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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 12:47

 

4 – LA SOUFFRANCE ET LE MAL :

 

A – UTILITE DE LA SOUFFRANCE

 

Il nous faut chercher l’origine et le rôle de la souffrance, tout en nous accordant aux exigences du monde contemporain. Elles doivent être acceptables en des temps relativement plus éclairés que ceux en lesquels prévalait un éloge et une quête irraisonnée, obsessionnelle, de la mortification. Il est vrai que la souffrance a son importance. C’est une loi que tout progrès se paie d’un effort, et tout effort est par définition une lutte, et s’accompagne donc de souffrance. Et c’est tant mieux. Quelle signification pourrait détenir un progrès qui ne serait la conséquence d’une peine ? Quel mérite, quelle valeur lui attribuer ? C’est entendu.

 

« Mal de croissance, par où s’exprime en nous, dans les affres d’un enfantement, la loi mystérieuse qui, du plus humble chimisme aux plus hautes synthèses de l’esprit, fait se traduire en termes de travail et d’effort tout progrès en direction de plus d’unité. »

 

Le phénomène humain, Seuil, 1èreédition, 1955,  p. 347

 

 

D’autre part, la souffrance physique, ou plus précisément ici, la douleur, mais souffrance tout de même lorsqu’elle touche l’homme puisque, comme pour le reste, elle change de qualité en lui,  la différence de degré des animaux aux hommes incluant une différence de nature, a un rôle prépondérant pour tout vivant.

 

La souffrance physique chez l’homme donc,  et la douleur chez les animaux, est le corollaire indispensable au bon fonctionnement de l’instinct de conservation. Sa fonction est ici pragmatique. Elle prévient l’organisme de ce qui lui est nocif, voire pourrait causer la perte. Son rôle est donc nécessaire à la survie de toutes créatures.

 

 La souffrance, chez l’homme exclusivement ici, qu’elle soit davantage d’origine psychologique, ou davantage d’origine physique, peut aussi servir à tester son endurance, sa résistance morale, comme le clament, peut-être de façon parfois peu réaliste, les Stoïciens.

 

Et puis évidemment, elle permet l’empathie, beaucoup plus que le bonheur. Même si nous pensons, quant à nous, qu’être heureux, c’est être proche de Dieu, car c’est se sentir en harmonie avec le monde, en paix avec la Création et avec soi,  il est vrai que le bonheur enferme aussi, est souvent cause de l’oubli du sort peu enviable de beaucoup d’hommes. Souffrir, c’est aussi prendre conscience que d’autres êtres souffrent, beaucoup, tous en fait. Et cela, pour qui en fait  vraiment l’expérience, c’est très fort, c’est une révélation qui donne envie de sortir de soi, et d’aider les autres. C’est la thèse défendue par Oscar Wilde dans « De Profundis », et très critiquée par Gide, qui y voyait un renoncement à ses a priori d’esthète, causé selon lui par les années passées en prison. Nous n’en croyons rien.

B – IMPONDERABILITE DE LA SOUFFRANCE

 

De plus, la souffrance est comme l’envers, le pendant des progrès réalisés.

 

« Nous voudrions pouvoir en douter, espérer que la douleur et la méchanceté sont des conditions transitoires de la Vie, que la Science et la Civilisation élimineront un jour… Soyons plus vrais et ayons le courage de regarder l’existence en face. Plus l’Humanité se raffine et se complique plus les chances de désordre de multiplient et leur gravité s’accentue ; car on n’élève pas des montagnes sans creuser des abîmes, et toute énergie est également puissante pour le bien et pour le mal. Tout ce qui devient souffre et pêche. »

 

Les écrits du temps de la guerre, Seuil, 1èreédition, 1976, p. 77

 

 

 

« Il se peut aussi que (…) le Mal, croissant en même temps le Bien, atteigne à la fin son paroxysme, lui aussi sous forme spécifiquement nouvelle. Pas de sommets sans abîmes. »

 

Le phénomène humain, Seuil, 1èreédition, 1955, p. 321 

 

 

Comme pour Leibniz, et dit sans ironie, « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes », car l’Univers ne pouvait être que ce qu’il est, n’évoluant que comme il évolue, avec les lois qui le régissent, et ne pouvait faire l’économie de ce qui nous paraît fatale injustice.

