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4 octobre 2015 7 04 /10 /octobre /2015 17:15



Janvier 2015


Très déprimé. Grosse envie de pleurer. Etat post Noël. Rien ne va dans ma vie. Je me sens si seul, si triste. J’ai foiré mes examens. Je décroche de la formation. Mes projets d’édition de manuscrits n’avancent pas, ne m’apporteront pas gloire, argent, femmes et amis. Je ne sais pas ce que j’ai. Peut-être est-ce une conjonction d’événements. J’ai toujours des troubles identitaires profonds. Je ne sais pas qui je suis, comment me protéger des attaques et intrusions de l’extérieur, préserver mon moi. Je ne trouve pas d’issue professionnelle. Ma vie me paraît un non sens. J’ai lu, analysé des milliers de livres pour me retrouver sans rien, obligé de postuler pour faire la plonge, comme les émigrés russes aux USA avec Limonov, sauf que je ne suis pas un exilé, je suis dans mon propre pays et une minorité d’expatriés ne me soutient pas. Je déteste ma vie.
J’ai du sang dans les selles. Peut-être suis-je malade, ce qui ne m’étonnerait pas vu mon genre de vie. Ca m’angoisse. Pause de 20jours dans la formation. 20j sans voir le groupe, pendant lesquels je vais être très seul. Je supporte de moins en moins la solitude.
La maison de mon enfance va être vendue. La seule que j’ai connue pour ainsi dire. Adieu maison.
Et plus de S ! Je suis tombé amoureux je crois, d’une fille de la formation. La vie me paraît vide sans elle, sans intérêt. Comment la séduire, comment m’en rapprocher ? 20jours sans elle, c’est vraiment dur !
Le temps lui-même s’y met. Je pense au suicide. L’alcool va m’aider ce soir à y résister.


Angoisse. Je devrais être content de moi, et pourtant je ne suis pas heureux. J’ai accompli ce que je devais accomplir. Je n’ai pas fui, par 2 fois, l’émotion. Je vois S demain matin. J’ai trouvé un prétexte. Si ça se passe bien, alors cela générera aussi de l’angoisse, pour la suite à donner, et quelle suite. Si ça ne donne rien, alors l’illusion cessera, mais il y aura un contre coup et de la souffrance. Enfin, ça libérera de l’espace pour d’autres femmes tout aussi attirantes et plus disponibles. Finalement, la situation s’avérera plus compliquée si on est en phase. Les choses se mettent en place doucement. Sos amitié, l’aïkido, l’édition, les femmes, la formation. Pas encore le travail !
Mon souhait, c’est d’être seul avec S demain. j’espère que V ne sera pas là, ni L d’ailleurs. Enfin, quelque soit la situation, c’est une expérience à vivre. Au cas où ils seraient présents, ça peut être amusant d’observer leur réaction.
Mon principal problème, c’est la solitude. Puis il y a le blocage professionnel. Mais je suis tellement pressé de vivre, que je suis toujours [ …] le soir. Et je ne sais dans quelle direction aller. Enfin, avec S, jamais je n’ai tenté et été aussi proche d’une femme dont j’étais aussi épris. Sauf avec F C. Mais je n’y pensais pas sexuellement. Je ne sais même pas si je me suis masturbé une seule fois avec elle comme objet.


Assez déprimé. j’ai pourtant eu une semaine intense. Mais je me sens très seul. Et j’ai des problèmes intestinaux qui commencent à m’inquiéter. Je vais réduire le café, et sans doute consulter.
Mes projets d’édition foirent. Pourtant j’ai eu 3 réponses positives, des éditions Almathée, Mélibée et Baudelaire, sur les 4 envois. (plus tard les éditions Persée me donneront également une réponse positive) Mais à chaque fois, ils demandent 1 coût participatif de + de 2000 euros. Même si les 300 exemplaires étaient vendus, je ne rentrerais pas dans mes frais.
Je suis obnubilé par S. Je ne sais si je l’attire. J’y pense sans arrêt. Ecart d’âge, de culture, de goût, mais qu’importe elle me plaît !
Pendant que j’écris, mon ventre craque de partout. Ca m’angoisse. Je vais prendre des calmants.
Pour S, elle est amie avec moi sur Facebook. C’est elle qui m’a suggéré l’idée, mais j’ai du faire la démarche de la trouver, ce qui s’est avéré non direct puisqu’elle se cache sous un pseudo. Ca va peut-être faire avancer les choses. Soit elle n’est pas attirée par moi, soit elle l’est et, curieuse comme je crois qu’elle l’est pour moi, elle fera des recherches sur moi et ma vie. Là elle tombera sur mon blog, et il se pourrait que ce soit un tournant. Soit elle s’effraie et c’est fini. Fin de l’attrait à mon égard. Soit elle est touchée, impressionnée, intriguée. Et elle va continuer à m’envoyer des signes. Il peut aussi y avoir plusieurs phases, aller et retour entre attirance et rejet. Je verrai bien. J’ai hâte que ça s’éclaircisse, et peur aussi.


Tristesse. je suis actif, mais je décroche de la formation. Je ne parviens pas à travailler seul, ni en Bu. Je pense sans arrêt à S. Il va falloir que j’avance. Si elle dit oui, va y avoir un stress, si c’est non, je risque de m’effondrer. Pour moi, pour l’instant, il n’y a qu’elle.


J’ai le cafard. Ca y est, la maison est vendue. Je ne sais toujours pas qui je suis. Expérience intéressante avant-hier. Dans un bar, je me suis regardé dans la glace. J’ai réussi. Assez étonnant comme expérience, mais ça a débloqué des choses. D’habitude, je fuis les glaces. Or, il y en partout dans nos sociétés. Je dois ressembler à un automate qui fuit son image. Dans la rue, le bus, devant l’écran. C’est étrange, parce que quand j’accepte de me regarder, mon horizon s’élargit. Les filles me regardent plus, me sourient, rougissent. J’ai beaucoup de succès en fait. Quelque chose en moi leur plaît.
Je n’avance pas avec S. J’ai failli lui envoyer un message assez explicite et la rayer de mes amis de Facebook. En effet, dès que j’y vais, j’attends un message qui ne vient pas. Je la crois assez indifférente maintenant. Je me demande même si elle ne me fuit pas. Il n’est donc plus question de lui envoyer mon bouquin. Mais pourquoi s’est-elle barrée lors du dernier message que je lui ai envoyé en ligne ? Pourquoi ne m’en envoie-t-elle jamais ? Jamais un « comment tu vas ?», « que fais-tu ?», « pourrions-nous nous voir ? » Elle ne brûle donc pas du désir de me voir ? Elle ne se consume pas d’amour pour moi comme je me consume d’amour pour elle ? Elle a de l’appétit quand mon ventre a faim mais mon esprit s’y refuse ? Eh bien, si je ne veux pas trop souffrir, et la préserver comme ami sur Facebook, je me vois contraint de n’y plus aller. De toute façon, c’était un rituel qui ne m’apportait pas grand chose. Je n’y allais que pour elle.
Et puis j’ai avancé. Elle sait où me trouver si elle veut vraiment.

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4 octobre 2015 7 04 /10 /octobre /2015 17:12

Novembre 2014




Sale état. Dépression. Malgré la fatigue, l’épuisement, impossible de m’endormir. Plus envie de lire, plus envie de vivre. Pris au piège d’une relation toxique, pratiquement sado-masochiste, où j’ai le rôle du masochiste. Et le pire, c’est qu’elle n’est pas mon genre. Il y a la blessure narcissique bien entendu, mais aussi le deuil de bien des échanges, du sexe, du temps passé ensemble, car nous étions pratiquement toujours ensemble. En cours, côte à côte, à rigoler et se faire du pied, à la bibliothèque, en voiture car elle me ramenait, chez elle, au lit, nous promenant. Mais il y avait beaucoup de tension entre nous, des ressemblances et des différences pas toujours heureuses. Et cela se résorbait par la sexualité. Mais le désir sexuel non assouvi rend la tension extrême. Je me suis fait avoir, mais je suis aussi responsable. J’ai accepté de marcher, de m’engager, de perdre un peu mes résistances, et j’ai perdu le contrôle. Expérience intéressante. Elle m’a ouvert les portes de la perception, même si je crois lui avoir servi d’objet sexuel en fin de compte. Pas du tout littéraire, égoïste, n’ayant pas le moindre intérêt pour mes productions écrites, n’étant même pas mon style physiquement, je l’aimais quand même. J’avais des échanges intéressants avec elle. Je m’amusais bien, et, surtout, je ne m’ennuyais pas. Elle me faisait rigoler. J’adorais son corps aussi, corps électrique, très réactif, et j’adorais la caresser, lui donner du plaisir.
Comment la retrouver en cours, maintenant, et être distant, avec les autres, comme si elle était une étrangère, comme si je ne l’avais jamais connu ?
Et comment retrouver le sommeil ?
Et comment occuper mon temps ?
j’aurais aimé la pénétrer encore.


Le soir, lecture du 1er chapitre de Irvin Yalom. Très bon, mon intuition ne m’avait pas déçu. C’est autre chose que le livre offert par elle. Le mien est aussi bien supérieur je pense. Elle était avide d'en connaître le titre. Une fois dit, elle l’a acheté, m’en a parlé une fois, et c’est tout.
Elle n’a même pas laissé de commentaires sur mon blog, et pourtant cela aurait été une bonne marque d’attention et d’affection, de considération.
J’ai passé trop de temps chez elle. Je suis devenu dépendant du lieu aussi, passant pratiquement plus de temps dans son cocon que chez moi.
En fait, la voir me rendait nerveux, je m’en rends compte maintenant, avec sa manie de me rabrouer assez brutalement très souvent.
Quand je pense qu’elle est venue me chercher, a tout fait pour me séduire tandis que j’étais relativement indifférent au début, et que, une fois la proie complètement addicte, elle me rejette pour son ex. Je suis devenu complètement dépendant. J’ai des tas d’images, de sensations, son corps m’obsède, ses anciennes attentions et manœuvres de courtisane pour m’avoir, son odeur, le goût de sa bouche, ses seins, son sexe, son cou, son visage.
Je suis « possédé » !


J’ai revu un ancien prof de philo dans les rues Poitevines. Hasard, coïncidence ? Toujours est-il qu’il était froid, distant auparavant, et très gentil et chaleureux hier. Il s’est même déplacé, changeant de trottoir, pour me saluer, j’en ai été retourné.


Il y a pleins de filles, de femmes, plus jolies, plus gentilles, plus charmantes que V, et attirées par moi. Pourquoi devrait-elle être mon Odette de Crécy ? Et elle croit à l’astrologie ! C’est complètement rédhibitoire pour moi. J’ai voulu lui donner une chance. Et finalement, je ne sais pas comment je vais pouvoir me remettre de cette histoire. Elle n’a sans doute jamais eue réellement l’intention de rompre avec son ex, comme elle me l’avait dit, mais était soucieuse de ne pas perdre ce qu’on avait. Finalement elle l’a perdu, et je l’ai perdu.


Journées antérieurs tendues. Troubles identitaires. Manque de sommeil. Ingratitude d’A, toujours aussi beau mystérieusement. Il m’évoque Peter O Toole ou Patrick Dupont.
Déçu par V. Elle ne m’a pas texté jeudi, alors que ça n’allait vraiment pas. Puis, pas d’appel de tout le week-end, et pourtant elle m’avait écrit qu’elle le ferait. Très déçu. Elle n’a même pas pris 5 minutes pour m’appeler. Je crois qu’elle ne me comprend pas et qu’elle est devenue toxique. J’essaie de me désintoxiquer mais ce n’est pas facile. Le fait qu’elle soit dans ma formation complique les choses. Il me faut vite trouver d’autres occupations, et une autre fille plus à ma convenance. Son corps me manquera. Elle me manquera en fait, mais ça a commencé de façon fusionnelle. Ca ne pouvait que mal finir.
2 mois, c’est court quand même.
2 mois intenses et épuisants.

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4 octobre 2015 7 04 /10 /octobre /2015 13:48

« Le génie n’est pas un don mais l’issue qu’on s’invente dans les cas désespérés, ou le désespoir surmonté à force de rigueur » Sartre


Que m’arrive-t-il ? C’est un début extrêmement banal. Je suis malade, encore. Je redoutais le pire, le pire n’est pas venu, pas encore. Mais encore une fois, je suis exclu. Ou plutôt je me suis exclu. Mais, je ne me force pas, jamais pour ça, cela m’est hélas naturel. Hélas, car je ne progresse pas réellement. Et j’ai soif de grâce. Le documentaire sur Kinski m’a influencé, peut-être trop, peut-être pas assez. Trop car je prends des risques et suis antipathique. De plus, ce n’est pas forcément une bonne influence. Pas assez car je reste dans les limites et n’ai pas franchi suffisamment un cap pour être libre, affranchi des contraintes qui m’empêchaient, et m’empêchent d’agir. Cette famille est étonnante, ou plutôt sans doute commune, mais étrange pour un homme qui émane d’une famille de fous (si extravagante que la mienne). Deux locataires sont avec moi, assez sympathiques bien que mon caractère spécial les dérange, mais cela est habituel avec moi. Les gens fuient à mon contact, toujours. Je m’inquiète et m’interroge : Comment la masse des hommes qui constitue chaque pays, comment ne la surveille-t-on pas davantage, pourquoi ne l’enchaîne-t-on pas, ou alors, humaniste, pourquoi ne la forme-t-on pas ? Je ne sais, mais le constat de l’idiotie et de la bassesse des gens m’exaspère chaque jour davantage. Ils ne pensent qu’à faire de l’argent, à vivre le plus longtemps possible, et n’ont aucune pensée personnelle. Ici, je suis seul contre tous. Seul à penser que la démocratie est un rêve est inapplicable, seul à déplorer l’ascendance qu’ont prises sur nous les nouvelles technologies, seul à préférer la lecture aux écrans, seul à me considérer comme une simple amélioration des animaux, restant tout de même un animal, régi et contrôlé par mes instincts, moi qui le suis peut-être le moins. Un homme des plus stupides, sans doute un ingénieur qui aime l’informatique, souriait d’une façon grotesque et pleine de suffisance, ridiculement béat d’admiration, l’air de l’approuver, devant un sale démagogue américain, à lui seul méritant l’appellation si représentative de son pays : « Le grand Satan », et qui nous conviait à approuver l’idée d’une toute puissance des savants dans leurs entreprises sans qu’ils en réfèrent (aient besoin d’en référer) aux politiques. Un conservateur, ouh ! le vilain conservateur, n’était pas de cet avis, il pensait que nous devrions laisser aux politiques, détenteurs de l’éthique (à priori seulement), le droit d’imposer aux savants des interdictions, des limites. Evidemment, si les savants pouvaient être moins bêtes ! S’ils pouvaient être des littéraires par exemple, mais tout le monde sait bien que c’est impossible, sauf eux et leurs admirateurs bien entendu. Ainsi, il n’y a pas, plus, en fait jamais eu de pensées personnelles, cohérentes, présentes chez les représentants du peuple. Mon rêve : une majorité d’hommes qui cultivent si bien leurs profondeurs réflexives que sans le chercher, sans jouer du sophisme, ils puissent se justifier en tout, sur tout, et cela sans difficulté mais de façon réellement efficace, et s’ils ont à un moment des failles, failles qu’en réalité ils auront forcément sur au moins un point, car autrement, c’est qu’ils auraient atteint le niveau maximum, qu’ils puissent clairement définir pourquoi leur système (qu’ils n’auraient pas inventé pour parfaire leurs perceptions du monde, mais qui serait une suite logique, un simple constat, de leurs recherches, une suite de révélations qu’ils auraient transcrites) fait défaut.
Une obsession : suis-je un génie ? J’en suis à ce point de solitude que cette idée seule me fait vivre. Et parfois, je n’en doute pas, la lecture de mes propres textes et les intuitions nombreuses, communes sans doute dans le fond mais qui me sont propres dans la forme, me confirme dans cette haute idée de mon talent, et donc je suis rassuré quant à l’avenir, puisque je sais que mon rôle n’est pas vécu, enfin je le pense, et il me semble que lorsque j’aurai accompli ce pour quoi je suis né, je le saurai, et pourrai partir, tranquille et apaisé. Mais si cette confiance, cet espoir, en un avenir prometteur de conquêtes grandioses, ne m’est plus sûr, simplement, s’il cesse de m’être inhérent, comme quasi collé à moi-même, alors, je sombre dans des abîmes d’incertitudes et d’angoisses et j’aime alors, plaisir narcissique, mais nécessaire et vital, plonger en mes textes et me nourrir de leurs puissances, de leurs originalités, de leurs incontestables grandeurs et de la supériorité qu’ils me confèrent. Seulement, la plupart du temps, si cela m’aide à survivre, je n’en suis pas rendu fort et sûr pour autant, surtout quand de multiples et très sournois démons, prenant la forme d’obsessions cruelles, de lancinantes questions, d’idées n’existant qu’en moi, de souvenirs pernicieux et effrayants, paralysants, se montrent simplement, puis peu à peu prennent de l’ampleur et vont jusqu’à me submerger et me dominer, m’anéantir. Ainsi, il me faut croire à mon génie, et j’y crois quand j’écris, alors j’écris, puisque je ne peux plus véritablement m’en passer. Mais pourquoi suis-je toujours balancé entre deux extrêmes, le dépit le plus absolu ou l’assurance la plus ferme, toujours ? Un psychiatre dirait que je suis un grand cyclothimique , c’est vrai, mais tous les génies, tous les grands personnages ne le sont-ils pas ? Et si j’ai peur de devenir un homme commun, ou de l’être, est-ce qu’un homme commun, ou inférieur, est obsédé par son génie ou par son incertitude quant à sont génie ? Non, je ne pense pas. Un fou peut-ête, mais un homme fou, quel qu’il soit, n’est pas un homme commun, ordinaire. Ainsi, de toutes les façons, je ne suis pas un homme ordinaire. Suis-je retombé d’une euphorie particulièrement longue et intense ? C’est possible ; cependant il est vrai que ne rencontrer aucun être humain partageant avec moi des émotions et des goûts communs, ne peut que davantage me conforter dans un isolement toujours plus redoutable et plus à craindre. Aussi, fort, quand je croyais en un avenir, je parlais et m’exprimais librement, sans me soucier d’un acquiescement possible de la part de mes camarades ; seul contre tous, je n’en riais pas moins. Maintenant, faible et désespéré, je me tais ; à peine je tente quelques brèves objections, mais je n’écoute même plus, torturé par de coriaces et perpétuelles questions, obnubilé par toutes sortes de démons, rendu incapable de la moindre concentration. Cela devrait au moins me rassurer sur mes capacités d’imagination, de réflexions, mais celles-ci se nuisent énormément à elles-mêmes car elles apportent le doute sur ce qu’elles sont en train de faire, bref, le doute sur tout, mais non réellement dirigé, plutôt imposé, et donc incontrôlable ; enfin c’est la folie, mes chers amis, dont il s’agit. Et toujours les mêmes questions : si un chien se fait contrôler par ses yeux qui se font contrôler par son physique, pourquoi moi, j’échapperai à cette loi naturelle qu’est le contrôle du caractère par des dispositions physiques déterminant et maîtrisant totalement le faible esprit de tout être vivant ? Je me pose la question ; et quand je vois un chien aux yeux tristes, je me dis qu’il est triste, et quand on me dit qu’il ne l’est pas, car il appartient à une race aux yeux tristes, mais que malgré cela, il est gai, moi je dis qu’il est triste et par extension, que tous les êtres vivants n’ont pas les yeux tristes parce qu’eux sont tristes mais qu’ils sont tristes à cause de la tristesse de leurs yeux leur imposant d’être triste. Aussi, un chien aux yeux tristes, s’il est condamné à rester malheureux toute sa vie, au moins ne se rend-il pas compte de la vraie raison, mais si un homme prend conscience de cette raison, alors, c’est une fatalité, car à la place du paysage, toujours, il ne peut voir que ses propres yeux, et que contempler la forte mélancolie, impuissante, fragile, et incapable, de son âme soumise aux aléas de l’expression de ses yeux, mais pas de leur bon vouloir car eux aussi obéissent et suivent les injonctions du corps dans lequel ils sont placés, qui lui se contente d’être, soumis seulement, et c’est déjà beaucoup, à ses propres caractéristiques.


