre participé d’extra-position et de divergence, mais l’Etre participé de plérômisation et de convergence. »

 

Le cœur de la matière, 1976

 

 

La morale s’y accordera et « de cosmos, morale d’équilibre, juridico-sociale, sous-tendue par une vision pluraliste et statique, passera à morale de cosmogénèse, sous-tendue par une vision foncièrement évolutionniste de l’univers, où le fondement initial de l’obligation, c’est le fait d’être né et de se développer en fonction d’un courant cosmique. Dans ces perspectives, le moraliste devient le technicien et l’ingénieur des énergies spirituelles du monde. »

 

Cela dit, cette réverbération de la Création sur le Créateur, pour reprendre une idée commune à Teilhard et Whitehead, est problématique, car elle ne s’accorde pas avec la liberté supposée de l’homme. Si les hommes sont libres et qu’ils n’accomplissent pas leur tâche, refusent le travail, alors la Création peut échouer. Mais si la Création échoue, n’entraîne-t-elle pas le Créateur dans son échec ? Et si non, alors la Création n’est pas nécessaire au Créateur, ce qui contredit toute l’œuvre. Ou bien il faut imaginer que les hommes ne peuvent échouer, mais où se situerait leur liberté, leur responsabilité, alors ? La seule façon d’accorder liberté humaine et assurance de l’achèvement de l’Univers, ce serait de considérer que le monde est structuré de telle façon que les actes des hommes, tout en étant libres, sont, quelle que soit leur teneur, réincorporés par le processus dialectique dans le sens du progrès. Mais alors, cela signifierait que seules ses intentions comptent, puisque tout fruit de l’action serait converti automatiquement, par le jeu de lois universelles subtiles, dans le sens du bien. Or, là aussi, cela paraît contradictoire avec l’idée Teilhardienne de véritable contribution des hommes à la grande Œuvre, par leurs intentions, mais aussi par leurs actes dans ce qu’ils ont de plus tangibles. Alors, si l’homme est libre, si nos actes ont une véritable influence, il serait logique que la Création, et le Créateur qui y est impliqué, puissent pâtir de cette liberté et de cette influence.

 

A moins de décloisonner la distinction entre Dieu et les hommes, et de considérer qu’étant les instruments vivants et libres du triomphe à venir de Dieu, notre liberté est forcée de s’orienter d’elle-même, dans son mouvement d’ensemble, et malgré quelques exceptions, discordances et apparences contraires, dans le sens divin englobant qui la soutient et la permet, et donc l’homme tout en restant libre, ne devrait pas pouvoir nuire au dessein  final auquel tend la Création, et le Créateur par et pour sa Création. 

 

 

 

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