 

« …Nous nous avisons que, pour Dieu, s’attaquer au Multiple, c’est forcément entrer en lutte avec le Mal, ‘ombre de la Création’. (…) Sortons en effet des spéculations imaginaires pour observer les conditions réelles auxquelles, nous venons de le voir, doit satisfaire l’acte créateur. Non point du tout par impuissance, suit-il de notre analyse, mais en vertu de la structure même du Néant sur lequel il se penche, Dieu, pour créer, ne peut procéder que d’une seule façon : arranger, unifier petit à petit, sous son influence attractrice, en utilisant le jeu tâtonnant des grands nombres, une multitude immense d’éléments (….) Dysharmonies ou décompositions physiques dans le Pré-vivant, souffrance chez le Vivant, péché dans le domaine de la Liberté : pas d’ordre en formation qui, à tous les degrés, n’implique du désordre (…). En soi, le Multiple pur, inorganisé, n’est pas mauvais : mais parce que multiple, c’est-à-dire soumis essentiellement au jeu des chances dans ses arrangements, il ne peut absolument pas progresser vers l’unité sons engendrer du Mal ici ou là, --- par nécessité statistique. …) Si (comme il est inévitable de l’admettre, je pense) il n’y a au regard de notre raison qu’une seule façon possible pour Dieu de créer, --- à savoir évolutivement, par voie d’unification, --- le Mal  est un sous-produit inévitable, il apparaît comme une peine inséparable de la Création. »

 

Les directions de l’avenir, Seuil, 1èreédition, 1973, p. 151-152

 

 

La souffrance, de par notre constitution, nous est donc naturelle.     

 

« Tout ce qui n’est pas ‘fini d’organiser’ doit inévitablement souffrir de son inorganisation résiduelle et de ses désorganisations possibles : telle est la condition humaine. »

 

L’énergie humaine, Seuil, 1èreédition, 1962, p. 106

 

 

Cette justification de la souffrance par sa nécessité ne saurait, bien évidemment, vaincre et suffire à apaiser totalement la cruauté du mal ressenti.

 

« Autre chose évidemment est pour nous, d’expliquer rationnellement la com-possibilité du Mal et de Dieu, et autre chose de supporter la souffrance dans notre chair et dans notre esprit. »

 

Les directions de l’avenir, Seuil, 1èreédition, 1973, p. 212

 

 

 

C – SCANDALE DE LA SOUFFRANCE

       

Le problème, c’est que nous souffrons trop. Il nous est donné à souffrir plus que nous ne pouvons le supporter. Les plus terribles diminutions, et toute diminution est une petite mort, le décès de ses enfants, paraissent insurmontables. Comment ne pas frémir à l’idée de tous ces maux qui nous désorganisent ?

 

« On peut dire avec vérité que la vraie douleur est entrée dans le Monde avec l’Homme, quand, pour la première fois, une conscience réfléchie s’est trouvée capable d’assister à son propre amoindrissement. Le seul vrai Mal est le ‘mal de la Personne’. (…) Ce qui fait le mal du Mal, ce n’est point la douleur, mais le sentiment de diminuer par la douleur. »

 

L’énergie humaine, Seuil, 1èreédition, 1962, p. 108-109              

Notons en passant qu’à ce propos, la mort des enfants, et les souffrances extrêmes en général, le problème est d’ordinaire mal posé. Trouver que la mort des enfants est injustifiable, c’est ne pas les considérer comme des êtres de chair et de sang seulement, mais c’est les sacraliser, leur conférer un caractère, une valeur absolue, et donc présupposer l’existence de Dieu, sans laquelle les enfants perdraient leur caractère d’absolu, leur mort étant ainsi justifiable. Prétendre qu’elle est injustifiable, c’est donc postuler leur valeur infinie et l‘existence de Dieu par conséquent. Or, s’Il existe, tout est possible, y compris la justification rétroactive du drame, puisque par définition, il donne sens, cohérence et fécondité au mouvement d’ensemble qui inclut la perte. Quel que soit le point de vue donc, athée ou croyant, on peut, sinon justifier, du moins relativiser toutes les souffrances, avec un avantage pour le croyant, car lui ne se contente pas d’un « gâchis limité », mais garde et espère la possibilité d’un réel et plein « rattrapage. »  

 

 

Comment le Créateur, s’Il est bon, a-t-il pu vouloir pour nous un tel sort ?