Moi ce que je veux, c’est une femme, car j’aime les femmes, et j’aime la femme, car je doute quant à l’apport que me ferait une amitié, et surtout d’avoir l’inestimable bonheur de rencontrer un homme aux mêmes aspirations, aux mêmes affinités, disposant d’une puissance dialectique équivalente et suffisante pour pouvoir me suivre, et si cela était, ce qui n’a pour l’instant jamais été, ce serait comme un miracle, et un miracle plus extraordinaire si rencontrant un tel homme, nous parvenions à nous entendre sans nous entre-dévorer. Aussi, j’ignore volontairement, pour l’instant, les délicieuses entrevues que me confèrerait la présence, et l’appui, le soutien d’un véritable ami. Mis à part la grâce, qui reste la bienvenue, et dont je ne refuserai pas les bienfaits si elle daignait fondre sur moi, grâce m’apparaissant hélas, de plus en plus inaccessible, et dont l’existence elle-même m’est maintenant incertaine, je jugeais la rédemption possible grâce à l’homme dont j’ai toujours rêvé, comme étant celui qui pouvait, allait me sauver, le sage dans toute la grandeur que le terme comprend, l’homme-Dieu, l’homme divin, Socrate, Jésus, Bouddha, Ueshiba, Nocquet, ces hommes dont j’ai cru comprendre l’enseignement, dont j’ai eu l’extrême naïveté de croire qu’à travers les âges, ils allaient me parler et m’expliquer ce qui doit être entendu et expliqué, directement, ou par un lointain disciple, ces sages, dis-je, dont j’ai eu l’audace, peut-être l’inconvenance, de m’en croire l’héritier, eh bien soit j’ai outrepassé mes droits envers eux de manière virant au sacrilège car je me suis proclamé l’élu, certes extérieurement, mais aussi beaucoup plus souvent, intérieurement, et c’est tout aussi mauvais, soit j’ai dépassé ces hommes dans la profondeur d’une théologie jusqu’où nul autre n’est parvenu (je sais ; tous ont déjà dit ça). Cependant, sans chercher la modestie, car ce n’est pas mon fort, je préférerais mon importance moindre que je le croyais, plutôt que d’avoir dépassé tous ces sages, car sinon, la situation serait vraiment dramatique ; et je crois qu’elle l’est.


Ainsi, je veux une femme, et je sais que je n’en aurai pas, car la nature ne le veut pas. La garce ne le désire pas. Car, certainement, avec une femme, je serais heureux, et alors, fini, adieu l’introspection, les recherches sur la nature de la pensée, sur toutes les natures, sur la nature de la nature, qui pourtant me dirige, et dont je suis la victime la plus tordue et une des plus tristes. Et la nature, je ne pense pas qu’elle soit juste, la nature, et sur la balance des maux et plaisirs, de la joie et des heurts, l’équilibre existe, certes, mais pas de la bonne façon. Chez l’homme par exemple, l’équilibre se fait à la mesure d’une race entière et non d’un homme unique, c’est là le problème ; deux hommes assez heureux d’une part, deux hommes assez malheureux d’autre part, un homme extrêmement joyeux puis un homme extrêmement triste, voilà l’équilibre, et on ne demandera pas de quel côté je suis ! Aussi je suis triste, terriblement. Seul, toujours seul, je me lamente et insiste sur ma solitude si tragique pour moi qui peut-être ne voit pas assez ce qu’elle m’apporte, dans tous mes textes. Aussi j’implore, cela ne sert à rien, je crie, j’essaie de crier, cela ne sert à rien, je pleure, cela ne sert à rien. Et le temps passe, lui, inexorable, et il n’a pas pitié. Et un jour viendra où mon cerveau débile ne pourra plus aligner toutes ces belles idées, où l’âge ingrat m’infantilisera, me ridiculisera, où je serai la proie de la bêtise et des moqueries les plus abjectes, et je ne pourrai rien, et j’y serai impuissant, et je ne saurai me défendre et les Dieux ne s’occuperont plus de moi et la vie terrestre continuera sans moi, et les hommes idiots et ingrats me survivront et je n’aurai rien changé des désolantes capacités qui règnent ici sur la Terre, et ça j’aurais voulu le faire, et ça je voudrais le faire, changer, améliorer les hommes en vue du bonheur de tous les êtres et du rayonnement visible de l’Intelligence, présente en tous les cœurs, et mes deux œuvres, mes deux écrits, mes projets autobiographiques et universels, la nature-Dieu me laissera-t-elle le temps pour les réaliser ? Et mes idées politiques, sociales, promotionnelles de grands desseins, je crois providentiels, aurai-je la force, le courage, l’audace et l’ardeur, les moyens suffisants pour les créer, les imposer et d’une certaine façon les enfanter ? Mais le contact avec la normalité me fait toujours prendre conscience, et davantage encore, de mon génie exceptionnel, de mon incomparable talent, du fait que, décidément, je suis le plus grand, tellement que ma vie est un combat incessant et terrible avec les obscurs servants de la folie, dont je sors toujours et vainqueur et meurtri, mais pour une fin qui sera triomphale, et elle sera de ne plus me poser de questions. Enfin, j’aurai trouvé l’apaisement, le calme, le silence, la sérénité, j’aurai agi, je serai « rassasié d’esprit, de cœur, d’âme et de chair », et je pourrai partir, enfin heureux, bien entouré, serein, vers un monde dont la reconnaissance pour moi sera sans bornes, (d’abord parce qu’il n’en connaît pas), ensuite parce que je lui aurai tout donné.


Ps : Je crie, je chante plus que je ne crie, mon amour des femmes comme le fou dans « Amarcord » de Fellini, car tout le monde y a droit, le fou aussi, et moi aussi.


Un ami, je n’en trouverai pas, une femme ne m’apporterait rien et ne me sauverait pas, elle ne suffirait à calmer mes angoisses, et les sages n’existent pas.


Aujourd’hui, un reportage horrible sur les progrès de la médecine, perçu de cette façon par moi seul, m’a été imposé à voir sur un écran. Je savais déjà qu’on pouvait et qu’on avait cloné des animaux mais je ne savais pas qu’on avait déjà réalisé des fusions entre animaux différents, par exemple entre chèvres et moutons, des êtres hybrides et monstrueux ont déjà été crée, et personne en France n’en sait encore rien. Car les Français, les Européens, tous les hommes qui ne sont pas américains pourraient mal réagir. Mais quand ces informations leur parviendront, il sera trop tard, la réaction ne sera plus possible, car elle sera impuissante et trop faible, ses tenants seront trop éparpillés pour assure la victoire de l’Intelligence. Mais il y a pire, j’ai vu ce matin les Français ne pas s’indigner devant une démonstration de la bêtise scientifique dans sa pleine magnificence ; une information nous venant droit des Etats-Unis nous montrait des expériences sur les singes, hélas courantes, où on découpait leurs têtes et où on les greffait sur des corps de congénères. Et pourquoi ? Pour appliquer cette opération aux humains au cas où un homme serait par exemple paralysée, afin de lui redonner les moyens de bouger. Mais a-t-on pensé qu’un homme et son corps sont indissociables et qu’un homme qui aime son corps le préférerait mort qu’en récupérer un vivant, mais ne lui appartenant pas ? Et l’amour ? Imaginez la femme que vous aimez, imaginez qu’en changeant de corps, elle change de forme, mais de peau aussi, et d’odeur, et d’énergie même, comment un tel changement n’influerait-il pas sur son mental, sur son caractère, sur ce qu’elle est ? Les scientifiques nous attèrent car ils veulent tuer l’amour, avec leurs expériences inutiles et dérisoires, capables seulement de supprimer tout ce qui était bon en nous, ou s’ils n’en sont pas conscients, ils le tuent en tout cas, et ils changent l’ordre du monde, pourquoi ? Ils n’amènent que du mal, ne font que des erreurs. Je hais les scientifiques. Les littéraires n’aiment que les femmes et ils ont raison car elles suffisent à remplir une vie, et à l’occuper de la meilleure manière. Les littéraires n’ont pas besoin de créer de nouvelles technologies, un livre (non essentiel), une femme (essentielle), cinq sens et un sexe suffisent à leurs esprits, ils savent jouir comme il faut et se contenteraient volontiers de respirer un air pur si les scientifiques ne l’avaient pas pourri.


J’ai presque fini, je crois, mes recherches. Il me manque la connaissance de l’exacte relation entre l’homme, la nature et Dieu. Quand je saurai quelle est la place de chacun et comme il doit en être, alors j’aurai trouvé et je serai guéri. Je pense sincèrement que l’eldorado spirituel est accessible mais l’est il pour moi ? Je ne sais, et je ne sais si la nature me laissera l’atteindre. Peut-être mon destin est-il d’endurer toutes sortes de souffrances, de n’être jamais heureux en cette vie et d’accroître le bonheur des autres, d’améliorer leurs forces (de me sacrifier, en somme). Mais cette perspective, je ne l’accepte pas car il me semble qu’il est peut-être vain mais normal que je sois moi aussi aspiré vers cette idée de la joie et que j’y ai droit.
Pourquoi cela ne va pas ? A cause d’un manque de sérieux dans la préparation de mon départ, d’un lever tardif, d’un pull nouvellement acheté que j’ai oublié, de clés que je ne trouve pas, de pensées martiales que j’ai dans la tête que j’aimerais chasser, de Hawk qui ne m’a pas dit au revoir, sans doute tout cela en même temps, ces raisons qui se confondent ne font qu’ajouter à mon désarroi constitutif, qu’hier, j’avais pourtant réussi à sublimer par de grandes promesses de libération et d’avenir extraordinaire, de conquêtes morales et spirituelles. Enfin, je rentre à la maison !


J’ai compris que le génie, ayant été choisi par la nature qui a des desseins sur tous, mais promet un rôle plus appuyé pour certains d’entre nous, ne pouvait périr ou perdre un organe essentiel à son art avant de l’avoir exprimé. Car le génie a peur d’une chose avant tout, peur de ne pouvoir réaliser son œuvre avant qu’un accident fatal le prenne ou l’estropie gravement, l’empêchant (étant aveugle, paralysé, ou déficient mentalement par exemple, la pire chose qui puisse lui arriver et qu’il craint le plus terriblement est bien sûr la perte de ses facultés intellectuelles et morales), l’empêchant donc de créer et de sortir de lui-même ce qui d’ailleurs n’aura peut-être alors plus de raison d’être sortie, sa force actuelle et son condensé d’émotions, de sensations, de science et de sagesse. Qu’il se rassure ! car la nature ne pourvoit rien en vain. Qu’il ne craigne pas pour sa vie ; quant à ses organes, à ses sens, qu’il soit persuadé qu’ils ne l’affecteront pas d’une manière irréversible, essentielle, l’empêchant d’exprimer son énorme talent. Même si sa vue baisse, elle ne s’éteindra pas, et si elle s’éteint c’est alors qu’elle ne lui est pas indispensable, ou reviendra en temps voulu ; même s’il est paralysé, il pourra toujours bouger un bras, ou alors il parlera, clignera des paupières ou encore exhalera un parfum si puissant que tous comprendront et tous sauront quel devoir et quelle voie sont les leur.


Mon Dieu, je ne comprends pas. Quel espoir pour moi et les hommes ? Car il y a chez les hommes, comme chez les animaux, des nobles et des rustres, et un homme au physique abject ne peut avoir une attitude digne, un moral digne, car ces gestes ne le seront (sont) pas et ne pourront (peuvent) pas l’être. Un nain par exemple, sera toujours ridicule, quoi qu’il fasse, ses caractéristiques physiques l’y obligeant. De même, un porc sera toujours risible et grotesque, on ne pourra, sauf plaisanterie, le nommer « seigneur ». Au contraire, un tigre, sans efforts, sera un seigneur, naturellement. Ainsi, puisque nous avons vu que les dispositions physiques de base étaient tout, dirigeaient tout, et conditionnaient tout, quel espoir pour l’homme ? Car au mieux, on peut approfondir, puis finir par accepter ces problèmes de base, mais simplement si on est noble, et si on ne l’est pas ? Et comment savoir si on l’est, (ou non) ? N’est pas chevalier qui veut !
En effet, même si un non noble peut comprendre, et ce n’est pas sûr qu’il le puisse, les rapports qu’il doit entretenir avec la nature et que celle-ci lui assigne, il ne peut les accepter car il verra clairement quelle place il occupe : une irrecevable place inférieure. Aussi, quelle indignation ! Et c’est pour cela que je dis qu’il ne peut peut-être pas s’en rendre compte, car si cela était, il s’offusquerait d’une façon qui serait certainement néfaste aux lois naturelles, qui cherchent la conservation des espèces. Ainsi un homme qui se ferait une obsession d’un sentiment d’infériorité serait obligatoirement supérieur (un noble).


Le sens su sacré est énergie. Plus un homme a d’énergie, plus il prend conscience de sa force et de sa supériorité, et plus il a peur de la perdre. Aussi, il veut la fixer, la saisir, pour l’immortaliser. Et il n’y a que le sens du sacré, lui permettant d’espérer, de se rassurer, sur la sauvegarde de sa propre force. Aussi tous les grands artistes ne sont préoccupés que d’élevation, de mystique, et de transcendance. Le surnaturel est le point commun qui réunit tous les grands hommes et qui prend sa source dans une énergie hors normes, exceptionnelle. Ainsi, que ce soient des artistes véritables qui par une culpabilité accrue les empêchant d’agir vont créer et tenter de s’assurer l’expérience de l’éternité indirectement, que ce soit les grands conquérants qui vont agir, moins gênés par les démons de leurs consciences, pour gagner l’immortalité, mais eux aussi de façon indirecte car cette postérité qu’ils recherchent est toujours incertaine et quelque part futile et vaine, ou que ce soit les mystiques, qui eux tentent l’action directe car ils veulent se sentir et atteindre l’éternité dans le présent, et donc représentent une voie supérieure en apparence, tous ont une soif d’absolu commandée par la nécessité de conserver leur énergie qui leur apparaît et qui est si supérieure à celle des autres, et qu’ils ne peuvent que souhaiter sauvegarder au départ, comme tout homme, puis la souffrance aidant, entraînée par le mépris et l’incompréhension du reste de l’humanité, tombant amoureux d’eux-mêmes, le désir de la sauvegarde de leur énergie leur devient permanent et obsessionnel.
Si les conquérants qui se rendent comptent de la friabilité et du ridicule de leurs desseins, car la postérité n’est jamais assurée, et aux yeux d’un mort elle n’existe pas, et si les artistes qui agissent moins ou différemment et pensent davantage, car les idées sont le matériau de leurs avènements, et non les combats ou la politique, si ces artistes sont davantage obsédés par l’idée de la futilité de leurs œuvres, et de leurs actes, alors on comprendra que la mystique est la voie royale, la seule permettant l’apaisement car la seule permettant le recul, la distanciation et le détachement à sa propre énergie. Et on comprendra pourquoi l’artiste, plus faible, plus fragile que le conquérant, sera davantage inspiré par le dévouement et la vie religieuse. Mais, cependant, une objection importante est à faire et d’ailleurs immensément considérable, primordiale : si la mystique semble être la voie la plus élevée, seule capable de répondre aux besoins d’une âme ardente, en la rassurant sur tous les points, c’est aussi celle dont les pratiques et les fins sont les moins sûres car elle repose, en tout pays, sur des postulats pratiques qui semblent obstacles insurmontables aux hommes épris de religions mais à l’intelligence vive et hélas trop pointue (car douloureuse). Et puisque tout part de l’énergie, qu’un homme disposant d’une énergie dévorante meurt d’amour pour Dieu, qu’un homme à énergie moindre est moins attiré par Dieu, et qu’un homme sans énergie, une loque, n’est plus du tout attiré (ne ressent plus rien pour…) par Dieu, alors, la mystique, l’envie de Dieu, et donc le besoin de Dieu reposant sur l’énergie reposant elle-même sur de simples conditions et caractéristiques (caractères) physiologiques paraît être une simple science, et des moins probables, très limitée et se résumant finalement à peu de choses. Est-ce le cas ? Et est-ce que malgré toutes ces considérations, l’éveil et la libération intérieure gardent un possible, une signification, un sens, peuvent prétendre encore à l’espérance ? Je ne sais, mais bien sûr, je la saurai (je trouverai).


Hier, une obsession s’est mêlée à un terrible mal de crâne, qui m’a terrassé et m’a donné à ressasser une de mes idées les plus noires : la fatale attaque cérébrale, celle qui te laisse pantelant et bête, qui fait de toi un autre, qui te rend incapable, différent, étranger à toi-même, sans mémoire. Et je voyais défiler les hommes et les femmes que j’aime et j’admire et je les imaginais, tout changé, incapables de pensées cohérentes, véritables pantins ridicules et j’avais pitié d’eux et j’anticipais sur mon cas qui pourrait leur être semblable et intervenir à tout moment. et je me disais : mais quel est finalement le but de la recherche et ses bases sont-elles valides si celles-ci peuvent être anéanties en un instant, si la progression peut de façon irrémédiable cesser, si les plus grands ne sont pas à l’abri, protégés ? Et je pensais alors que de toute façon l’on finissait tous par perdre toutes nos facultés un jour, et que cela était tout aussi effrayant. Et puis, je me disais que la mort était autre chose, non une régression mais un passage (d’un état à un autre), cela pour ne plus en avoir peur. Mais finalement, le démon de la vérité y faisait obstacle en me faisant comprendre que c’était le passage d’une vie pleine et aboutie à un degré zéro, la régression absolue, le néant dans toute son effroyable terreur, le vide, le rien, l’absence de vie et d’énergie, la perte de tout ce qui nous constitue, de tout ce qui nous est propre, de tout ce qui nous est cher. Et moi, forcé d’approuver, je me lamentais, et d’ardent défenseur des fondements de l’humanité, j’étais invité, pressé, et finalement obligé de me faire l’apôtre des sciences nouvelles que j’avais toujours combattu. Et je me rendais compte que les théories communes de toutes les religion et de toutes les sagesses en ce qu’elles ont de meilleures, quand elles préconisent d’apprendre à mourir pour apprendre à vivre, c’était un leurre, une tromperie, une illusion que se donnaient les homme pour croire l’issue possible, car en effet lorsqu’on perd la peur de la mort pour bien vivre, c’est donc pour vivre qu’on entreprend la démarche de vaincre la mort, mais cela ne résout pas le problème de la mort elle-même, car quand elle arrive, finalement, fort ou faible, rassasié ou altéré, c’est toujours un drame et le néant qui nous attend, forcément effroyable, forcément ennemi et forcément inévitable. Ainsi, comme le dit Montherlant, la seule immortalité qui soit digne d’intérêt, c’est celle de la vie, et comme on la connaît, seulement comme on la connaît. Cependant, une autre idée importante, c’est celle de la conservation des espèces et de leurs énergies prêtées à chacune car s’il est naturel à chaque espèce de s’attacher à sa propre énergie, de vouloir la conserver et la sortir de soi, l’exploiter, on pourrait supposer que chez l’homme, le détachement est une aberration, car contre nature, mais n’est-ce pas au contraire le propre de l’homme, qui est le seul à prendre clairement conscience de sa mort et se doit donc d’avoir une spécificité, puisqu’il sait qu’il va mourir, de s’y préparer tout naturellement et ce qui serait contraire à la nature de toutes espèces lui serait au contraire, puisqu’il est unique et différent, tout naturel. Il aurait donc une façon de fonctionner à contre-courant, exactement inverse puisque lucide de ses frères animaux. Et les deux attitudes se rejoignent finalement car le détachement résulte d’une bonne utilisation de l’énergie. Tous les malheurs du monde ne viennent-ils pas d’une incapacité des hommes à libérer correctement leurs énergies, et quand ils la sortent, trop longtemps contenue, c’est par explosion, entraînant lynchages, sadisme, et massacres divers. Des efforts constants pour une projection constante, voilà la solution. Un homme qui sort toute son énergie, et de correcte manière, ne cherche plus à conserver une énergie qu’il ne possède déjà plus tout à fait, qui est autre, qui fait son chemin librement et de sa propre vie, agit pour le bien de tous et l’harmonie universelle pour lesquels on doit lutter. Et cette énergie ne peut être projetée que par un corps en forme et centré. Le corps toujours commande et l’âme suit. Si le corps est heureux, l’esprit aussi. Un corps sain entraîne nécessairement un esprit sain mais un corps sain n’est pas un corps puissant et esthétique, c’est un corps centré, habitué à faire vivre et circuler harmonieusement l’énergie qu’il contient, et à tel point qu’il la sent naturellement et en dispose sans efforts. Le tout, corps/âme/énergie s’est établi de façon gracieuse, et l’équilibre est « parfait » entre les trois éléments qui le composent, sachant qu’énergie et âme sont présentes par le corps uniquement, qui est premier et dont l’influence est première. D’où mes éloges permanents de l’aïkido qui me paraît une superbe éducation, la meilleure, du corps, et dont je conseille la pratique à tous car elle ne peut qu’être bénéfique à tous. C’est une pratique qui agit directement sur l’esprit par l’exercice d’une certaine attention, concentration, mais plus encore sur l’esprit par la corps apaisé, car celui-ci n’est pas surexcité par un épuisement énervant mais apaisé par la qualité des mouvements pratiqués et sa valeur surpasse les meilleurs massages.