 

« Comment, mon Dieu, vos créatures seraient devant vous, perdues et angoissées, appelant au secours. Il vous suffirait, pour les précipiter sur vous, de montrer un rayon de vos yeux, la frange de votre manteau, --- et vous ne le feriez pas ? L’obscurité de la foi, à mon avis, n‘est qu’un des cas particuliers du problème du Mal. Et, pour en surmonter le scandale mortel, je n’aperçois qu’une voie possible ; c‘est de reconnaître que si Dieu nous laisse souffrir, pécher, douter, c’est qu’il ne peut pas, maintenant et d’un seul coup, nous guérir et se montrer. Et, s’il ne le peut pas, c’est uniquement  parce que nous sommes encore incapables, en vertu du stade où se trouve l’Univers, de plus d’organisation et de plus de lumière. Au cours d’une création qui se développe dans le Temps, le Mal est inévitable. »

 

Comment je crois, Seuil, 1ère édition, 1969, p. 151-152

 

 

Et si, comme nous l’avons vu, le monde est comme il doit être, comment expliquer ce qui nous semble excès de souffrances ? Teilhard reprend ici l’idée Chrétienne, auquel il nous est libre d’acquiescer ou non, du péché originel, de la chute, et de la culpabilité universelle qui y est forcément attachée.

 

« Douleurs et fautes, larmes et sang : autant de sous-produits (souvent précieux, du reste et ré-utilisables) engendrés en chemin par la Noogénèse. Voilà donc, en fin de compte, ce que, dans un premier temps d’observation et de réflexion, nous révèle le spectacle du Monde en mouvement. Mais est-ce vraiment bien tout, --- et n’y a-t-il pas autre chose à voir ? C’est-à-dire est-il bien sûr que pour un regard averti et sensibilisé par une autre lumière que celle de la pure science, la quantité et la malice du Mal ‘hic et nunc’ répandu de par le Monde ne trahisse pas un certain ‘excès’, inexplicable pour notre raison si à ‘l’effet normal d’Evolution’ ne se surajoute pas ‘l’effet extraordinaire’ de quelque catastrophe ou déviation primordiale ? … »

 

Le phénomène humain, Appendice, Quelques remarques sur la place et la part du Mal dans un Monde en Evolution, 1955, p. 317

 

 

Cette chute, c’est l’origine du mal, et dans son sillage, l’explication de tout ce « surplus » de souffrances, de ces malheurs, comme la guerre, qui ne cessent de nous saccager, de nous amoindrir physiquement, de nous désespérer des potentialités humaines et des rêves de paix.

 

Pour finir, signalons qu’il n’y a nulle trace d’apologie de la souffrance pour elle-même chez Teilhard. Bien au contraire, il faut lutter contre, de toutes nos forces.

 

« …nous n’avons le droit de nous résigner au mal que quand nous lui avons d’abord résisté jusqu’à la limite de nos forces.  Il faut se donner beaucoup de peine pour arriver à subir la volonté de Dieu. Dieu n’est pas n’importe où dans les interférences et les passivités de la vie, --- mais uniquement au point d’équilibre entre nos efforts acharnés pour grandir et la résistance du dehors à se laisser dominer par nous. »

 

Science et Christ, Seuil, 1èreédition, 1965, p. 101

 

 

On ne peut être plus explicite.