Il faut que je parte, la famille est une véritable torture, un véritable empoisonnement, perfide. Elle agit par la douceur et ne comprend pas. Elle accueille, elle endort ; l’homme dans ses bras s’assoupit, s’infantilise plus ou moins volontairement, car tous les hommes ont une très forte tendance naturelle à replonger en enfance dès que l’occasion leur est offerte, et leur force créatrice s’annihile d’elle-même peu à peu. Mais la révolte gronde, car jamais la famille ne partage les douleurs de ses enfants, elle ne les sait pas et ne veut pas les savoir, elle les ignore. Moi, ici, je me laisse aller, toujours, car au sein de la famille, chacun se laisse aller, se relâche, ne se contrôle plus. C’est insidieux car lorsqu’on veut garder le contrôle de soi et la dignité qu’il implique, si l’on est le seul à l’entreprendre, on se laisse entraîner irrémédiablement vers le verbiage, la résignation des épaules, et le désespoir. Moi, quand quelques jours suffisent, loin de ma famille, pour me redonner la force et le courage, dès que j’y retourne, je résiste quelques heures aux lamentations, aux gémissements des uns et des autres, à l’air triste qui les entoure, les enveloppe de son contagieux et pernicieux parfum, mais jamais je ne tiens plus d’une journée à leurs dérives mentales (morales) et je succombe moi aussi à la folie et aux sombres pressentiments, à l’idiotie et aux questions stupides et inutiles me concernant. Alors, il faut que je parte, car connaissant les pièges et la tentation, j’y succombe à chaque fois, et ici je ne progresse pas. Ici, je stagne et je régresse. En effet, la stagnation ne serait pas une régression si le temps était fixe, ne passait pas, mais comme il passe, tout le temps ou l’on n’évolue pas est du temps perdu, mal utilisé, à jamais irrécupérable, et constitue donc non une absence de progression mais une véritable régression. Enfin, tout ce que je dis ici ne satisfait jamais totalement au besoin que j’ai de m’exprimer et ne me guérit donc pas, mais cela suffit pour m’enlever une partie de ce besoin, juste ce qu’il faut pour m’empêcher d’exploser à l’extérieur ce que je suis et pour que je me complaise dans cette insuffisance. Alors, décidément, la famille n’est jamais propice au génie créateur qu’elle refuse ou étouffe, et cela est normal et bon, la nature l’ayant commandé ainsi, car si l’élu trouvait l’accueil et les réponses, l’attention qu’il souhaite dans sa famille, alors son envie de partir se faire reconnaître et se lancer à la conquête du monde se réduirait trop fortement pour que son influence contribue au développement du monde vers ce bien qu’il chérit tant. D’autre part, ses armes, ses argument, ne pourront se développer qu’à la mesure de l’incompréhension de tous, cela un moment suffisant pour qu’il parvienne à l’éclosion de ses talents merveilleux, au devenir tout puissant, à la grâce de Dieu. Inch Allah, et moi je l’aime. Celui qui sait ne va pas me laisser seul, car un frère l’appelle, un semblable à lui terriblement seul qui crie au blasphème pour les gens qui l’ont torturé, bafoué, humilié. Et lui, il sait, qu’étant constamment seul, toujours seul, ce qu’il prenait pour une malédiction était une bénédiction, et lorsqu’il aura trouvé, lorsque le moment sera venu de s’avouer tel qu’il est, de montrer ce qu’il sait, alors la foule s’inclinera car elle aura trouvé son maître lui indiquant la route, et il resplendira, car il n’aura plus besoin de la reconnaissance, il sera dans la reconnaissance, temporelle et éternelle, et il trouvera de nombreux disciples qui l’aideront, l’aimeront, le soigneront et qu’il établira grands seigneurs, qui rayonneront alors et qui feront resplendir de joie le monde pour l’instant morne et cruel, et tous l’aimeront car il leur aura donné l’amour, et tous le respecterons, car il leur aura montré ce qu’était la teneur du vrai respect. En attendant que cette ère vienne, mon avènement futur qui fera de moi le serviteur aimé de Dieu, il me faut souffrir.


J’ai peur de me représenter et de paraître, dans les jours prochains, comme j’avais rêvé de paraître, mais je connaissais les pièges et je m’y suis livré avec jouissance, comme à mon habitude. Le cours de philosophie avec la Dame intelligente m’impressionne, et les quelques connaissances qui seront présentes m’intimident. Il est inutile, je crois, de m’étendre sur celle de C, ancienne camarade devenue par la force des choses, et surtout leurs fatalités, une ennemie acharnée, et sur Y M qui sachant une part de mes talents essaiera probablement de me confronter avec tout un monde, et il me faudra prouver ce que je vaux, m’efforcer de penser quand j’ai tout écrit et consigné pour que je puisse ne plus penser. D’autre part, la réception des deux courtes scènes de théâtre, que j’ai réalisé il y a quinze jours, par un professeur que je ne connais pas, m’est pénible et source d’angoisses mais je m’attends à être déçu car je ne m’attends plus qu’à ça. Et puis, il y a le Cid que je dois interpréter malgré mes absences répétées, et mon exclusion du groupe. Je ne sais encore quels moyens utilisés pour m’imposer. Vais-je jouer seul, obligé mon ancienne et terriblement fade partenaire à composer de nouveau avec moi, forcé ma professeur de théâtre à me donner la réplique, vais-je porter un sabre, ou aurai-je les mains nues ? Mon interprétation sera-t-elle classique ou suivrai-je les traces de Klaus Kinski ? Suis-je assez fou pour jouer comme lui ? Assurément, mais arriverai-je à faire passer ma folie dans mes expressions, mes mouvements, et ma diction, pourrai-je ne pas lui nuire en l’extériorisant, elle si parfaite intérieurement ? Aurai-je le courage et l’audace, la force nécessaire pour me lancer et m’oublier l’espace d’une représentation et saurai-je être prêt lorsque le moment me l’imposera ? Ces questions me tourmentent et leurs transcriptions, leurs lectures et leurs relectures m’aidera certainement à gagner en assurance, en ma propre connaissance, et en simplicité.


Le problème, parfois, c’est de se sentir bien, alors on aime les gens et ils nous aiment, et ça se voit. Seulement, comme on se rend compte de cet amour qu’ils nous portent et que ce n’est pas toujours comme ça, alors qu’on est aimant naturellement, sans y penser, on s’en rend compte et alors on s’efforce à le paraître, à paraître aimer et cet effort ôte de la force au véritable amour. Même si les intentions sont louables, il faut veiller à rester intransigeant, à ne pas que l’amour évolue peu à peu vers une euphorie qu’on assimilerait rapidement à la sainteté et qui en est radicalement éloigné. Ainsi, après un passage heureux, et naturel, on s’attache à ce bonheur et c’est le début de la fin, on faiblit, puis comme les gens nous aiment moins, et qu’on veut conserver leurs amours, leurs attentions, et leurs bienveillances à notre égard, on s’efforce à ne pas les heurter, on leur cède le passage, on s’efface, et c’est alors la lente ou rapide mais sûre évolution vers le bas, la dépression et la haine. Ainsi, il faut toujours veiller avant toute chose à rester fort et droit.


Ah ! mon Dieu, je suis bouleversé, il n’a fallu qu’un regard, et je pense à elle sans arrêt. De nouveau, comme autrefois, je suis fragilisé par cette apparition que j’avais pourtant réussi à ignorer, mais le regard qu’elle m’a porté n’était ni méprisant, ni haineux, ni antipathique, mais doux, sensible, franchement généreux, voire presque aimant, comme si elle regrettait tout le mal qu’elle m’a fait, qu’elle avait comprise qui j’étais vraiment et maintenant se trouvait sinon éprise, du moins indulgente à mon égard. Et moi, je ne peux plus rien faire, ça y est, les sombres méandres de la mélancolie, de la nostalgie d’un amour heureux, sont revenus empoisonnés mon existence. Et ma mission, il ne faut pas que je l’oublie. Et pourtant, je ne peux plus lire, ouvrage de spiritualité d’Arnaud Desjardins, pièce de théâtre de Calderon, je n’arrive plus à y éprouver d’intérêt, à me concentrer. Une simple présence et la prise de conscience de la félicité sans bornes qui s’emparerait de moi si cette présence était permanente, si elle m’appartenait, me réduit à la tristesse et je suis désemparé mais je sais où puiser la force, la mission est ma sauvegarde, je m’y rattache, trop peut-être, mais si elle est ce que je crois qu’elle est, alors mon attachement pour elle n’aura jamais aucune limite acceptable, car elle ne sera pas illimitée, mais sera dans l’illimité, touchera à l’infini.


Pour l’instant, rien ne se passe comme prévu, j’ai raté le cours de philosophie et j’ai eu à la place, c’est vrai, une discussion très intéressante, comme il m’arrive trop rarement d’en avoir, mais le fait est que je m’étais promis une action peut-être salvatrice et j’ai échoué dans ce projet ; aujourd’hui, de longue date, j’avais imaginé l’éblouissement des camarades face à mon jeu si peu orthodoxe et je ne suis même pas allé jouer. Il est vrai que mon ardeur allemande et Kinskesque a disparu au profit d’une douceur italienne tout aussi agréable mais moins combative. De plus, je n’ai pu remettre la lettre à Madame M faute de conviction suffisante et je n’ai pu attendre la visite possible de Y M chez moi. Ainsi, j’ai tout sacrifié bêtement, par insuffisance, peur et lâcheté. Cependant, je compte remettre la lettre malgré tout à Madame M grâce à l’adresse dont j’espère que j’aurai le courage et l’allant suffisant pour la demander. Cependant, je ne perds pas espoir, car je prends conscience que mon rôle se précise, que ma personnalité s’affine, mes desseins sont plus clairs. Ma pratique de l’énergie par des mouvements peu vraisemblables mais respectant mon éthique, se contente de l’aïkido, car j’ai abandonné les mouvements violents, humiliants et destructeurs. Mon caractère et l’orientation que je lui donne volontairement se tourne résolument vers les traits italiens. Je quitte l’Allemagne et son intransigeance cassante. Ce que je veux est clair, trouver l’apaisement, aider le plus grand nombre à le trouver, m’occuper des plus sensibles en priorité, car ce sont eux qui souffrent le plus ; lutter contre la violence physique et morale quand celle-ci n’est pas formatrice, mais destructrice ; prôner la paix et enfin, plus généralement, mettre fin aux persécutions évitables et réduire les souffrance de tous les êtres vivants, jusqu’au noyau de leurs irréductibilités hélas imposées et indépassables.


Finalement, Arnaud Desjardins qui ne devait constituer pour moi qu’un atout parmi beaucoup d’autres, se révèle, avec les aléas nouvellement survenus, une clé majeure, peut-être celle qui sera essentielle à ma progression, et à mon avènement, ma renaissance au monde.


[ La nature a-t-elle conscience d’elle-même, a-t-elle une fin bien particulière, Dieu a-t-il conscience de lui-même, la nature et Dieu s’opposent ils ou se rencontrent ils et si Dieu n’a pas conscience de lui-même, est-on alors obligé de le confondre avec la nature qui elle n’a pas besoin de conscience car son existence est imposée, les données avec elle sont claires, mais l’existence de Dieu ne peut se priver de conscience (d ‘elle) sans être aussitôt assimilée à la nature car si Dieu n’a pas conscience de lui-même, soit Il disparaît soit la nature s’élève dans nos consciences à lui, et finalement nous sommes soit animistes soit panthéistes si on comprend une énergie supérieure qui régirait ou plutôt qui serait à la base des lois naturelles auxquelles la nature est soumise. Ainsi, l’issue serait là. Car si la félicité est pour tous les êtres assurés, lors de la mort, pourquoi le sage qui le sait ne se suicide-t-il pas ? Eh bien parce qu’il est aimant et qu’il veut soulager la souffrance de tous les êtres qui restent. Mais alors, pourquoi ne tente-t-il pas de les tuer tous ? Parce que c’est un projet plus qu’improbable et hasardeux, sans doute irréalisable. Mais si cela était possible, pourquoi cet acte paraîtrait malgré tout barbare et monstrueux ? Parce qu’il est contre nature. Mais pourquoi la nature serait-elle contre le bonheur et la cessation de la souffrance pour tous ? Parce qu’elle est soumise à une énergie supérieure, comme nous qui devons lui obéir car nous sommes régis par elle. Mais en réalité parce que la nature n’a ni desseins secrets ni fins ni désirs de conservation des espèces, elle est, c’est tout, et n’a pas conscience d’elle-même. Et nous pouvons en faire ce que nous voulons, car l’homme peut se libérer et la nature ne s’y oppose pas. Il y a une énergie sacrée, qu’on pourrait qualifier de divine et que tous, nous réincorporerons, elle coordonne et assure la cohérence de l’univers. Elle est au-delà de la conscience et sa force nous maintient, nous soutient, c’est à elle que nous devons la vie et donc elle ne veut pas qu’on abrège ses jours, car nous lui portons témoignage à la création entière, et elle est fière de nous. Pourquoi nous a-t-elle crée ? Sans doute ne l’a-t-elle pas décidé, simplement cela devait se faire. Alors, quelles raisons pour ne pas se suicider ? L’énergie qui soutient toute chose existe, mais elle ne s’occupe que des vivants et les morts ne la réincorporent pas et sont livrés au pur néant, et c’est donc normal que l’on veuille (bien) vivre. Il faut s’efforcer de doser l’attachement spontané et minimal avec le détachement nécessaire et imposé pour une bonne vie. C’est d’une certaine manière une perspective effrayante. Ou alors l’énergie s’occupe de nous et au moins une part vivante, celle atemporelle douée de fusion avec Dieu, est sauvée et gagne l’éternité. Et alors pourquoi ne pas se suicider ? L’énergie ne le veut pas. Mais si on est assuré du bonheur ? On ne l’est jamais totalement ou alors si on l’est, c’est par respect qu’on ne le fait pas, ou alors il faudrait admettre qu’elle a conscience d’elle-même et juge la place qu’il faut attribuer à chacun, mais c’est encore exclure les animaux car à quelle place peuvent-ils prétendre ? Et comme je crois en une justice véritable et l’énergie dénuée de toute conscience, je ne peux qu’expliquer l’énergie non comme une force consciente ou inconsciente mais comme étant au-delà de toute conscience. Il nous faudrait alors de notre vivant parvenir à rejoindre cet au-delà de la conscience, à le faire concret en nous, à dépasser la théorie par la pratique car par définition l’homme ne pourra jamais concevoir par les mots un troisième terme entre la conscience et l’inconscience. L’au-delà de la conscience ne peut donc pas s’expliquer, mais simplement s’atteindre, et cela sans l’artifice des mots. Ceux-ci se révèlent tôt ou tard un leurre qu’on doit dépasser pour des progrès véritables.]


Passage très ambigu et peu clair car j’ai mélangé plusieurs idées que j’avais prévu de développer en des textes séparés. Il faudra revoir cela.


C’est la nature de l’homme qui le force à se détacher et à entraîner les autres au détachement.


Acteurs


jean Gabin, Alain Delon, Gérard Depardieu, Vittorio Gassman, Marcello Mastroianni, Rutger Hauer, Peter O Toole, Marlon Brando, Victor Mature, Henry Fonda, Klaus Kinski, Toshiro Mifune, Nakadaï, Helmut Berger, Ettore Garofolo, le héros de « Newski » et d’ « Ivan le Terrible, Clint Eastwood, Gregory Peck, Pierre Clementi


Actrices


Agostina Belli, Silvana Mangano, Anna Magnani, Ingrid Bergman, Audrey Hepburn, Emma Thompson, Elodie Bouchez, Isabella Rossellini, Eva Mattès, l’héroïne de « Chacun cherche son chat, Nathalie Wood


Hommes de peu de foi ! Si vous saviez les tourments que j’ai eu et que j’ai encore, vous sauriez qu’il n’y a d’hommes saints qui n’aient été prisonnier de pensées infectes et méprisables. Ne mettez personne sur un piédestal, n’effacez pas (ne déniez pas) les tâches qui s’entassent sur un passé rempli de péchés, mais au contraire, sachez mieux apprécier la valeur d’un homme charismatique qui pourtant autant qu’au Paradis était promis à l’enfer.


J’avais toujours jugé sans importance la question de l’action politique. Savoir si un sage devait chercher à influer sur la société était pour moi un problème superflu, car j’ai toujours compris le sage comme faisant ce qu’il devait faire, ni plus ni moins, ainsi il suffisait d’accéder à un (haut) niveau de plénitude (certain) et alors tout en découlait naturellement. Les choses se sont compliquées et ont pris un nouvel angle quand j’ai compris que pour atteindre la félicité, l’action sociale et politique étaient peut-être le meilleur moyen. En effet si je n’ai jamais été attiré sérieusement par la vie monastique, je l’ai été, et dès le plus jeune âge, par la vie érémitique. Cependant, à mesure que le temps passe, ce genre de vie m’apparaît le plus improbable, j’ai besoin de compagnies, d’affections humaines, car j’ai longtemps été seul, et ce parmi la foule, la pire solitude, la création d’une famille est un besoin que je ressens aussi naturellement, et l’envie et l’impact que je peux avoir sur le monde politique et social, je me rends compte qu’il est énorme. Cependant, n’est-ce pas un piège, par exemple le commencement d’études théologiques à Paris, dans lequel beaucoup sont tombés ? Finalement, je n’y arriverai peut-être à rien, au milieu du bruit, des cris, et dans un anonymat insupportable. Alors que si, en forêt, je renonçais au monde et trouvais l’apaisement, mais le trouverais-je, alors j’agirais ensuite comme il faudrait que j’agisse, tout simplement et s’il faut que je sauve le monde, je le sauverais, et s’il faut que je reste ignoré et inconnu, je le resterais.