A ce titre, il serait ridicule de dénier les ravages causés par la souffrance dans les rangs humains, et de dévaloriser l’importance de la science, et plus précisément de la médecine. Car ce n’est que par elle, et par nos efforts pour la faire progresser, qu’un jour la vue sera rendue aux aveugles, la mémoire aux amnésiques, les jambes aux paralysés. Et c’est entre autres par la science, par ses avancées, que Dieu agit en nous et pour nous. La science est œuvre salvatrice ; elle contient la vertu, à condition d’être correctement orientée, de pouvoir soulager les hommes, et ce bien-être qu’elle a la puissance de procurer est terrain nécessaire à la quête du plus-être. On ne s’occupe des problèmes existentiels que lorsque la survie immédiate est assurée. Les grands froids empêchent de penser.

 

5 – LA MORT :

 

La mort, c’est la suprême diminution, synthétisant toutes les souffrances.

 

« Tous, un jour ou l’autre, nous avons pris, ou nous prendrons, conscience que l’un quelconque de ces processus de désorganisation s’est installé au cœur même de notre Vie. Tantôt ce sont les cellules du corps qui se révoltent ou se corrompent. Tantôt ce sont les éléments mêmes de notre personnalité qui paraissent se désaccorder, ou s’émanciper. Et alors nous assistons, impuissants, à des affaissements, à des rébellions, à des tyrannies intérieures, là où aucune influence amie ne peut venir nous secourir. Que si nous évitons plus ou moins complètement, par chance, les formes critiques de ces invasions, qui viennent, au fond de nous-mêmes tuer irrésistiblement la force, la lumière ou l’amour dont nous vivons, il est une altération, lente et essentielle, à laquelle nous ne saurions échapper : l’âge, la vieillesse, qui, d’instant en instant, nous enlèvent à nous-mêmes pour nous pousser vers la fin. Durée qui retarde la possession, durée qui arrache à la jouissance, durée qui fait de nous tous des condamnés à mort, formidable passivité que l’écoulement de la durée…

Dans la mort, comme dans un océan, viennent confluer nos brusques ou graduels amoindrissements. La mort est le résumé et la consommation de toutes nos diminutions : elle est le mal. »

 

Le milieu divin, Seuil, 1957, p. 83-84

 

 

La mort, en toute logique, puisqu’elle est la désagrégation des éléments matériels qui composent les vivants, doit anéantir leur conscience aussi, du fait de l’étroite interaction entre matière, corps et psychisme, révélée par la loi de complexité-conscience. Cependant, ce qui est vrai des animaux et végétaux ne l’est pas de l’homme, pour lequel s’opère un renversement de perspectives, une métamorphose, une transmutation, du fait que l’esprit chez lui domine la matière. C’est le Christ, qui, par sa résurrection, « assume » ce devenir des hommes vers une forme d’atemporalité, dont la réalisation collective (et sélective) achèvera l’aventure temporelle de la Création.

 

 

« Faites qu’après avoir découvert la joie d’utiliser toute croissance pour vous faire, ou pour vous laisser grandir en moi, j’accède sans trouble à la dernière phase de la communion au cours de laquelle je vous posséderai en diminuant en vous.

Après vous avoir aperçu comme Celui qui est un « plus moi-même »,  faites, mon heure étant venue, que je nous reconnaisse sous les espèces de chaque puissance, étrangère ou ennemie, qui semblera vouloir me détruire ou me supplanter. Lorsque sur mon corps (et bien plus sur mon esprit) commencera à marquer l’usure de l’âge ; quand fondra sur moi du dehors, ou naîtra en moi du dedans, le mal qui amoindrit ou emporte ; à la minute douloureuse où je prendrai tout à coup conscience que je suis malade ou que je deviens vieux ; à ce moment dernier, surtout, où je sentirai que je m’échappe à moi-même, absolument passif aux mains des grandes forces inconnues qui m’ont formé ; à toutes ces heures sombres, donnez-moi mon Dieu, de comprendre que c’est Vous (pourvu que ma Foi soit assez grande) qui écartez douloureusement les fibres de mon être pour pénétrer jusqu’aux moelles de ma substance, pour m’emporter en Vous.

Oui, plus, au fond de ma chair, le mal est incrusté et incurable, plus ce peut être Vous que j’abrite, comme un principe aimant, actif, d’épuration, et de détachement. Plus l’avenir s’ouvre devant moi comme une crevasse vertigineuse ou un passage obscur, plus si je m’y aventure sur votre parole, je puis avoir confiance de me perdre ou de m’abîmer en vous, d’être assimilé par votre Corps, Jésus.

Ö énergie de mon Seigneur, Force irrésistible et vivante, parce que, de nous deux, Vous êtes le plus fort infiniment, c’est à Vous que revient le rôle de me brûler dans l’union qui doit nous fondre ensemble. Donnez-moi donc quelque chose de plus précieux encore que la grâce pour laquelle vous prient tous vos fidèles. Ce n’est pas assez que je meure en communiant. Apprenez-moi à communier en mourant. »

 

Le milieu divin, Seuil, 1957, p. 94-96

   

 

Ceci, on ne peut évidemment y ajouter foi qu’en ayant la foi. Il s’agit de ce qui échappe vraiment à la science, le domaine exclusif et irréductible de la croyance.

  C’est magnifique et ceci dit, ce n’est pas sans ambiguïté. Comment faire simultanément l’éloge de la vie, et en quelque sorte l’éloge de la mort, en tant qu’elle nous fait accéder à ce qui sera censé être un état supérieur ? Cela n’est-il pas contradictoire ? Dans tous les cas, Teilhard se fait un acharné défenseur de la vie terrestre, telle que nous la connaissons. Il est à l’opposé du fanatisme en ce que si cette vie-ci a été voulue, c’est qu’elle est nécessaire, spécifique, originale, qu’elle détient une valeur propre, sa fonction étant irremplaçable. D’ailleurs, si Dieu nous a investi, dans nos corps, d’un instinct de conservation, indissociable de la pérennité et du développement de la vie, c’est bien pour que nous vivions cette vie que l’on connaît, et qu’on ne vit pas uniquement en vue d’une forme de vie supérieure, que cette vie terrestre donc a une valeur spécifique. Mais même comme cela, la défense de la vie sera moins ressentie comme « vitalement » nécessaire que par les athées, car si ces croyants d’un nouveau genre accordent la plus haute valeur à la vie terrestre, ils considéreront tout de même qu’au pis, une mort d’individus avant terme, c’est-à-dire avant qu’ils aient réalisé ce qu’ils portent en eux, ce n’est pas si grave. Car ces individus partent « gros » de ce qu’ils n’auront pu exprimer ici-bas.

 

« Il (l’homme) lui faut accepter, peut-être, le rôle de l’atome imperceptible qui accomplit fidèlement, mais sans honneur, la fonction obscure, utile au bien-être et à l’équilibre du Tout pour lequel il existe ; il lui faut consentir à être, quelque jour, la parcelle d’acier, à fleur de lame, qui sautera au prochain effort, le soldat de la première vague, la surface utile et sacrifiée du Cosmos en activité.

Il lui faut souvent, hélas ! se résigner à être un inutilisé qui disparaîtra sans avoir pu donner son effort, ni proférer sa parole, - qui sortira de l’existence avec une âme tendue de tout ce que les circonstances adverses ne lui auront pas permis d’extérioriser. » 

 

La Vie Cosmique ; Ecrits du temps de la guerre, p. 76

 

 