Aujourd’hui, paroles du Dalaï-Lama : « Quel que soient votre amour du peuple tibétain et votre vénération pour tous les maîtres que vous avez rencontrés, ne dites jamais de mal des Chinois. »
« On n’éteint pas le feu de la haine par la haine, le feu de la haine ne s’éteint que par l’amour, et si le feu ne s’éteint pas, c’est que la compassion n’est pas encore assez puissante ». Paroles dites à Arnaud Desjardins dans le secret d’une intimité absente de caméras et de journalistes, et inspirées par l’enseignement du Bouddha.


C’est le naturel qui compte, il faut que le naturel s’accomplisse. Mais selon les mystiques, il ne peut s’épanouir que dans la mystique. Est-ce vrai ? N’y a-t-il pas au contraire des hommes dont le naturel est mauvais ou rustre ou vulgaire ? Peut-être, mais il n’en est pas moins vrai que la perception de l’idée Platonicienne du Bien n’en constitue pas moins l’aboutissement idéal pour tout être humain. Je pense qu’il n’y a pas un naturel mauvais d’un côté et bon de l’autre, il n’y a que des êtres plus ou moins portés vers la mystique dont la recherche est conditionnée par leurs énergies et qui évolueront bien si leurs éducations fut bonne ou mal si elle fut mauvaise. Ainsi, la qualité de l’éducation est bien le primordial de toute vie (normalement) humaine.


J’ai peur de donner la lettre en face à Madame M et pourquoi ? J’ai peur d’être rejeté, méprisé, incompris. J’ai peur d’être réduit à l’incapacité de m’exprimer, j’ai peur d’un refus, car que ferais-je alors, la lettre à la main, m’enfuirais-je ? J’ai peur du ridicule, enfin, dont on dit qu’il ne tue pas, moi je pense que si. Bref, j’ai peur, mon cœur bat, ma respiration s’accélère, je suis angoissé et si je n’accomplis pas cette action, je serais triste.


Je suis venu apporter le glaive définitif. Si les hommes ne comprennent pas, ils seront damnés, s’ils comprennent, ils seront sauvés. En fait, il pourra y avoir d’autres événements d’égal importance à celui que je vais créer mais il n’y en eut qu’un jusqu’à présent, la mission divine du Christ. Que m’importe la mission des autres, après tout, je sais la mienne.
Mais peut-être, un jour, vais-je devoir leur indiquer la route et les aiderais-je à s’accomplir en leur offrant les meilleures opportunités. Comme Kierkegaard, je suis maudit avec mon frère, car le même problème s’est produit à cause de mon père. Le père de Kierkegaard avait, dans sa jeunesse, maudit Dieu, les fils ont payé. Mon père, dans sa jeunesse, s’était promis à Dieu en lui déclarant qu’il préférerait mourir que renoncer. Il a changé de voie mais ne s’est pas tué, alors c’est nous qui devons assumer sa lourde erreur. Cependant, j’ai compris que cette malédiction était en fait une bénédiction pour le génie qu’elle procurait et que les souffrances passées allaient servir à soulager celles de tous les autres, et par juste retour, la nôtre également ; mais hélas, bien plus tard.


J’ai dépassé Kierkegaard dans la mystique, Vigny dans la transcription théâtrale du génie (en seulement deux scènes), et Proust dans la profondeur du sentiment amoureux (de la psychologie amoureuse). Que me reste-t-il à conquérir et à prouver maintenant ? Eh bien tout, encore tout, car finalement rien n’est jamais complètement attesté, et la seule chose qui compte, c’est d’être au-delà de la reconnaissance, mais cela sans passer par un assouvissement toujours provisoire et donc illusoire, mais par le changement radical de sa façon de fonctionner, de penser.


Je veux mettre fin aux persécutions, aux humiliations encourues par tous à un moment ou à un autre de leurs existences et qui touchent et accablent certains hommes plus que d’autres, car moi je les juge inadmissibles, car moi je les juge évitables. Les moyens que je vais mettre en œuvre sont ceux-ci :
- une œuvre littéraire qui bouleversera la sensibilité des hommes qui la liront et qui comprendront leurs erreurs.
- une œuvre littéraire, théologique, qui bouleversera la mystique.
- des articles réguliers dans des journaux qui montreront aux hommes la vérité (et le chemin à suivre)
- la création d’un parti ou un seul postulat, une seule tendance sera demandée, celle d’essayer de les détruire toutes pour une recherche plus accrue de la vérité.
- montrer aux hommes quels sont les vrais maîtres, les hommes qu’il faut suivre, et dénoncer les charlatans qui abusent et font beaucoup de mal et empêchent les hommes d’accéder à la félicité.
- instaurer un permis de vote dont la base sera d’au moins connaître le fonctionnement du gouvernement dans lequel on vit.
- créer un service obligatoire, civil ou militaire, pour la cohésion et l’intégration des moins favorisés, mais l’accentuer sur l’aide humanitaire et culturelle.
- Là ou la culture permet de s’en passer, la lecture et l’écriture ne seront pas obligatoires, mais dans nos pays développés, il faut à tout prix réduire le taux d'analphabètes pour que tous puissent agir avec discernement et voter.
- réformer l’éducation
- lever un impôt important dans tous les pays développés (pour la plupart Occidentaux), proportionnel aux fortunes, afin d’aider les pays pauvres et mettre fin aux famines ; pas un homme ne doit mourir de faim, c’est un genre de mort évitable.
- promouvoir l’aïkido et louer ses mérites incomparables.
Voilà, pour l’instant, l’essentiel de mes projets.


Mon gros problème, c’est comment aimer les gens, sachant que s’ils vous aiment, c’est par vous qui les aimez, mais que si vous aviez un problème vous empêchant de les aimer, ils vous haïraient
(Faire en sorte qu’ils changent)
Par exemple, un débile qui ne peut aimer et comprendre les gens de leurs intérieurs ne récolte, par les gens communs, de ceux qui ne savent aimer que quand on les aime, que des quolibets, des insultes, et du mépris.


« Dans le développement des vérités de la foi, il y a un moment où doit tomber l’enveloppe du bourgeon. Il y aurait danger à ce que ce soit trop tôt. »
Citation de Teilhard de Chardin quant aux persécutions dont il fut la victime comme tous les hommes faisant office de précurseurs, comme lui.
« Par le tragique du précurseur méconnu »


Je pensais, que, de tous les êtres vivants, nous étions les seuls à pourvoir réactualiser de notre vivant l’énergie qui nous sous-tend et à l’établir harmonieusement, nous réincorporant ainsi presque totalement au Divin. En réalité, nous sommes simplement différents de nature des animaux. Les animaux n’ont jamais perdu leurs énergies premières, nous si (mais nous n’avons pas perdu l’intelligence, eux si). Mais si on la fait circuler de nouveau de façon correcte, alors notre différence de nature fera le reste et l’intelligence mêlée au physique, nous serons merveilleux. Par contre, si l’on se demande pourquoi les animaux qui sont en phase avec Dieu n’ont pas un comportement très altruiste, c’est que leurs caractéristiques physiques jouent aussi un rôle et que l’énergie sans l’intelligence ne suffit pas. Nous, nous avons le corps intelligent, tellement qu’il en a supprimé la force, retrouvons la force, et nous serons comme des Dieux, imparfaits bien sûr, mais reflets presque idéaux de leurs perfections.
Petite explication : le corps entrave les animaux car il ne leur a pas donné l’intelligence mais seulement la vie, le corps entrave les hommes, car en leur donnant l’intelligence, (intelligence parallèle car si cette intelligence était celle de la pure énergie, elle ne leur aurait pas ôté la vie) il leur a ôté la vie, retrouvons la vie et nous atteindrons l’accomplissement avant de parvenir par la mort au grand accomplissement final.


Le grand problème de la mystique Teilhardienne ? On dirait qu’elle ne s’applique qu’aux vivants, mais qu’advient-il des morts ! Car si la matière dans son degré de complexification le plus abouti rejoint le spirituel, elle n’en cessera pas moins à un moment donné son activité et alors n’est-ce pas un néant pur et simple qui attend la matière devenue absence (de matière) et donc de capacité à réfléchir le spirituel (voir la définition de la Prévie).


L’Ultra-humain de Teilhard m’est plausible, j’y crois moi aussi, mais je pense qu’il ne pourra passer que par la robotisation totale de la race humaine, et finalement par la déshumanisation. Est-ce que Teilhard, à l’aube du vingt et unième siècle, n’aurait pas été surpris par cette évolution inattendue, et choqué, n’aurait-il pas déploré et remis en cause toutes ses théories ? Je pense qu’il en serait bouleversé, cependant, il aurait certainement pu élaborer avec les données actuelles un système plus développé (les incluant) et s’en serait finalement sorti. Conclusion ! Il nous manque un nouveau Teilhard de Chardin. Et ne suis-je pas une espèce de compilation de Kierkegaard et de Teilhard, de tous les génies du siècle enfin et de tous les siècles ? Seul l’avenir, si cela doit être montré, le montrera.


Fin du carnet réalisé entre un Jeudi du mois d’Avril 2000 et le Samedi de la semaine suivante

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3 octobre 2015 6 03 /10 /octobre /2015 20:35

Après le Temple




Cela a marché, j’étais venu pour guérir, j’ai réussi à me relever, une fois de plus, j’ai réussi à démontrer par la théorie écrite puis par la pratique qu’après une chute terrible, touchant l’enfer, je me relevai, stupéfait mais plus surpris. Cela fait une semaine que je suis revenu maintenant. Là-bas, j’ai connu la dureté puis l’assurance guerrière, enfin la dureté, les désillusions sont revenues mais imperceptiblement j’avais changé, quelque chose en moi voulait aller au bout car j’étais là pour ça. Et malgré l’absence de maîtres véritables, j’obtins le bonheur, à savoir l’assurance compassionnel, la force de l’amour, sans besoins d’extériorisations, de déposer des marques, de marquer les distances. Maintenant, j’essaie de poursuivre la vie du temple, chez moi, et me rends compte de la quasi-impossibilité de cette règle. La communauté, naturellement et si l’on est décidé, conduit à bien se comporter. Seul, tous les gestes de retenue et le comportement se détériorent car ils n’ont plus leurs « obligations ». Mon père, de plus, sape mon moral, il se plaint tout le temps et est à l’opposé de ma recherche. Personne, dans ma famille et dans mon entourage proche et lointain ne partage ma quête du dépassement, de la vérité, de la sagesse. Seulement au temple, nous avions tous un point commun, la communion dans zazen, au monastère, la communion dans la prière. Ici, rien, je suis seul avec mes souvenirs qu’il faut pourtant oublier. Le travail doit être l’échappatoire miraculeux, c’est ce qui doit me permettre de me concentrer sur un seul point à la fois, de vivre dans l’instant présent, ici et maintenant. Cependant, qu’il est dur de se concentrer sur l’action parfois, notamment lors d’un travail de longue haleine. « Hic et Nunc ».


Le mal est revenu. Sans affections, au temple, je n’en avais pas non plus mais l’internat nous rendait plus proche. Sans vrai but. Mon but là-bas était d’aller au bout, au bout la récompense, la satisfaction, le bonheur, les démons battus. Là mon but est de poursuivre mes études, de passer mon bac dont finalement je me contrefiche, et de travailler pour cela. L’homme, plus il est sensible, plus il a besoin de deux choses, le but, la voie mystique est la plus dure, la plus riche, essentielle ; s’il ne peut suivre cette voie, alors il lui reste des passions, et ces passions doivent être vécues car elles ne peuvent s’oublier qu’à travers une pratique spirituelle dans un cadre précis. Sinon combattre ses passions revient à les retourner contre soi-même ; vouloir s’isoler parmi les hommes pour ne pas être affecté de leurs folies est ridicule car un ermite s’il est isolé n’est pas parmi les hommes et un moine, s’il est isolé de la plupart, vit dans une communauté d’hommes dont il ne s’éloigne pas. Ainsi, soit on est, soit on n’est pas, mais si on est, on doit être. Hier, la tentation a été grande de boire, j’ai résisté et mieux que cela j’ai médité, je me suis entraîné. Cela a servi un moment, je me suis réellement senti mieux une heure puis je suis retombé à nouveau, enfin une idée ridicule, mais intéressante, faire zazen jusqu’à ce que je trouve, je dois rester dans la position jusqu’à à ce que le bonheur m’éclaire, mais incompatible avec la vie sociale, je suis limité ici par le temps et je ne dois avoir dans mon esprit aucune limite. Donc, je me suis laissé aller hier soir, je n’ai pas salué, ce matin non plus, je n’ai pas travaillé l’anglais et l’espagnol, je n’ai pas médité, j’ai écouté de la musique interdite. Puis ce matin à nouveau, je me lève à neuf heures trente, je paresse, je fais n’importe quoi, j’écoute de la musique interdite, je suis sale, ma chambre n’est pas claire, c’est une chambre de perdant, de déprimé, ma posture est mauvaise. Mais Dieu, peut-être m’endormais-je ? a voulu me montrer à quel point ma force était relative et mon équilibre fragile. Un simple changement de voix, problème ultra-classique, qui cependant, a atteint son paroxysme, et un problème de concentration sur l’instant présent fait que je m’identifie à cette voix qui n’est plus vraiment moi, un démon, et qu’elle devient moi, me transforme ; de même, les yeux me contrôlent parfois, c’est une preuve qu’il ne faut pas s’arrêter là, même après avoir un bonheur et un équilibre certain, tout est relatif car sa personnalité même change avec cependant un reste de conscience suffisant pour se rendre compte et souffrir. Mais, paradoxalement, c’est justement ce reste de conscience qui entraîne à la faiblesse et vers le fond. Sans cette conscience, plus d’ego mais plus d’identifications non plus, les organes et leurs affectations subsistent mais la psychologie qui condamne disparaît et alors c’est, de toutes les façons, la liberté. Le vrai problème consiste à supprimer l’ego, à s’oublier mais surtout à atteindre le point de non-retour où nirvana, car pour celui qui atteint, pour un moment, la suppression de l’ego, et donc la vraie force, le retour à la vie « normale » et le retour sur soi entraîne bien plus de souffrances par cette terrible différence d’état et de perception que l’on a de la vie et que les autres ont de nous, qui en plus, cette fois-ci, nous atteint et nous afflige. Ainsi, je ne crois plus qu’à la force de l’amour, la force de compréhension, qui seule, de maître à disciple, peut changer vraiment l’homme. Les écrits ne suffisent pas…
Mais comment faire, moi, être archi sensible et ultra complexe, dévoré par les passions, ayant malgré tout le sentiment d’être sur la bonne voie, pour avancer, si je n’ai personne, ni maîtres, ni amis, ni famille, pour me comprendre, m’épauler, m’enseigner et quand je tombe, me forcer. Il ne faut pas oublier que les bonnos sont la racine du Satori, et qu’il sera d’autant plus grand que les bonnos sont affligeants.
Maître Hakuin Ekaku, disait :
« Les êtres sensibles sont par essence des bouddhas
C’est comme l’eau et la glace
Il n’y a pas de glace sans eau
Il n’y a pas de bouddhas hors des êtres sensibles. »


« Il n’est de nuit si longue qui ne trouve le jour »
Shakespeare
Que m’arrive-t-il ? Avec tous mes acquis et toute ma force, je n’arrive pas à remonter la pente, les démons me submergent, je suis las et dégoûté de tout. Je dors toute la journée, debout, avachi. Mon programme me semble bon mais je ne le respecte pas, pas assez motivé, plus de foi, pas de soutien. Pourtant, tout cela c’est très simple, j’ai la technique. Oui, c’est vrai, même pendant zazen, des obsessions me tourmentent, des images, des pensées me font souffrir. Mais je connais la réponse. Je suis un être promis à l’éveil. J’ai ça dans la peau, j’ai ça dans le sang. L’éveil ou la mort. Peut-être après tout une simple psychanalyse suffirait à me guérir, mais j’ai peur qu’elle me détruise, de ne pouvoir supporter la pression et le renoncement à la foi. Mais il est vrai que ma recherche est atypique. Je ne recherche pas l’amélioration, ce n’est pas un choix, je survis. Ca ou la mort, et ce n’est pas moi qui veut, c’est comme ça. Aussi les grands paris insensés d’autrefois, s’asseoir jusqu’à trouver, ne plus bouger, comme le Christ, comme Bouddha. Mais cela nécessite une forte volonté, que j’ai par ailleurs, et surtout une forte croyance, une foi inébranlable en la position, la concentration, et toute la mythologie zen, celle des Bouddhas et des Patriarches. Cela suppose aussi du temps. J’ai compris que les obsessions, les tourments du mal, il ne fallait pas seulement viser à les supprimer quand ils apparaissaient, ni à empêcher leurs apparitions mais aller plus loin, couper la racine du mal, ainsi l’âme en accord avec elle-même, le conscient avec l’inconscient, rien de superflu n’apparaît dans l’âme, tout est justifié, et les tics et autres rituels et maladies nerveuses disparaissent. Comment couper la racine du mal ? Par l’hypnose, par la psychanalyse, par zazen… d’autres méthodes… L’hypnose, ça a été prouvé, ne supprime pas la racine des maux mais se contente de déplacer ceux-ci et leur prête d’autres formes, et l’homme souffre encore. La psychanalyse ne marche que pour les problèmes simples et avec un minimum de contact. Pour un « gros » patient, il faudrait un homme aussi bon que Freud était doué, bref un homme saint et savant, autant dire introuvable. Reste « zazen », qui est la voie la plus dure. En s’ayant toujours à l’esprit, en s’affrontant constamment, forcément vient un moment où on touche l’enfer mais après ce passage redoutable vient le paradis qui se transforme à nouveau en enfer puis en paradis jusqu’au nirvana.
L’éveil est la prise de conscience du potentiel merveilleux de l’homme, après avoir atteint un certain niveau ; le nirvana est ce niveau atteint à son paroxysme et vécut de manière permanente et sans fin. C’est la suppression des racines de l’ego les plus enfouies. C’est l’unique et vraie liberté, la seule liberté.


Je suis foutu. Les vacances se sont relativement bien passées mais ce n’était pas parfait, ce n’est jamais parfait. Les problèmes se succèdent aux problèmes. Les vieux, les éternels, comme les modernes. Le dernier en date, une folie, un blocage qui m’empêche de comprendre tout ce que je lis, à moins de m’y reprendre de nombreuses fois. « Elle » m’obsède toujours. J’en rêve presque toutes les nuits, sans jamais lui faire l’amour. Elle aime, je crois, l’homme fort, mais l’être sensible… Je ne l’aime pas et pourtant si. Il est possible qu’il y ait un blocage, dû au passé entre nous et qui nous empêche de vraiment nous communiquer nos sentiments, qui nous faussent l’un à l’autre. Mais je parfois je me demande si tout ceci n’est pas une vaste illusion. J’ai besoin d’aide. Ainsi, je suis maudit. Jamais personne ne m’aimera que j’aimerai. Jamais l’étreinte passionnelle, à laquelle plus que tout autre je serai sensible, ne me sera donné à jouir. Alors, si Dieu veut cela, pourquoi pas la contrepartie sereine contraire à la folie mais la folie elle-même ? Ludwig m’a influencé, je me suis fourvoyé, j’ai cru que je pourrai échapper à mon destin, mais comme d’habitude, en moins de sept jours, il m’a rattrapé. Plus le temps passe, plus l’heure terrible approche. Si là, je n’ai pas atteint le niveau, alors je mourrais…


La « Mort du Loup » de Vigny est un très beau poème, qu’un oncle ascétique et énorme travailleur avait pris pour modèle et devise. Mon oncle n’est pas moi et cela ne me suffira pas. Mais l’idée générale simpliste m’influence et je vais peut-être la retranscrire et, dans ma chambre, l’accrocher.


Après avoir vu toutes les souffrances, avoir vécu tous les martyres , craquerai-je maintenant ? Cette nouvelle épreuve est si inattendue, mais les autres, si elles m’ont souvent détruites ne m’ont pas anéanti. Ainsi, comme d’habitude je ne demande pas aux Dieux de m’épargner, je demande leurs aides pour lutter et une vie longue, pour, avant de mourir, m’être réconcilié, et mourir heureux. Je veux apprendre… Je veux être prêt.

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3 octobre 2015 6 03 /10 /octobre /2015 20:33



Au Temple




Voilà, j’ai fait ma première séance, étonnant mais dure. Il faut faire le vide si l’on ne veut pas se décourager, il est certain que zazen procure une sensation de bien être et de sérénité. Mon problème des yeux et des vertiges est par contre lui toujours présent. On verra bien. Je remarque aussi que les gens présents ici ont tous l’air endormi et ne sont pas si épanouis que cela. Mais ils n’ont pas compris que zazen était le but et qu’il fallait lutter toute la journée et agir. Ah, Taisen Deshimaru, pourquoi n’es-tu plus là ? C ’eut été si simple avec toi. Une question et la réponse, mon esprit serait sauvé, malgré tout aide-moi.


Le chat est sur moi, c’est au moins ça d’agréable. Je ne savais que c’était si dur, la méditation, mes facultés de concentration sont nettement moins bonnes ici qu’à la maison. J’ai travaillé un peu hier, mais c’est vrai que nous n’avons pas beaucoup de temps libre. Il ne fait pas très beau mais le temps ne me dérange pas. Mon inaptitude à la méditation et à l’oubli me pose davantage de problèmes et de préoccupations. Mais le défi que consiste la session, c’est dur, me plaît, bien que je sois en train de me demander si je ne fais pas la plus grande erreur de ma vie. Je ne comprends toujours pas tout, mais c’est pour cela que je suis là et j’ai conscience de ma très grande lucidité. Pour que zazen ne me fasse plus peur et mal, il faut que zazen lui-même soit mon but.


L’enseignement a été relativement mauvais, mes idées dépassent hélas les siennes, ce n’est pas un maître et cela saute aux yeux. Mon problème classique est revenu. Il me faudrait Ueshiba pour me guérir de toutes angoisses. Ah ! un vrai maître, enfin, mais puisqu’il faut en passer par là. Je ne sais que faire. Taisen Deshimaru m’aidera-t-il ? Je suis moins heureux qu’au monastère mais je me souviens que les premiers jours j’avais aussi eu des problèmes psychologiques importants, les mêmes d’ailleurs, mais les causes et ma compréhension de ceux-ci sont différents maintenant. Seul pour moi, le nirvana sauvera.


Merci, cette journée, comme les autres, fut rude, car ils ne sont pas rayonnants ici, ils n’ont pas compris le message et tournent tout à leurs avantages. Ce que les maîtres ont compris, ils l’appliquent sans savoir qu’il faut d’abord un haut niveau de maîtrise pour cela, ils maquillent avec des mots mais le but, car il y en a un, pour l’oublier comme il convient, il faut travailler dur et souffrir et que la souffrance ne devienne plus une étape mais un but en soi, sourire à la douleur même, être joyeux quand elle arrive, elle n’existe pas, c’est la voie.


C’est vrai, la vie est dure ici, il y a des hauts, il y a des bas. Mais les hauts sont très hauts et pour une fois les bas ne sont pas très bas mais simplement bas, il reste de l’espoir, mes grandes craintes au niveau des yeux sont terminées. J’atteins parfois un certain niveau en zazen, ce qui est important, et essaie de prolonger l’instant. Zazen est l’oubli conscient et si l’on peut émettre des doutes quant au nirvana, il est indéniable que bien exécuté, il apporte joie et bonheur, assurance et force, équilibre puissant. Car zazen est ce qu’il y a de plus dur, par-delà la souffrance, par-delà la posture, par-delà la respiration, réussir sans mouvement est réussir en mouvement. Si, même dans l’immobilité la plus totale, les démons n’envahissent pas l’homme, alors dans le mouvement non plus, ils ne l’envahiront plus. Parfois, comme il n’y a ici la « bonne personne », je pense à Taisen Deshimaru, au Dalaï-lama, à Ueshiba, André Nocquet, à un instructeur des moines Shaolin que j’ai vu, entendu et qui m’inspire, à un jeune guerrier japonais inscrit totalement dans la voie du sabre et du zen dont j’aime la posture, le visage et la sensation qu’il dégage, de force guerrière pacifique, et enfin à Taisen Deshimaru encore qui est le maître des lieux, à Kodo Sawaki, son maître, et à Bouddha Shakyamuni.


La conférence ce matin du Godo, l’homme qui dirige cette session, a été minable. Il ne connaissait pas les fondements, balbutiait presque en certains endroits, était gauche, mal assuré, il ne rayonnait pas, et sa parole n’était pas juste. Comment avancer sur la voie avec un tel maître ? De plus, il est timide et ce qu’il montrait, des écrits sur un tableau, n’était même pas visible. Dissocier érudition et sagesse est totalement faux. Si l’érudition peut mais ne mène pas forcément à la sagesse, la sagesse mène forcément à l’érudition, c’est-à-dire la parole juste, les répliques ont un sens qui est le parfait sens, les arguments, les exemples ont un sens qui est le parfait sens. Un homme atteint de sagesse peut expliquer tout ce qui est explicable et même expliquer pourquoi le reste ne l’est pas. Point de mots en trop, juste le nombre suffisant, l’intonation parfaite, le regard parfait, l’attitude parfaite découlent du nirvana. J’avance, péniblement parfois, mais j’ai conscience d’évoluer sur la voie. Un jour, ici et maintenant, je trouverai « Alea jacta est », « Si mon esprit grimace, mon corps grimace » Kodo Sawaki.


Le troquet est minable, mais tout est bon pour la voie, on se mesure ainsi, on voit ce que l’on donne dans les différents milieux, on se teste, voir si l’on vit l’instant présent, si l’on n’est pas dérangé par les autres, c’est amusant et dur aussi. La concentration aujourd’hui est difficile à trouver, il n’y a pas zazen. Demain, la Sesshin, demain la délivrance et le bonheur, les difficultés et les démons. Tenir pendant dix jours, non huit, c’est un effort véritable. L’ambiance du troquet est plus déprimante que le monastère car ici, personne ne cherche rien, c’est sûr. Taisen. J’ai revu les bases de mon entraînement et ai donc retrouvé un niveau agréable, le démon de la folie s’agite dans mon crâne, mais hier aussi, et il est parti. Peut-être en ai-je aussi été le responsable, de son départ. Mais le mal vient de ce que je ne travaille pas assez, mon anglais, mon espagnol, et tout s’arrange.

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3 octobre 2015 6 03 /10 /octobre /2015 20:28

Avant le Temple




J’écoute Prokofiev, le malheur et la tristesse sont bien là, comme moi. De ce cercle on n’échappe pas. La musique est divine, j’écris, ce n’est pas une sensation de vide mais de soulagement et de grandeur, avec la musique, je veux dire. Ils sont tous là rassemblés, ils parlent, l’éclat mystique jaillira-t-il sur eux ? Je tourne en rond, je me cherche, je cherche mais… rien ne vient ; le déclic est survenu, il a commencé à œuvrer, j’ai commencé à œuvrer, je l’avais prédit. Eclat et fureur mystique, transcendance, illumination peut-être, nirvana, je cherche l’issue, le zen sera-t-il la solution ? En fait, plus exactement, tout groupe animé de bonne volonté spirituelle me suffirait car je ne suis qu’ouverture et désireux d’apprendre, sincère.


La voie est bien difficile. Moi, des plus hauts sommets, je tombe en totale décrépitude. Les sources jaunes, l’on y reste, l’on ne renaît pas. Les moines Shaolin ont une preuve concrète de l’existence de la force, ils sont là, puissants et sûrs. Je ne sais exactement vers où me diriger. Ne me suis-je pas trompé ? L’école zen est-elle la bonne école ? Y a-t-il plusieurs bonnes écoles ? La magie de l’écriture n’est pas suffisante pour exorciser tous mes problèmes. Je commets l’erreur fatale à tout celui qui cherche, je suis seul. Aucun maître, aucun ami, aucun guide et conseiller, aucun compagnon d’infortune avec le même espoir que moi. Je me lamente mais mon sort n’est-il pas le moins enviable de cette planète ? Bon, la sainteté m’est promise, j’ai la compassion pour tous les êtres, j’aime même les insectes. Seulement, mille, ou bien plus, démons me détruisent l’esprit. Je ne peux lutter contre eux. Mes entreprises sont insensées mais il faut comprendre que je n’ai pas le choix. Mon âme ne fait que découvrir le paradis, découvrir l’enfer, puis à nouveau redécouvrir le paradis, redécouvrir l’enfer. Rien n’est sûr, je ne suis inconstant, j’ai une parole mais quand le Diable la domine, ce qui arrive souvent, ainsi que mon corps, mes pensées, ma voix, mes yeux, ma faculté de concentration et de projection, alors, je suis perdu. Et là actuellement je suis perdu. J’aime Elodie Bouchez, elle est inaccessible, c’est pourtant moi en version féminine et complémentaire. J’aime la sagesse, je suis atteint de la pire des folies. De même, c’est quand je me sens le plus beau et le plus aimé que le lendemain, je m’effondrerai. Le démon est malin, il sait choisir le moment. Il ne vous prend pas lorsque vous être faible et sans défense, non, il vous prend lorsque vous êtes au plus haut. Ainsi, le contraste est plus terrible. Ainsi vous avez tout perdu, ainsi j’ai tout perdu. Mais je ne suis pas lâche, la lutte continue, je connais les pièges, j’irai jusqu’au bout, c’est-à-dire je chercherai et j’étudierai la voie jusqu’à la mort et même bien plus, je me tuerais s’il faut en passer par là, si l’étape est nécessaire, bref je donnerai tout. Mais trouvez moi quelqu’un je vous en prie, qui que vous soyez, trouvez moi quelqu’un. Je suis prêt à faire le sacrifice de tout mais je ne céderai au Diable en usant de toutes les pratiques. Je choisirai, ou plutôt vous choisirez, je suivrai.


Un sursaut d’espoir ? J’ai cru la force venir du contrôle de la pensée, c’est-à-dire des mots et de l’imagination. Tout problème spécifiquement humain donc psychologique en était non pas la cause mais la conséquence, et si tout cela s’inversait ? En réalité être bien reviendrait à tout contrôler. Rien ne serait donc contrôlable sans la base. Le contrôle des sens, de soi, s’effectuerait après avoir traversé différentes épreuves qui rendraient le pratiquant heureux. L’assurance se gagnerait donc, par, aussi avec les mots, exclusivement avec les mots ? Toute ma théorie serait alors fausse et il n’existerait un sentiment « d’éveil » qu’en tant que sentiment heureux et donc puissance moindre. Ainsi, les beaux rêves n’existeraient pas et l’implication de l’homme dans les mots et dans l’art, s’il n’est pas désespéré, devrait être totale. Et pourtant, le sentiment, la sensation projectionnelle, n’est-ce qu’une fiction due à mon imagination, et la toute puissance qu’elle procure ? Ceci mérite éclaircissement.


Toute la force de l’homme vient de sa faculté d’oubli. Mais les souvenirs forment et obligent l’homme aux nécessaires questions. Chaque homme oublie ce qu’il veut ou peut mais inconsciemment, toujours il lui reste une impression, une image, un mot qui traîne dans son esprit, aussi l’accord total passe par l’oubli total. Et cela ne peut s’obtenir que par zazen car d’autres manières sont efficaces mais beaucoup trop longues et l’homme risque de devenir fou. Un maître, zazen, c’est le bonheur.


Sans alcool, sans cigarettes, sans drogues pour m’égarer ou m’occuper, je suis seul face à la contemplation de mon esprit et me fais laminer. S’il ne passe par l’oubli total et l’absorption du regard, alors l’esprit qui fait le vide à moitié souffre deux fois plus que tout être ordinaire. L’oubli total, c’est l’oubli des autres. Un chien ne gêne pas comme un homme…ni un chat.


Qui es-tu, femme du même monde, semblable à moi, la même peau, la même odeur, le même contact, ou n’est-ce qu’une illusion, qu’un rêve. Les femmes sont l’opium des hommes, leurs poisons le plus violent et le plus terrible. Les guerres leur sont dues, la destruction, la tristesse de tous les hommes. Ainsi, il faut s’en détacher.


Faire le vide à moitié, ne pas arriver à l’oubli, c’est être entièrement et malgré soi concentré exclusivement sur soi. Cependant, malgré le doute et les apparences, c’est la bonne voie car un moment viendra où les efforts seront récompensés et la projection et le bonheur forcément total et parfait ; le contact sans entraves et divin, inexplicable mais bien réel s’effectuera.


L’univers et les animaux me posent problème, je compatis pour eux. Savoir que ces êtres qui vivent n’ont pas droit à la projection et au bonheur tranquille m’effraie non seulement pour eux mais pour moi-même car je suis semblable à eux et si tous les êtres ne peuvent atteindre la sérénité et le bonheur, pourquoi pourrais-je l’atteindre moi ? Serions-nous différents des animaux, les trisomiques et les enfants resteraient-ils hommes pour autant ? Mais j’aime les animaux, et les insectes, savoir un être qui souffre, n’importe lequel, me touche. La projection, dont je doute lorsqu’elle se retourne contre moi, existe, dépasse les mots, car je l’ai vécue à maintes reprises et toujours, j’ai été subjugué par le bonheur et la toute puissance qu’elle m’a procuré. Ainsi, pourquoi douterai-je ? Dans ma grande expérience du nirvana, j’ai senti à quel point l’univers était grand et l’homme qui y participait heureux, d’un bonheur parfait, sans causes classiques, sans euphorie, sans envies particulières de le communiquer qui lui aurait nui, mais une sensation de paix et de puissance qui émane. De toute évidence, j’ai besoin d’un maître, Ueshiba, Jésus Christ, tels sont mes véritables modèles, ceux auxquels je voudrai ressmbler. Trouvez-moi André Nocquet, et je lui donnerai tout ce que j’ai.


Quand les mots emprisonnent, que le cerveau est fou et embrouillé, une seule solution, faire zazen, quand le désespoir est profond, que les problèmes sont insolubles, faire zazen, zazen est la voie, ultime, la réponse à tous les problèmes, les anxiétés, les angoisses, zazen harmonise tout, naturellement, vive zazen car zazen est grand.


Ce qu’il me manque, c’est un maître. J’aimerai qu’André Nocquet soit là, ce qu’il faut, c’est résister au suicide, ma mort ne servirait ni à moi, ni aux autres. Mon désespoir est si grand que je crois, comme à chaque fois, que je ne vais pas en sortir, je suis malheureux et dépourvu mais je sais aussi qu’à chaque fois j’en sors différent et aussi fort qu’avant j’étais faible. Mes craintes sont celles de la méditation, j’ai l’impression d’être différent des autres, c’est-à-dire que je pense que mon corps ne le supportera pas. Chaque fois que chez moi, avec une mauvaise technique il est vrai, j’ai pratiqué, j’ai ressenti une douleur à la tête, les paupières lourdes comme si j’avais trop dormi, quand j’essayai de lire ma vue se troublait et j’avais l’impression de loucher. Plus j’insistais, plus les maux s’aggravaient et j’en arrivais même à entendre un bourdonnement dans les oreilles et à avoir des vertiges. Là, je me posai la question de savoir si vraiment, j’étais sur la bonne voie, et je fis un trait sur la méditation, la considérant néfaste pour moi, prétextant que les êtres forts existaient en Occident sans avoir recours à ces diverses pratiques. Et si j’étais leur égal, je n’en avais donc pas besoin. Mais ils n’avaient pas, c’est vrai, ma lucidité. Pour en revenir à mon actuelle préoccupation, c’est à dire mon profond chagrin, ma grande désespérance, mon horrible clairvoyance et la conscience de mon état, ceci est peut-être tout simplement l’enfer qui doit servir de transition au paradis, enfer ou soit je resterai s’il n’existe qu’un enfer soit je sortirai s’il existe le paradis. Mais tout cela était prédit par moi-même, aussi suis-je déçu mais aucunement surpris, seulement j’ai peur.

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28 septembre 2015 1 28 /09 /septembre /2015 23:29

Quand on meurt, on se fond avec l’Univers, on nourrit le grand Tout, mais si on est pas conscient alors, on ne sombre pas dans l’inconscience non plus, mais on est placé dans un au-delà de la conscience justement indéfinissable. Aussi, en pleine contemplation, d’où part la puissance ? De l’au-delà de la conscience dont on retrouve une partie seulement et dont nous jouirons encore davantage quand nous en serons partie intégralement incorporée ou de la conscience que nous avons de la perception de l’au-delà de la conscience, dont nous ne sentirions alors plus rien après la mort et cela adviendrait au néant ?


En fait, l’homme dispose d’une capacité d’auto-contrôle l’empêchant, même quand il suspend le cours de ses pensées, de reprendre le comportement animal. Il s’agit donc bien d’une supra-conscience lui permettant d’atteindre l’au-delà de la conscience indéfinissable. Et tous, les bons et les méchants, nous retournerons à Dieu, et cela est la justice suprême, une équité parfaite qu’on ne peut saisir qu’après s’être immergé dans l’indéfinissable divin.


La jouissance vient-elle de la perception de l’au-delà de la conscience directement, ou de la conscience qu’on prend de la perception de l’au-delà de la conscience ? Dans un cas, cela veut dire que l’au-delà de la conscience dominerait notre conscience actuelle et que la félicité serait totale quand nous serions arrivés à l’état de pure perception, dans l’autre, que notre conscience actuelle serait la cause de notre félicité condamnée alors à cesser. Seulement, si effectivement, c’est celle qui permet l’élevation de notre âme lors de notre vie, rien n’empêche que la suppression de notre corps entraînant la fin de toute conscience personnelle, produise un effet particulier qu’on ne pourrait définir et qui n’appartiendrait qu’au monde de la sensation.


Quand l’homme supprime pour un temps les images et la pensée qui lui traverse l’esprit, sa puissance de conscience, curieusement, se conserve grâce à une capacité spécifiquement humaine et on assiste à un transfert de force entre la suppression de la conscience classique et l’émergence d’une supra-conscience en phase avec le divin, l’au-delà de la conscience, qui seul véritablement apaise.


Comment les organes nous déterminent ? L’essentiel de l’envie mystique est conditionnée par les yeux, créant l’envie de redonner aux objets que l’on perçoit leurs vraies valeurs, par la suppression d’une perception limitée et subjective, remplacée par la perception divinement objective, et ainsi de ne faire qu’un avec l’extérieur perçu. Mais si on ne peut plus le percevoir par la vue, l’envie de fusion diminue nécessairement, car elle se limite aux organes de puissance inférieure.


Je vis avec l’angoisse de perdre ma sensibilité, où d’en perdre la force qui m’a conduit jusqu’ici à chercher avec une telle ardeur, le bonheur en Dieu. Car si je sais, qu’en perdant l’envie du progrès, ma personnalité serait tellement différente que je n’en souffrirais pas trop, et qu’en redevenant commun, je ne serais plus affligé par tout ce qui ne l’est que trop, je perdrais malgré tout beaucoup, car la félicité promise resterait le plus haut point de la vie humaine et je n’y aurais plus droit.