Evidemment, pour partager ces convictions, il faut avoir la foi. A supposer que les athées soient dans le vrai, tout ceci serait erreur aux conséquences dramatiques. Toute vie avortée serait « irrattrapable », à jamais inachevée. Mais, même du point de vue croyant, part-on « gros » des potentialités non fructifiées ? Si nous sommes pressés, avides de nous exprimer, de mettre en forme nos intuitions, de manifester notre intériorité, c’est que nous sentons, nous savons, que, même si nous devions continuer d’exister après cette vie, nous ne pourrions plus donner, au moins sous la même forme, et selon le même mode, ce que l’on a à donner. La vie est courte, et nous avons raison d’être pressés pour la raison indiquée. Si la vie et la mort étaient exactement pareilles, sans différence, parler de vie, et de valeur de la vie, n’aurait aucun sens. Le fait qu’il faille tout donner maintenant, et agir intensément en conséquence, nous pousse à vaincre l’inertie, car si nous avions la possibilité éternelle de nous extérioriser, non seulement nous ne ferions rien, mais il n’y aurait aucune intensité à vivre. Mais dans notre situation, il nous faut inventer notre vie, l’organiser, se faire le maître de son temps, sans quoi nous mourrons prématurément, et mourir de cette façon, se gâcher, passer à côté des possibilités de sa nature, c’est pire que la mort véritable. Nous hésitons à croire comme Teilhard, que si nous mourons avant terme, nous quittons le monde « gros » de ce que l’on n’a pas su ou pas pu exprimer de son intériorité. Ou, en tout cas, nous pensons qu’il est trop tard, définitivement, pour la donner et la faire fructifier au sein du monde. Et cela, nous le sentons obscurément, mais avec certitude, ce pour quoi les bouddhistes ont tort, car nous devons être « pressés », impatients. Ce pour quoi, aussi, il est impératif de protéger toute vie, animaux compris, et de s’efforcer de contribuer à ce que tous les hommes trouvent leur voie, c’est-à-dire le ou les modes d’expressions qui les épanouiront par l’heureuse affirmation de leur personnalité, en harmonie avec le monde.

 

Si, donc, il nous faut accepter l’inévitable et dernière passivité, quand son heure est arrivée, il n’en faut pas moins y résister de toutes ses forces, lutter jusqu’au bout, pour ne pas se gâcher ici-bas, ne pas passer à côté de la réalisation du meilleur de soi. C’est un leitmotiv Teilhardien. Tout donner. Nous pouvons dire que dans tous les cas, c’est la plus haute façon de vivre, celle qui rassasie vraiment, ne laisse pas de regrets. Croyant ou athée, se construire en construisant le monde et servir le monde en se donnant à lui, est préférable aux positions nihilistes - stagner ou détruire par dépit – et orientales, qui relativisent l’importance de l’action. Abnégation n’est pas résignation, détachement n’est pas renoncement. Par ailleurs, à propos du suicide, s’il est un échec, c’est non pas parce qu’il manifeste un vouloir-vivre absurde dont on serait encore le prisonnier, mais parce qu’il est  généralement le signe qu’on a échoué à exprimer le vouloir-vivre porté en  et par soi d’une façon particulière et unique.

 

 Nous pouvons dire que Teilhard, dans la dialectique de l’attachement et du détachement, n’opte pas pour un détachement a priori, comme position de base, condition de possibilité de la sagesse, car ce détachement est égoïste, ne produit rien, n’élève personne. L’alternance entre détachement et attachement, prônée par Gide, mais surtout par Montherlant dans ses « Essais », repose sur l ‘idée que le monde étant multiple, la seule façon de partir sans regrets est de tout vivre, être rassasié de tout, de cœur, d’âme et de chair. Etre ascète un jour, le jour suivant voluptueux. Cette conception paraît plus satisfaisante, mais elle est plurale, sans évolution réelle, sans sens, convenant bien à l’idée d’un monde absurde. Ce n’est pas en multipliant l’expérimentation de tous les domaines, que l’on rejoint l’universel. Ce faisant, on s’éparpille. Pour Teilhard, c’est en accordant ses dispositions spontanées, son action et sa vie, en choisissant et en se tenant à un ou plusieurs domaines définis, qu’on peut s’accomplir, être utile aux autres en allant au bout de soi-même. C’est en quelque sorte une conception du détachement comme récompense méritée, survenant après coup, après attachement, ou si l’on préfère, après don total de soi au monde, et non-déni de la valeur de ce don. Chaque homme est irremplaçable, dans ce qui est incommunicable en lui, mais aussi dans ce qui est communicable.

 

 

 

 

« Pourquoi aurais-je été plus sage que l’insensé, puisque j’aurai le même sort », dit l’Ecclésiaste.

 

Cette identité du sort futur des sages et des fous n’est pas sûre, mais quel qu’il soit, travailler à faire fructifier ses dons dans le sens de la fructification du monde, c’est la seule voie qui confère assurément à l’homme une bonne conscience, amplement méritée, et qui, par l’actualisation permanente du meilleur de soi-même, génère un bonheur réellement fondé.

 

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