Quand je m’analyse et constate mon niveau de pensée, je le juge ni bon, ni mauvais, simplement moyen. Mais alors, je me promène dans les rues, entend les gens parler, lit des articles de journaux, et je me surprends à leur être bien supérieurs. Car que penser d’une société, et je vise en même temps la démocratie, ou quarante-sept pour cent des gens croient aux lignes de la main, et donc représentent quarante-sept pour cent de débiles légers. Car si quarante-sept pour cent de Français ont ce niveau, rien ne nous indique que les cinquante trois pour cent restant sont bien plus élevés.


Jésus a dit : « Avant de pouvoir ôter la paille qui est dans l’œil de ton voisin, ôte la poutre qui est dans ton œil ». Moi, je dis : « Même si tu n’as qu’une paille dans ton œil, n’essaie pas d’ôter la poutre de l’œil de ton voisin, car comment jugeras-tu que c’est une poutre puisque la paille dans ton œil t’empêchera la vision claire. Ainsi, il te faut ôter même la paille pour atteindre l’objectivité et te permettre de juger, car d’autre par, qui ne te dis pas, tant que tu as une paille pour t’obstruer la vue, que ce n’est pas une poutre que tu as ? Tu ne le peux savoir qu’en supprimant la brindille la plus imperceptible, et alors tu verras. »


Si les résultats de la révolution sont négatifs, il y a un bilan doublement négatif, le massacre et ses suites. S’ils sont neutres, il y a un bilan négatif, le massacre. S’ils sont positifs, ils ne font que compenser le massacre. Le bilan n’est donc neutre que sur ce troisième point et encore, en apparence seulement, car la monopolisation des forces vives sur un certain laps de temps aurait pu être dirigée d’une meilleure façon que l’annihilation pure et simple de ses actions.


Ce qui me fait douter ? Quand on écrase un moustique, a-t-on l’impression que son âme a réincorporé l’absolu, quand on égorge un poulet, puis quand on le mange, après l’avoir bien scruté dans son assiette, a-t-on l’impression que son âme a réincorporé le grand Tout ? Honnêtement non, et comme je pense qu’il advient le même sort à tous les êtres vivants après leurs morts malgré leurs différences corporelles, c’est soit le néant qui les et nous attend, soit mon impression est fausse et je n’ai pas su saisir l’essence du moustique quand elle s’envolait, soit que je me trompe sur les destinées de l’être humain qui sont particulières mais hélas mes raisonnements me font opter pour l’effroyable néant.


J’aimerais savoir si le désir de conserver mes textes m’empêche d’agir ou si c’est mon incapacité à agir qui a été la cause de la création de ces textes. Je pense que c’est lié, mon manque de sens pratique favorisant mon immersion dans le monde de la lecture et de l’écriture, mais mes capacités d’imagination et de rêve extraordinaires m’empêchant de la moindre débrouillardise par incapacité d’aucune décision ou d’aucun choix. Cependant, j’aimerais savoir si, comme je me le prétends, mes textes étaient connus, publiés, connus et admirés, je laisserais tout partirais ou au contraire s’ils ne servent que d’alibi à mon inaptitude à me lancer concrètement dans le monde. C’ est pour cela que je souhaite si ardemment rencontrer l’être qui saura les comprendre et à qui j’aurai envie de les montrer. Et je crois qu’il ne pourra être que sage, dépassant toutes les frustrations et tous les doutes, ou alors il deviendra fou, à moins que ce ne soit une femme, qui devrait alors m’aimer et que moi aussi je devrais aimer, ou encore si c’était un homme de mon âge, il faudrait de multiples conditions, qu’il soit intelligent, qu’il aime les femmes, qu’il ait une culture classique apparentée à la mienne et le même genre de goûts et de sensibilité, qu’il soit furieusement attiré par Dieu et tout ce qui est au-delà et il faudrait enfin que j’en ai confiance et que je l’aime. Ce serait les conditions nécessaires pour qu’il ne sombre pas dans le désespoir le plus noir et la monstrueuse folie et pour que je puisse tout lui montrer.


L’espérance, c’est quelque chose qui ne se commande pas, quand on la perd, on peut faire semblant d’y croire mais on n’y croit pas, on n’y croit plus, et si on espère à nouveau, c’est qu’on croit à nouveau, mais on n’est pas responsable de cela, simplement quelque chose s’est débloqué en cette vie, et tout n’apparaît plus vain. Car le véritable désespoir, si on n’y peut rien, ce n’est pas tant par la croyance qu’on a de ne pouvoir réaliser ses rêves que par le fait de n’avoir trouvé aucune raison qui prouverait que toute action n’est pas futile, que tout rêve n’est pas utile et vain, que la mort n’y nuit pas et que sa logique n’exclue pas celle de la vie. Et si l’homme retrouve l’espoir, c’est soit qu’il aime, soit étant seul et trouvant dérisoire d’aimer, qu’un obstacle lui rendant la vie incompréhensible est résolu, jusqu’au prochain qui lui fera de nouveau perdre l’espoir, car même l’espoir de le résoudre sera anéanti car jugé superficiel et non décisif pour la lutte incessante que la vie réclame. Ainsi, la perte d’espoir entraîne aussi la perte de l’espoir de le retrouver, de tout espoir donc, et c’est alors le terrible désespoir.


Je salue ces hommes divins dont l’obsession du sacré a conduit à de grandes œuvres, à changer nos consciences, à les élever, à y replacer une part du divin originel, et par la compréhension non de ce qu’on devrait tenter de dépasser le dépassement et montrer ce qu’on aurait trouvé, mais jugeant cela inatteignable et donc non montrable, du cheminement par une voie parallèle, pleins d’ardeur et animés d’un mystérieux don, jusqu’à sentir ce qu’il faut sentir et parvenir à nous le rapporter intact, et cela donne les paroles par Bouddha, par Jésus, le yoga par Patanjali, l’aïkido par Ueshiba, les divins écrits par Dostoïevski, la divine musique par Mozart, l’expression visuelle de la bonté incarnée dans le cinéma par Pasolini, et je loue en particulier ces artistes qui par la grâce d’un son, d’une image, de phrases particulières nous font instantanément redevenir plus simples et plus humains, car si le moustique n’a pas à redevenir moustique, l’homme a à redevenir humain car ces questions qui le tourmentent l’empêchent de jouir et pourtant sont inévitables mais elles l’ont perverti et il doit se retrouver et aimer cela et certaines œuvres ont ce pouvoir de tout faire comprendre, même les questions les plus hardies, mais d’une manière inhabituelle et bien plus riche, car ces questions deviennent comme inutiles et la réponse est qu’elles sont inutiles mais la démonstration est convaincante et les questions devaient être posées, il fallait passer par là pour comprendre, et ces œuvres centrent l’homme en ce qu’il a de bon, de grand, et de fort et font office de réharmonisation des énergies et de juste circulation de celles-ci sans cela dispersées, sans pratiques méditatives prolongées néfastes à l’homme incapable de s’en servir par une distribution harmonieuse et équilibrée.


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27 septembre 2015 7 27 /09 /septembre /2015 22:38




La Sagesse de Jonathan



Prologue


Jonathan, bel ange aux traits anguleux, mystique à l’âme ardente des héros balzaciens, aux élans passionnés, toujours noyé dans l’intelligence surhumaine. Jonathan que j’ai connu, camarade de philosophie, comme le plus hanté, le plus secret des tempéraments les plus vibrants. Jonathan, qui de superbes cheveux noirs, vieillit d’une année comme s’il avait vécu cent ans, et nous revint les cheveux blancs. Jonathan, dont j’ai aimé l’ambiguïté, capable de triompher, seul, de la brutalité de dix hommes vigoureux et primitifs, viril comme Jésus en donne l’apparence, mais plus féminin d’attitude, de délicatesse, de sensiblerie même qu’une femme. Jonathan que j’ai perdu, que chacune de ses paroles, chacun de ses gestes obscurs et divins aient pu être inscrits dans et pour l’histoire de l’humanité, voilà que ton auditeur le plus enthousiaste, ton spectateur le plus respectueux, ton admirateur le plus fervent, te fait revivre. Ta vie, ton itinéraire hors normes et fabuleux, tes pensées, ta droiture, ton sacrifice imposé par ta propre nature la prédisposant à servir au divin, ton désir exaltant, démesuré et fou de sauver le monde par l’acquisition pour le plus grand nombre d’un nouvelle forme de conscience dont l’altruisme bienfaisant rejaillirait sur toutes les créatures, ta force rendant, d’inhumain qu’il était, ce projet accessible, tout cela, je vais le faire revivre, et endosser le rôle du disciple qui inscrira son nom dans l’histoire pour le service nécessaire rendu à plus grand que soi, à un être dont on ne sait ce qu’il est advenu, mais dont il nous faut se souvenir pour nous sauver nous-mêmes, et pour le bien de l’humanité, de ce monde. Lui n’en a pas besoin, car il sait qu’il a fait son travail, le travail qui était le sien, sa tâche, son devoir propre, il l’a honoré.






Quelques aperçus sur Jonathan


La vieille université de cette ville où nous nous découvrîmes se contentait de l’immobilité spirituelle que lui permettait son glorieux passé. Un histoire faite de littérature, de philosophie, d’une prestigieuse faculté de droit, de quelques monuments qui la dispensait croyait-elle de s’associer aux efforts et découvertes du monde moderne.
Les étudiants en étaient l’image. Manquant de corps, de passion, leur constance n’avait à redouter aucune interférence pulsionnelle, qui les aurait éloigné d’une brillant carrière universitaire. S’ils étaient supérieurs aux amorphes, aux apathiques, ils n’aimaient pas suffisamment la vie pour n’être pas suiveurs. C’est un genre assez répandu dans les universités. Un autre genre est celui des sportifs, qui ont un corps mais pas l’imagination pour avoir la conscience de son importance. Mais quand au sexe se mêle la mémoire, voilà l’artiste ! Quand le corps est suffisamment vibrant pour qu’il y ait matière à le regretter, et que l’intelligence le regrette effectivement, voilà la lucidité, la folie, et la création pour compenser et dépasser.
Tel était Jonathan, corporel, fou, créateur incessant, surhomme malgré lui, poussé par sa surproduction d’énergie sexuelle, de pensées, qui l’attaquaient sans cesse, le submergeaient, qu’il fluidifiait, épurait, las rejetait, puis reprenait, étant soumis aux diktats de sa propre nature, les transformant, les laissant tels quels, ou bien régressant à leurs formes antérieures, désespéré où plein d’allant.
C’était Louis Lambert étudiant, sortant d’un Sous-sol énigmatique dont ceux à qui ils se dévoilaient ne connaissaient que des bribes.
Un être fragile et timide dont il fallait un long travail sur lui-même pour rendre sa voix audible, mais qui, s’oubliant, s’enflammait tant qu’il obtenait la force d’un oracle, d’un Prophète disant la vérité, et ne souffrant aucune contestation sachant qu’il la disait et que chacun à l’entour en prenait progressivement conscience.


Les femmes l’aimaient, toutes. Il ne les voyait pas. Les hommes étaient d’abord indifférents, puis fascinés, de plus en plus par cet homme qu’ils sentaient différents d’eux, par cet homme dont l’histoire, parce qu’ils l’ignorait, les intriguait, par cet homme cyclique, de tempérament slave, muet parfois comme un ancien légionnaire désabusé qui connaît la valeur du silence, ou affable et bavard comme un enfant, comme une femme. Cet homme aux origines malouines dont la caractéristique d’insatisfaction permanente est celle de tous les hommes, mais poussé chez ce peuple à son paroxysme. Ce peuple de rêveurs qui ne cherchait qu’à fuir leur prison, ces hommes grands et malheureux, Chateaubriand, Lamennais, Surcouf ou Jacques Cartier, tous en quête d’un ailleurs qu’ils n’ont jamais su trouver. Il était de ceux-là, il était comme çà, voilà pourquoi il s’en revendiquait, et non pour de ridicules et vulgaires traditions qui font trop souvent, hélas, la gloire des régions rétrogrades.
Sa culture était universelle, et ses références principales, celles qui embellissaient et formaient la trame de ces conversations, et son étrangeté, outre françaises, étaient italiennes, russes, japonaises.
Jonathan était bon élève, mais donnait l’impression d’être toujours ailleurs, dans ses souvenirs, ses projets, en attente, cherchant peut-être un état où il n’attendrait plus, ou le besoin d’un ailleurs, le désir de progresser se fondraient en un présent qu’il lui suffirait de vivre. Mais cet état , cette cessation du désir, c’est la mort. Il le savait. Moi, j’écoutais, j’emmagasinais, j’assimilais. Mais je ne le comprenais pas. Pourquoi ne le voyais-je jamais avec des femmes, elles qui étaient à ses pieds ?
Etait-ce parce qu’il était un être épris d’absolu, de pureté, et, prisonnier d’un idéal, qu’il craignait, en le transgressant, de sombrer dans la folie qu’il semblait redouter par-dessus tout ? Etait-ce pour cela qu’il citait assez régulièrement Gilles de Rais, qu’il défendait ? Etait-il d’ailleurs déjà fou ? Ne tirait-il pas justement son pouvoir d’attrait, et son étrangeté, de ce que sa force morale considérable lui permettait de résister à une folie déjà présente en lui, prête à éclater, inhérente à sa constitution, folie dont il avait des explication originales et qui était une de ses préoccupations majeures, car, comme il disait : « Le but est de protéger et de permettre, avant tout, l’expression des plus sensibles, et les fous sont ceux qui souffrent le plus ».
Il distinguait plusieurs types de folie, la folie par incapacité de se plier aux normes par défaut d’intelligence, et la même incapacité par excès d’intelligence. Et c’est ceux-là qu’il entendait protéger. Il ne comprenait comment Dieu avait pu laisser les plus profondes, les meilleures de ses créatures aller en enfer, pire encore, finir leur vie terrestre, par l’échec le plus terrible. Pourquoi, disait-il, « Nietszche, London, Holderlin, Nijinsky, Van gogh, les êtres les plus entiers, les plus aimants, ont-ils soufferts comme ils ont soufferts si Dieu existe ? C’est donc qu’Il n’existe pas. Mais pourquoi, puisque tout artiste digne de ce nom, par son tempérament et sa fréquentation des extrêmes doit, sinon y sombrer, cotôyer la folie et la craindre, pourquoi la nature à t’elle édictée des lois si dures envers ses créatures les plus vibrantes, les plus réceptives ?
Ce genre de questionnement, ce n’était pas chez lui, une recherche superficielle, ou une passion dont on peut faire un métier, ou un simple jeu de combinaisons conceptuelles, c’était lui-même, sa nature. Il était l’angoisse métaphysique incarnée et sa vie toute entière était recherche obsédante, et tension nécessaire à cette recherche. Il était le feu sacré, l’au-delà du génie ordinaire, le révolté qui avait pour but de les sauver tous de leur dangereuse puissance en les orientant vers le bien qu’il leur aurait découvert, et le maudit par cela même qu’il se promettait, tous ses espoirs déçus, de créer lui-même le paradis, de créer lui-même Dieu ; par sa volonté, il se promettait l’impossible.




La rencontre


J’étais, moi, plutôt doué pour les études, et travailleur, je me préparais pour l’agrégation.
Mon sport favori était la natation, ce qui me faisait l’apparence vigoureuse et saine, et le reste de mon temps libre, je le passais, soit en lecture, d’œuvres classiques essentiellement, soit en sortie, avec mes camarades de philosophie ou quelques vieilles attaches de l’école primaire. Avec cela, je plaisais beaucoup aux hommes comme aux femmes, et, remarquablement intégré, on me fit délégué de ma promotion. Mais, bien qu’installé dans mon milieu, ma vie était néanmoins banale, l’ennui ou plutôt l’insatisfaction fondamentale, gagnait parfois ma conscience, l’éclairant sur la faiblesse de ses fondements, sur ma vie que la routine obscurcissait.
C’est pourquoi, lorsque je vis cet être d’apparence relativement commune, qui allait devenir pour nous de plus en plus troublant, nous rejoindre en licence, je remerciais la providence du pressentiment angoissant qui me faisait sentir que celui d’où il procédait, allait, définitivement, me sortir du monde sublunaire pour me plonger violemment en ce monde d'abolition des tabous et préjugés d’où sortirait pour lui, puis pour moi, la vérité.
Cet être, Jonathan, assis seul au fond de la classe, je le regardais à la dérobée, épiait tous ses mouvements, remarquait qu’il gênait la spontanéité décontractée des autres élèves, qu’il semblait intriguer les professeurs, ne laissait pas indifférent. En cours, il se taisait le plus souvent, ou l’interrompait pour, en quelques phrases venant d’on ne sait où, dévoiler les failles méconnues d’un système, et interloquait alors tous les élèves et le professeur lui-même. Lors des pauses, il allait prendre un café, fumait quelques cigarettes ou, à l’écart, entamait la conversation avec un ou deux élèves. C’est de cette façon qu’il finit par faire la connaissance de tous, et de nombreux autres élèves extérieurs à notre discipline, mais jamais, s’il lui arrivait de se joindre à un groupe constitué de plus de trois personnes, il ne prenait la parole, tant il avait l’air de trouver futiles et vulgaires les propos qu’on tient toujours alors, même parmi les plus brillants intellectuels, consistant en dépréciations de chacun des professeurs, soulignant tics de langage et autres manies propices à la moquerie des groupes.
Non pas qu’il fut toujours sérieux, mais les boutades qu’il se permettait étaient soigneusement étudiées, et n’étaient ni cruelles, ni blessantes, ni ridicules, mais pertinentes et légères.
S’il cultivait l’humour de l’absurde, il appréciait peu l’humour noir, et ne supportait pas la grossièreté des étudiants cracheurs, les blagues de type scatologiques, ou le culte du morbide. C’est peu à peu que nous apprîmes à le connaître ainsi, et à l’apprécier, à le craindre et à le respecter, car s’il est ordinaire que les être plus purs ou à la personnalité plus intense que la moyenne subissent, dans un premier temps, de multiples attaques visant à les faire chuter, quand un être de ce genre résiste, on lui reconnaît, au bout d’un moment, sa supériorité, et c’est avec déférence et recueillement qu’on attend chacune de ses sentences, dont on sait par avance la puissance, la valeur d’impact pour le progrès des hommes de bonne volonté, les autres hommes en tirant également profit.
C’est dans ces conditions que nous le vîmes émerger de notre groupe et en devenir implicitement comme le guide spirituel, intellectuel, et, ayant ses idées sur tout, physique.
Et c’est comme cela que nous le prîmes tous, obligés en fait puisqu’il avait l’évidence de la vérité, l’évidence de la force avec lui.
Mais de la classe entière, j’étais le plus attiré. Il exerçait sur moi un attrait, une fascination englobant l’intellect, le sensuel, l’amical, le spirituel, et me rapprocher de lui, devenir son compagnon, son confident, son ami, retenir son attention, provoquer son estime, étaient mon grand but.
Aussi, essayais-je, par les grâces qui me constituaient de mettre en valeur une beauté reconnue bien qu’ordinaire, une intelligence à capacité d’abstraction élevée, pouvant mettre en forme les intuitions à ma porté, ma santé, ma culture littéraire, mon statut d’élève à présence incontournable dans notre classe, pour capter son intérêt, pour concentrer ses dispositions sur les miennes, afin qu’il m’aima, et m’éleva.
Si, au commencement, il parut m’ignorer, il me remarqua finalement, et comme ceux avec qui ils s’étaient liés étaient de simples partenaires de conversations soient insignifiants, soient d’un niveau élevé mais qui se transformaient alors inexorablement en monologues, et qu’il ne les fréquentait qu’assez superficiellement, d’autre part comme il vit que l’empressement que je manifestais à lui être agréable s’enracinait loin, et qu’avec moi, il n’aurait pas à retenir ses vérités, esquisses de vérité ou erreurs pertinentes, comme il le pratiquait en fonction de ses interlocuteurs pour ne pas les heurter, il fut ravi de m’avoir comme disciple et interlocuteur constant.
Et moi, je voulais justement qu’il m’entraîne le plus loin possible, afin de vivre l’aventure des amis inséparables des grands génies. Et c’est ainsi que, sans le laisser franchement voir la journée, notre lien s’affirmait après les cours, ou j’en recevais de nouveaux, mêlés aux confidences intimes sur sa vie, qu’il n’avait pas besoin de m’interdire de répéter puisque s’il m’avait choisi, c’était aussi pour notre ressemblance sur les points essentiels, la discrétion sur les affaires secrètes dévoilées à un privilégié.
Seulement, puisque, pour la compréhension de l’itinéraire global de mon ami, de sa progression, de ses synthèses, il me faut retracer les grandes étapes de sa vie, et puisque lui-même est parti depuis longtemps et qu’il est nécessaire que son enseignement demeure, je me permets de donner les grandes lignes de sa jeunesse, la genèse de sa formation sans entrer pleinement dans d’importants mais inessentiels et déplacés détails.








L’Histoire de Jonathan






L’enfance de Jonathan




Sa venue au jour se fit en une famille unie, aimante, et dont l’instinct effarant de conservation l’affaiblit beaucoup.
Né malade, il grandit malade, souffrant d’asthme et d’une pathologie nerveuse inguérissable. Dans cet univers, la mère personnifiait l’instinct maternel animal, dépourvue de l’intelligence, de la mémoire nécessaire au maintien égal de l’amour pour ses enfants quand leurs sexes grandissent.
Le père était plus difficile à cerner. Tempérament slave, euphorique un instant, triste à pleurer l’instant suivant, épicurien, quelquefois ascète, ancien aventurier, spécialiste et adepte de Stirner par un côté de sa personne, très pieux de l’autre, écrivain raté qui brûlait ses manuscrits de jeunesse, dont la femme tua les ambitions, plutôt lucide sur la plupart des sujets, fou que la morale équilibre, proustien et tintinophile, hypocondriaque, et, pour la pose mais sachant que cela ne sert à rien, stoïcien, bref, il était un véritable artiste.


Cet environnement famillial allait bien sûr peser sur la personnalité de Jonathan. Ses parents, constatant, par leur métier d’assureurs, toutes sortes de drames, les plus communs comme les plus rares, prenaient les plus grandes précautions pour protéger leur fils fragile, asthmatique, tombant légèrement mais fréquemment malade. Il fut donc choyé, couvé de telle manière que cela eut des conséquences imprévues et terribles qui décidèrent de toute sa vie, de son orientation même quand il finit par en transmuter la valeur.
Car c’est là la base de son drame.
Très tôt, il eut le malheur de scinder le monde en parties non exclusivement mais foncièrement opposées. Sa sensibilité, qui trouvait à s’épanouir dans une maison toute dévouée à son bonheur, se trouva choquée, moquée, torturée par les impitoyables ennemis de l’extérieur. D’un monde, il fit le Paradis, de l’autre il constitua l’Enfer, Sa hauteur naturelle ne supportait la violence, l’esprit malsain, fasciste qui font loi chez l’enfant.
Son éducation renforça sa timidité à un point tel qu’elle bloqua son intelligence et le rendit inapte à parler, donc à se défendre. Et son corps ne pouvant le protéger, sa nervosité ne compensant pas ses déficiences musculaire, il devint naturellement la proie idéale. C’est ainsi qu’un enfermement devant durer un temps cruel commença. Cependant, si dures que soient les humiliations que peut ressentir un être dont l’anéantissement extérieur paraît bêtise, traité hélas comme un être dont décidément il n’y a rien à tirer, mais qui, en fait, bouillonne intérieurement d’une émotion si intense qu’elle lui annihile tous ses moyens d’expressions, si éprouvantes que soit sa situation de frustration continuelle, d’exaspération de soi et des autres qui ne comprennent pas ou jouissent du mal qu’ils font à jouer l’ignorance de la réalité quand ils comprennent les causes réelles de la faiblesse, il se glissait parmi tout cela beaucoup de bonheur.
Car il y avait la famille. Car il y avait ce don, cultivé avec le temps, d’oublier les mauvais moments, de faire semblant d’être un chef, de mentir pour la famille, et ainsi de sauver l’honneur, dans lequel, aussi, il avait été élevé.
Il lui fallait simplement ériger un mur tangible entre sa famille et les autres pour que, jamais, elle ne le vit piteux avec eux, pour qu’elle lui conservât son estime. Il ne voulait surtout pas que son père, son idole, découvre ce qu’il lui cachait lors d’une quelconque confrontation où il n’aurait pas eu la force de s’affirmer aux yeux du camarade comme un être nouveau.
Car on s’habitue, dans un monde, à être bouc-émissaire, et alors, changer la donne quand la réputation est ancrée dans tous les esprits, qu’une part de sa personnalité s’y est faite, et qu’enfant, on ne dispose d’aucun recul pour s’en foutre éperdument, surmonter et finalement préférer l’isolement, est un acte pratiquement impossible.
Jonathan y arrivait, pourtant, quand il sentait la présence de son père en cours de récréation par exemple, où il s’efforçait soit de se cacher, soit d’être, soit de paraître autre que l’image que ses camarades en avaient. Mais quand le père et le fils se promenaient ensemble dans leur ville, et qu’un jeune enfant qu’il connaissait lui faisait signe, son père était tout de même étonné par l’empressement manifeste qu’il mettait à s’en aller, par son manque de sociabilité. La supercherie malheureuse dévoilée par Jonathan lui-même, ne fut su, par la famille que bien plus tard, lorsque justement, bien qu’il la craignit encore, il ne fut plus soumis à la pression des groupes.
De ce monde extérieur si mal perçu, impitoyable en réalité, tout n’était pas cependant infernal.
Il y avait une part, certes importante, qui était celle de Banban, mais il y avait aussi la poignée de bons copains, dont certains partageaient sa disgrâce, et d’autres non, il y avait un ou deux protecteurs qui ne pouvaient se dresser pour lui contre tous, en faire changer l’opinion, mais qui étaient puissants, il y avait les cours de récréation ou il courrait mal, du moins c’est ce qu’on lui faisait voir en l’imitant, mais il aimait ça, puis, surtout, il y avait les filles, qu’il croyait inaccessibles selon ses titres fâcheux, et qui étaient trop lâches pour lui avouer leur sentiment pour lui, qu’il pressentait pourtant, mais dont il eut la confirmation plus tard.
Voilà un aperçu résumant l’état dans lequel il vécut l’enfance, et s’il connut heureusement bien des bonheurs, déjà bien des malheurs, la suite de sa vie prit, comme nous allons le voir, une tournure nettement plus tragique.




L’adolescence




Ce sont les années collège qui sont paraît-il les meilleures années. Pas pour lui.
L’âge de la découverte, d’un commencement d’indépendance, du sexe, au moins des progrès du sien, de la bande qui, par le mépris des parents qu’elle nous impose, est censée nous faire mûrir, d’un pan nouveau de vie, c’est aussi, pour certains, l’âge des violences, de la solitude, l’emprise de la folie dont on commence, simplement sous la forme esquissée d’une vague intuition, à prendre peur, la découverte de la conscience de sortir de la norme, de la conscience qu’en ont les autres qui vous rejettent, de la liberté effrayante, et des drogues que votre sale situation propose et impose.
Jonathan était dans cette sale affaire de l’adolescence, plutôt forcée par tous les démons que par la partie qu’il aimait de lui-même. Nous avons vu le pli pris par son enfance. Il est aisé d’anticiper sur la façon dont une nature masculine pathologiquement émotive, élevée dans une famille surprotectrice dont un membre au moins frôlait la schizophrénie, son idole, pouvait évoluer en un monde, le collège, ou règne, plus que jamais, la force, ou les petits arrivants sont massacrés par toutes les classes supérieures, ou les plus faibles de ces novices le sont par tous les autres, ou les motifs de gloire restent indétrônables, le football, et la grossièreté satisfaite d’elle-même.
Mais je m’aperçois que j’ai oublié de mentionner ce fait de la vie de Jonathan sérieusement, dès son enfance, attaquée, gâchée par un trait commun à nombre de tempéraments nerveux. Il était plein de rituels, de tics qu’on appelle maintenant des tocs, assez compliqués, régis par des codes si précis que leur moindre manquement l’obligeait, nécessairement, à recommencer tout ce qui était compris dans la série qu’il exécutait, ce qui forgea, très tôt, sa conviction d’être possédé par le diable. Il comprit comment s’en soigner, mais sur le tard, et m’expliqua qu’une grande sensibilité en était la cause, qui devenait de manière consciente, lucide mais pourtant incontrôlable la servante d’aberrantes superstitions qui associait le bon déroulement des opérations rituelles, consistant pour lui en gestes et classifications de syllabes, à la protection de sa famille, et de lui-même.
Il me dit que l’issue était, avec le temps, de se former une force morale imperméable aux superstitions, et qu’avec cela, s’ il lui arrivait encore d’être touché, c’était d’une façon acceptable, qui ne l’invalidait pas trop, et que ce reste de maladie des nerfs provenait d’une surabondance d’imagination qui noyait et finissait par diriger l’esprit de l’être concerné, mais qu’il suffisait pour l’atténuer, d’exercices corporels sur lesquels focaliser l’imagination afin de la fluidifier et d’épurer ses multiples pensées, cela étant une ou la solution pour calmer le flux obsédant des images si perturbantes par leur intensité. Il espérait ainsi aider tous ceux qui souffraient de ce dont il avait tant souffert, mal incompréhensible des êtres non concernés pour lesquels c’est un faux problème, et qui pourtant sont parfois témoins de la possession réellement contraignante qu’il exerce sur les êtres particulièrement émotifs.
Si j’ai ici exposé cette part de lui-même que Jonathan a longtemps chercher à cacher, et à nier, c’est parce que j’ai pensé que son expérience pourrait servir à d’éventuels lecteurs touchés par le même mal ou témoins étonnés, impuissants ou soupçonneux de cette captation partielle de l’esprit d’un être. Mais, en rapport direct avec l’histoire de Jonathan, elle renchérit sur ce que sa vie était, un combat incessant dès le plus jeune âge, et indique un nouveau motif de persécution pour ses camarades, une raison nouvelle de se prêter à divers jeux d’imitation cruelle, et à le torturer un peu plus encore.
Mais il était habitué, mais il y avait sa famille, mais il y avait encore la possibilité de séparer l’univers en deux parties distinctes, clairement en définies et autonomes.
Il y avait aussi les copains de l’école primaire, les filles qu’il aimait et qui le lui rendait sans pour autant changer leurs habitudes, celles de femmes fragiles et sensibles soumises malgré elles, et comme par nature, à la tyrannie des mâles, à leur violence, à leur bêtise, et qui parce qu’elles devaient nécessairement paraître suivre les opinions des plus bêtes mais des plus forts mâles de la classe, pour ne pas être humiliées à leur tour, contenaient mal leur véritable sentiment et riaient du beau visage de Jonathan, de son aptitude à sa lecture qui en faisait le préféré de la professeur de français, de sa timidité, et des diverses manifestations de sa gaucherie, dont elles vibraient secrètement.
Mais tout cela, cette situation relativement stable, tout changea.


Progressivement il évoluait, progressivement son corps mutait. Une étape se donnait à franchir, difficile. Il fallait grandir, sortir de soi, de chez soi. Des données nouvelles pour un corps nouveau ne pouvaient le laisser continuellement séparer de la réalité les histoires dont il se voulait le sauveur glorieux. Cette réalité, elle vint avec la prise de conscience d’un fait d’abord réjouissant. Il se découvrit beau. Sa réputation l’avait aveuglé sur sa propre image. Il se voyait comme il croyait qu’il était vu, parce qu’on voulait qu’il se déprécia, certains qu’il se détruisit.
Mais, un jour, une fille qu’il aimait osa dire ce que les autres taisaient. Et cette fille était belle, si belle, en fait, qu’un brusque retournement s’opéra, les langues se délièrent enfin dans le sens du vrai. Les attitudes des jeunes femmes se firent plus libres, et les plus gracieuses purent enfin dévoiler leur sentiment sans crainte.
Les jeunes hommes eux-mêmes se mirent à avouer qu’ils le trouvaient beau, et à l’admirer franchement. Mais à tous ces anciens maux, la jalousie implicite, qu’il avait toujours connu sans savoir exactement à quoi l’attribuer, prit une teinte nouvelle, plus haineuse, ne se cachant plus, et décupla l’envie, l’acharnement de tous les amoureux condamnés maintenant à n’occuper qu’une place accessoire dans le cœur de leurs amantes, réelles ou rêvées.
Et cette situation ne procura aucun avantage tangible à Jonathan, hormis un fol orgueil, car cette chance que la Providence lui offrait, en la personne de cette splendide Aglaïa, beauté révélatrice de sa propre beauté, il n’eut pas la force de la saisir. Pourtant il l’aimait lui aussi intensément.
Faut-il que nous dénions l’importance des nombreuses années – personne n’ayant eu le courage suffisant pour les infirmer- où il adoptait pour lui-même l’opinion péjorative que ses persécuteurs lui jouaient ?
L’infériorité dont il s’était cru si longtemps intrinsèquement marquée, l’empêchait donc d’adhérer pleinement à cette réalité d’un charisme trop rapidement dévoilé, inversant positivement, mais trop violemment, les anciennes tendances. Car la timidité l’étranglait toujours, car il gagnait une apparence, pas une personnalité, une ébauche d’expression, mais pas l’essentiel, encore sous scellé.
Si la nature de Jonathan le portait spontanément à l’envahissement permanent de toutes ses facultés par les multiples images de l’être qu’il aimait un moment, ce fut, comme l’amour d’enfance de Berlioz, Aglaïa qui s’imprima incurablement, dont il se souvint toujours avec acuité, qu’il regretta le plus amèrement, le symbole de l’échec de sa vie amoureuse, l’éternelle et désolante référence. Enfin, cet amour lui échappa mais à l’âge où l’on se détache du respect sacré des parents, où ils perdent la possibilité d’imposer leur choix.
Alors cet amour de Jonathan, comme les autres monopolisant toutes ses énergies, perdit pour son malheur, dans le même temps, le rôle de contrepoids nécessaire qu’impose la toute-puissance des grands
Et cet amour le perdit, puisque pour réussir, il fallait travailler, effort auquel les tumultueuses passions, les dangereux changements de l’adolescence ne laissaient aucune place à l’indispensable concentration que la force n’impressionnait plus, liberté ardente amputée de l’équilibrage que les puissances antérieures lui conféraient.
Et puis, il fallait qu’il fasse ses preuves, qu’il parla normalement, qu’il sorte de l’enfermement imposé par sa nervosité démoniaque, par la contraction de tout son corps, par ses blessures morales accumulées au fil des ans.
Il fallait que ça sorte, ce qu’il avait à l’intérieur. Seulement, ses notes chutèrent, il redoubla, et à son lamentable bafouillement vint s’ajouter le manifeste qu’ils attendaient tous, la preuve irréfutable de son imbécillité. Et lui, qui déjà, se défendait par borborygmes, ne put bien évidemment que se contenter de ce que son corps produisait, gémir, impuissant.
Les seuls cours qu’il suivait maintenant, qu’il appréciait, c’était, avec l’histoire et le français, le catéchisme, et jamais il n’a pu comprendre, bien qu’il en était alors, mais faussement, ceux qui sen gaussaient réellement, au fond d’eux-mêmes, étranger à la poésie de ce genre particulier de cours, car pour qui aime les histoires, quoi de plus propice à la rêverie, de bandant même, que les aventures de Jésus et des siens ?
Enfin, il commença un entraînement martial qui acheva de l’abrutir aux yeux des autres. Puisqu’il n’avait plus que ce moyen immédiat, perturbé qu’il était, pour se faire valoir, pour communiquer, langage esthétique d’un corps qui ne sait parler avec la bouche, la langue, les lèvres, lançe des arabesques avec les jambes, réunissant des types qui l’ignoraient, pour la fureur appréciée de ses tripes découvertes au moyen de tout ce qu’il exécrait, mais par quoi il existait, enfin, comme un leader, en un domaine de destruction.
Il devint un invincible larbin, garde du corps sans individualité de plus fortes personnalités, moins entamées, moins éloignées de leur véritable nature, de leur véritable envie, véritable valeur.
Un être qui n’existe plus que pour la crainte qu’inspire son corps, mais qui existe enfin aux yeux des autres, qu’on ne laisse plus seul, dont on apprécie les exploits physiques, voilà ce qu’il était, sauf que l’intelligence perçait en-dessous, sauf que par ce moyen, il n’était plus totalement la tête de turc dont tous se fichaient éperdument, et, conscient du chemin nécessaire, si long encore à parcourir pour accéder à la délivrance, il devint incontrôlable.
C’était la forme prise par sa révolte, comme l’est l’anorexie pour une jeune fille, quand elle découvre que l’enfance est finie, que la mort est là qui attend tout ce qu’elle aime, que peut-être, le paradis auquel elle croyait n’existe pas, qu’il faut, enfin, qu’elle parvienne à accepter une vie nouvelle, laissant loin le confort physique, moral, affectif et spirituel de son bienheureux passé, dont elle a une nostalgie infinie aggravée par l’éloignement de ce qui seul la soutiendrait à ce moment là, et qui ne comprend pas, plus, et refuse une aide qu’il ne peut logiquement plus donner.
La forme d’affirmation de Jonathan, c’était la violence ; s’exprimer au moyen de cette voie immédiatement à sa portée lui donnait un rayonnement méprisable mais le hissait au statut de centre d’un cercle qui, choisit par défaut, n’empêchait pas la jouissance.
Pour la première fois ailleurs que chez lui, il quittait la périphérie, il devenait un pseudo chef, il acquérait une pseudo liberté, une pseudo autonomie vis-à-vis de la moitié des catalogués comme fils de notables qu’il combattait et dont il ne redoutait plus l’emprise, et il était ainsi le hérault des perdus, amateurs de violence. Il gagnait ainsi un peu d’indépendance, mais était forcé de jouer l’insensible, le dur, le type ironisant sur la culture, persécutant ceux qu’il aimait vraiment mais dont il n’avait pu être l’ami, le meneur des brutes du collège, allant jusqu’à jouer volontairement l’idiot, prisonnier de la nouvelle image de lui-même par laquelle il sortait du lot, de l’anonymat, et obligé de tout travestir pour y correspondre, pour la maintenir, pour protéger un ascendant devenu nécessaire à sa propre intégrité, la terreur qu’il inspirait ne devant pas cesser s’il ne voulait pas être confronté à des rivaux beaucoup plus forts que lui mais que sa réputation, d’ailleurs usurpée, retenait.
Ce faisant, les filles qui l’aimaient auparavant parce qu’elles pressentaient ce que son apparence cachait, ne virent plus sous sa nouvelle manifestation son intériorité véritable, et ne l’aimèrent plus. Elles le prirent vraiment pour un être bête, stupide.
Malgré cela, il y eu encore des femmes pour l’aimer, mais s’il partageait leur sentiment, sa timidité, restant maladive, l’obligeait à s’assurer de leurs dispositions à son égard, et s’il n’en était pas sûr, il repoussait ses tentatives de séduction, ce qui paraîtra soit ordinaire soit romantique pour un siècle qui ne l’est pas. Le plus étonnant, c’est quand il était convaincu de l’amour que lui portait celle qu’il aimait, car, malgré d’évidentes preuves, il attendait encore, afin d’être absolument sûr, accumulait par observation les gestes et les paroles allant dans son sens, et finissait par adopter une attitude féminine, soit n’étant jamais complètement certain des sentiments de l’aimée, et, si intensément amoureux, forcé d’attendre encore la preuve absolue, soit complètement rassuré, repoussant alors indéfiniment au lendemain la rencontre puisque se sachant aimer, et n’ayant par conséquent pas besoin de presser les choses.
Jonathan fonctionna ainsi en amour et ne fut jamais heureux, jusqu’à ce qu’il prit conscience de ce que cette attitude avait de féminine, et qu’au prix de prodigieux efforts, il la changea. Alors, malgré des déceptions cruelles, il devint homme.
Pour l’heure en ce collège, le jeu de l’extériorisation était lancé, il fallait atteindre le but, la reconnaissance du monde extérieur pour sa vraie valeur, qu’ils sachent tous ce qu’il pouvait faire, vraiment, même si pour cela, il devait user de moyens condamnables, moyens qu’il utilisa en effet, et qui, par leur juste retour, pourrirent longtemps sa conscience, mais dont le rôle positif fut le matériau vécu qui servit substantiellement ses thèmes de prédilection, la liberté, la grâce, le déterminisme, le mal, les modes d’expression des natures, la responsabilité individuelle, l’identité et bien d’autres sujets qu’il développa quelques années après.
En attendant cette rédemption à vivre, c’est une chute qu’il vivait car ses actes mauvais l’entraînèrent uù il n’aurait jamais cru aller. Ses tics s’amplifièrent, et l’empêchèrent complètement d’écrire. Ses résultats furent les plus calamiteux du collège. Mais le pire, c’est de l’inattendu qu’il vint. Son seul domaine de paix fut atteint par la révolte, par le désastre de la révolte. On ne le comprit point. L’Enfer semblait évoluer vers le purgatoire mais il restait Enfer. Et la face divine du monde devint infernale, elle aussi. Sa famille fut entraînée dans la spirale destructrice de leur fils, Jonathan, dont chaque frasque les condamnait, les excluait aussi d’une société des bons parents, sachant, eux, correctement éduquer leurs enfants.
Après donc, avoir été catalogué comme l’élément diabolique de l’école, Jonathan fut rejeté par sa famille.
Sa fureur, il est vrai, ne les épargna pas. Son impulsivité, son inconstance, son ivresse en firent les premières victimes. Et les batailles épiques firent rage à la maison. Ses seuls appuis désormais furent les plus infréquentables, les plus marginaux, les fruits complètement pourris, purs profiteurs, purs escrocs, dont nulle conscience ne devait déranger les exactions, nul souci d’une activité rédemptrice les faire sortir de leur bassesse, et qui ne furent, effectivement, d’aucune aide, et l’abandonnèrent dès qu’ils le purent, à un sort auquel eux, la véritable engeance, ils échappèrent.
Le collège décida de l’exclure, définitivement, et à raison tant sa violence justifiait son renvoi.
Paradant, confiant à ses camarades son intention de brûler le collège, mais perdu, faux dur isolé de tout et de tous, dont le dossier bloquait toutes tentatives de réinscription en collèges privés ou publics, et déviant trop gravement de la norme pour le laisser libre d’errer, on l’interna.






Le Centre




Jonathan le lettré, Jonathan jouant le rôle du dur pour se protéger, Jonathan l’incompris, fut placé pour durée indéterminée dans un centre d’éducation renforcée, et constata, une fois de plus, la bêtise des hommes et des psychologues en particulier.
Pour qu’un psy vous comprenne, vous aide, il faut que vous acceptiez de lui parler. Mais un être dont l’âme, le cœur sont brisées, comment pourrait-il parler, se confier spontanément à une personne, qu’elle lui soit imposée ou non, qu’elle ne connaît pas ?
Et le rôle des soi-disant spécialistes de l’âme humaine, n’est il pas de comprendre la raison pour laquelle les grands blessés ne parlent pas, ou de savoir qu’ils mentent, et de considérer ces mensonges comme un symptôme du problème et non comme de la mauvaise volonté ?
Ne savent-ils pas, enfin, que l’insensibilité apparente, le « je ne suis choqué par rien » cache la plupart du temps un « je suis choqué par tout, mais je ne peux l’admettre ni le montrer, car alors, mes défenses affaissées, mes impitoyables congénères s’empresseraient de se défouler sur moi, et m’anéantiraient ; la vie est ainsi, vous ne le saviez pas ? » . Mais non, Jonathan, les psychologues, censés être les maîtres de la question n’ont jamais guéris personne, jamais. La folie n’est pas pour eux le signe de la lucidité. Ils ne savent pas que le risque de la folie individuelle est la seule manière de purifier réellement sa conscience, car elle est la souffrance majeure de l’isolement, et qui y résiste, qui la traverse triomphant ne succombera pas, sous le poids du nombre, à la folie collective, la seule reconnue socialement, la seule dont on ne punit pas les coupables, mais tellement plus meurtrière.
Ne vaudrait-il pas mieux multiplier les Van Gogh, les Nietszche, les Gérard de Nerval, que la masse exempte de dérèglements individuels apparents mais furieuse pourtant, lyncheuse pourtant, la folie institutionnalisée tolérée mais plus effroyable que celle des hommes courageux résistant à la pression des foules, que l’insupportable solitude hélas dérègle.
Ce n’est pas en lisant leurs manuels que les psychologues évolueront, hélas, me confiait Jonathan ; ce genre d’âmes paraît inapte à la compréhension des véritables œuvres, mais alors qu’ils restent à leur place, sans prétentions, et qu’ils laissent ceux qui savent les diriger, qu’ils s’y soumettent de bonne grâce, n’étant pas pourvus de la qualité d’âme nécessaire à un tant soit peu de recul, de réflexion. Et il avait je crois, raison, bien que là comme ailleurs, il voulait sa pensée la plus ouverte possible, et c’était ça, prendre le risque de la folie, simplement avoir sa pensée la plus ouverte possible, courage intellectuel, qui, s’il est bien compris, engage tout l’être, le moral comme le physique, et peut conduire aux plus belles actions comme aux pires exactions, que , malgré elles, des âmes trop pures, cherchant un état qui excède leur force. commettent.
Jonathan logeait donc chez des ignares, gouverné par des hommes à l’impardonnable défaut, la simplicité, très forts physiquement, imbus de leur pseudo science, se croyant de grands intellectuels quand ils avaient validé leurs deux années d’université chez les incultes, en psychologie. Il me disait d’ailleurs : « Un psychologue, ça remplacera jamais un bon curé ; aussi borné l’un et l’autre, l’un au moins est humble parce qu’il se sait limité, mais l’autre est persuadé de détenir la vérité immuable quand il est parvenu à lire son Freud, et mémoriser les deux, trois fiches techniques nécessaires à son examen. »
Pour ma part, je dois, pour en avoir connu quelques-uns, bien avouer qu’il exagérait à peine.
Mais, à cette époque, ses idées n’étaient pas encore constituées en son esprit et ne percevant la vérité que sous forme d’intuition non encore conceptualise, il ne pouvait rien opposer aux oppresseurs d’alors.
Ils ne l’auraient, de toute façon, pas écouté.
Quant aux êtres partageant son sort, ils étaient de la race des militaires du rang. Aucune pensée élevée, une succession de blagues obscènes, de rires tout aussi désastreux y répondant, une incompréhension généralisée face au mutisme de Jonathan qui, spontanément, ne riait pas, et ne riait pas non plus par calcul à leurs blagues car, bien que sa protection lui importait, des limites restaient infranchissables pour sa nature délicate, haute, facilement choquée par un langage cru.
Tout cela constituait son quotidien. Jonathan refusait donc logiquement cette Famille, refusait l’intégration, préférant la solitude à la dégradation de l’idée qu’il se faisait de lui-même, idée vraie puisque l’on sent intuitivement, par ses penchants spontanés, immédiats, la qualité de sa nature, le niveau réel de son être.
Manifestement, il n’était pas à sa place dans ce Centre. Sa violence aurait pu, participant de la goujaterie des petits orphelins et autres camarades imposés, en faire le chef craint et respecté, mais le machisme essentiel à toute graine de violence lui était complètement étranger. Jamais il n’aurait pu offenser une femme. Cette disposition à la galanterie, signe évident de sa noblesse naturelle, le mettait irrémédiablement à l’écart. Seul une poignée l’appréciait, et pour sa force. Jonathan était donc isolé, méconnu, inconnu. Et les imbéciles, parce qu’il refusait de se livrer à ceux qui ne méritaient pas ses confidences, le jugeaient dur, froid, ne comprenaient pas qu’un être put accepter comme bizutage la lecture intégrale de « La recherche du Temps perdu », preuve qu’il n’en rejetait pas à priori le principe, mais qu’il refusait obstinément l’intronisation dans le groupe par les coups, les humiliations, les rituels dégradants. « Pourquoi, me disait-il, cette sorte de cérémonie, systématiquement, cherche l’avilissement ? Si le but est l’amoindrissement de l’orgueil du nouveau, n’y a t il pas d’autres moyens, plus nobles ? Et s’il s’agit de montrer par cette acceptation des sévices l’abandon de ses intérêts propres à ceux du groupe, y compris sa dignité, n’est-ce pas alors entrer dans le piège des pressions de groupe, loi naturelle mais responsable de la si lente évolution des hommes, de leur maintien dans une bêtise difficilement supportable pour l’homme qui, à force d’efforts, les a dépassés ? »
Toujours est-il que, ces pressions, il les refusa.
Ses activités habituelles étaient l’informatique, la marquetterie, et le sport. Il n’en aimait aucune.
Des jeunes enfants étaient aussi présents au Centre. Attaché à quelques-uns, il les aidait pour les lettres qu’ils écrivaient à leur reste de famille. Il constata la dureté de leur vie, privés d’affection, de contacts corporels. Comment la voix rugueuse d’un éducateur, et le tapotement d’une main calleuse sur une frêle épaule pourraient se substituer sans pertes aux câlins maternels ? Malgré cette évidence, les éducateurs traitaient ces jeunes de simulateurs lors de crises d’angoisses ou lors de manifestations exacerbées de leur physionomie pour certaines circonstances, mais en quoi ces simulations sont-elles gênantes, puisqu’elles traduisent un besoin d’affection non simulé, et cruellement insatisfait ? Qu’on songe à la vie de ces enfants, privés de protecteurs, et auxquels on impose une cohabitation permanente avec d’autres enfants, qui ne sont pas toujours tendres, et, quand ils le sont, engendrent de toute façon un tension continue. Et les éducateurs qui ont leurs propres enfants, s’occupent, eux seulement, de leur procurer la chaleur nécessaire à leur bonheur, et ces mêmes éducateurs doivent juger cela suffisants, puisqu’ils sont si brusques. Cette cécité des hommes révoltait Jonathan.
Pour l’heure, il fallait que lui s’en sorte. Et il y parvint. Appuyé de sa famille, qui comprit le triste endroit où elle avait contribuée à le placer, il tint la promesse qu’il avait faite au plus mauvais des éducateurs, celle d’être libre pour les vacances d’été, qu’il n’eut pas en effet à partager avec eux. Et il eut donc ce qu’il voulait, et ce, en partie, grâce une statue de la Vierge dans le Parc du Centre, qui lui fit déposer le bâton qu’il emportait pour corriger l’éducateur ennemi, correction qui, si elle avait eu lieu, aurait pu le faire sombrer définitivement dans ce genre d’Univers hospitalier morbide impropre à la guérison des âmes spéciales,
Enfin, il partit.










Le retour avorté




Déboussolé par cette expérience, il fut à nouveau accepté dans un collège, mais s’attachant à l’image valorisante du « dur » cultivé les deux années précédentes et auxquelles le Centre donnait une assise sociale, n’existant essentiellement que par ce titre, cette apparence dont on se gausse mais qui intrigue aussi à cet âge, déboussolé finalement par cette expérience l’éloignant encore un peu plus de la norme, cette année fut une nouvelle de l’exclusion, l’obligeant à changer de formation.
Sa nervosité mal orientée, non exprimée, le détruisait en l’empêchant d’écrire, d’articuler audiblement des paroles simples. Les rituels s’amplifièrent et prirent le gros de sa force, de son énergie, de son temps, rituels qu’il s’efforçait de masquer à l’extérieur mais qui l’empoisonnait tard dans la nuit. Son comportement social se résumait en attitudes, poses, gestes agressifs, car il pouvait prendre de la place ainsi, et ne redoutait plus les conversations, impossibles pour son émotivité, grâce à son apparence qui maintenait loin les interlocuteurs éventuels.
Cette prise de distance, se prolongeant de nombreuses années, était nécessaire à la récupération de son individualité. S’il ne pouvait encore revendiquer ce qu’il était, il pouvait volontairement refuser le contact qui l’aurait humilié, son émotion toujours masquée contrôlant en fait sa vie entière, transformant ses actes quelconques du quotidien en épreuves de force, et donc ne laissant voir de lui qu’un pantin désarticulé et vide, apparence dont il avait la claire conscience dans le temps où il la manifestait, comme il avait conscience de l’effet produit sur les autres, qui le traitaient en conséquence.
C’est pourquoi il refusait l’entrée dans sa sphère et prendre des attitudes agressives était la condition pour ne pas passer, tout à fait, pour un imbécile.
De valet demeuré, peureux, victime de la violence des groupes, il muait en brute aux yeux des autres, et c’était déjà une progression. Un demeuré qui résistait, qui ne se laissait plus tout à fait faite, sur lequel on ne pouvait plus, en toute impunité, se défouler, c’était s’affirmer, s’exposer comme force de contestation potentielle, donc exister, mal, mais exister tout de même.
Mais la frustration était cruelle. L’amour, qui toujours l’envahissait, dont l’objet était à cette époque une jeune et énergique arabe, et dont il était, malgré tout ce que nous avons dit, aimé, parce que l’intuition de sa puissance si lente à actualiser touchait les femmes, qui savaient voir, sentir, bien plus que les hommes, donc cet amour était condamné dès l’origine, car celles qu’il aimait se résignaient à cause de l’impossibilité, de l’indifférence apparente que son trop plein d’amour le forçait à jouer ; elles se lassaient, et lui fuyait.
Jonathan gardait ses sentiments pour lui, ou en livrait une part à un camarade auquel il faisait jurer le secret.
C’est donc plein de ses tics, de son impuissance, de son amour condamné, de ses richesses ignorées, de son apparente brutalité, d’un passé déjà pesant, qu’il abordait les cours.
Mais Jonathan ne pouvait, on s’en doute, se concentrer. Malgré quelques encouragements des professeurs, et des éclaircies dans sa réputation, car avec les notes les plus basses du collège, il se glissait parfois une note excellente en mathématiques, et sa moyenne en français était, et elle sur la longueur, des plus correctes, il ne fut capable d’un effort prolongé. Il ne se levait plus , ou amené de force à l’école, il la quittait ou bien s’enfonçait dans la provocation. Il se préoccupait plus d’arts martiaux, et, étant connu pour sa mythique et néanmoins plus légendaire que véritable efficacité, il cherchait, en cas de confrontation avec tel ou tel élève, s’il l’aurait remporté.
Il s’entraînait donc beaucoup, en prévision de rixes où il aurait à donner une impression convaincante, à faire face solidement, s’il ne voulait déchoir de son rôle patiemment formé.
Mais l’essentiel de cette période n’est pas là.
Cette année, en effet, il découvrit la poésie. Et il en écrivit. Il espérait ainsi avoir la reconnaissance d’autre chose que ce qu’il montrait. Il se trouvait des correspondances, avec Villon par exemple, le mauvais garçon que la grâce touche, émouvant les geoliers, le Roi, au point qu’il revêtit pour eux un caractère sacré. C’est le divin qui avait parlé en lui, on ne pouvait donc le condamner. Et il échappa à la mort. Lamartine, Verlaine, Paul fort, Prévert, étaient ses poètes préférés. Il comprit l’intérêt qu’il pouvait avoir à être lui-même poète : s’exprimer enfin ! Il composa ainsi quelques dizaines de poésies, sur les thèmes qui le concernaient principalement : la folie déjà, puis l’amour des femmes, l’incompréhension des autres pour soi, la solitude, la chute, l’espoir de rédemption, l’existence et l’amour de Dieu.
Ses poésies donnaient un sens à son existence, car il s’y dévoilait vraiment. Mais, mis à part sa grand-mère pour les moins choquantes, personne ne les connurent. Des camarades apprirent bien leur existence, mais les leur donner à lire, c’était, même pour ceux qu’il appréciait, oser montrer sa fragilité, sa vraie nature de trop émotif pour vivre. Et cette brusque confession le changeait trop radicalement pour qu’il l’osât. Avec recul pourtant, lors de nos conversations, il me dit que, peut-être, les professeurs l’auraient compris par ses poésies, et si cela n’eut pas suffit à assurer le déclic, le changement lui permettant de travailler régulièrement pour réussir, la satisfaction, le bonheur d’être vu différemment et apprécié pour une qualité de sensibilité, une qualité littéraire, auraient comblé partiellement le manque de reconnaissance dont il souffrait, lui donnant une assurance accélérant la réussite d’un retour à la vie sociale indéfiniment repoussée. Mais, au collège encore, les rapports de force physique ont une large part ; c’est encore la guerre. Aussi, je ne suis pas convaincu, moi, de l’impossibilité d’un plus large conflit avec ses congénères, s’il s’était montré nu. Et l’écroulement alors aurait pu lui être fatal.
Son année entière se déroula donc dans cette atmosphère. Et il n’eut pas, pour finir, ses examens. Aussi, on décida, d’un commun et forcé accord, de l’inscrire en comptabilité, orientation exactement opposée à sa nature et à ses aspirations. Cela se fit, selon ses résultats, c’est-à-dire qu’il fut envoyé dans le plus mauvais établissement professionnel de la région et l’enfer recommença.




Le BEP




Le lycée professionnel se situait en campagne, au sein d’une toute petite ville de Province. Et l’endroit était effectivement peuplé de gens très provinciaux. La culture n’y existait pas. Plusieurs sections étaient représentées au Lycée, comptabilité, commerce-vente, sanitaire et social.
Les étudiants n’avaient pas choisi d’être là, mais la plupart n’aurait pu être ailleurs. La culture littéraire notamment, leur était totalement étrangère. C’était un milieu moins violent qu’on pourrait le penser, mais difficile pour un amateur de Balzac, qui s’identifierait plus tard à Louis Lambert, à Balthazar Claës, hommes portés par la passion, détruits par elle, mais aussi promis par elle à la découverte de vérités bouleversant le monde et justifiant leurs emportements. Balzac le fascinait. Qu’on essaye d’imaginer alors, la façon dont il fut reçu dans ce lycée technique. Si Louis Lambert fut incompris et moqué par des élèves cultivés mais différents, comment des fainéants, des oisifs par nature, des non vibrants qui ne connaissaient de littérature que les noms d’Hugo et de Dumas, pouvaient comprendre, participer de l’exaltation muette de Jonathan ?
Alors il fut seul, et seuls aussi les mouvements martiaux qu’on le voyait parfois exécuter l’empêchèrent d’être trop maltraités. Et puis le peu de français qu’il y avait là-bas, le vocabulaire qu’il connaissait, manifestait aux plus intelligents une différence qu’ils acceptaient, qu’ils n’osaient pas interroger, mais qu’ils apprirent à respecter, respectaient finalement.
C’est ainsi qu’il se fit une place, une place atypique, progressivement. Hélas, il restait les cours. La comptabilité, l’administration commerciale, le droit, la dactylographie, en plus de matières classiques comme la biologie, l’anglais, auxquelles il avait depuis longtemps renoncé, le dessin où il était depuis toujours le dernier, constituaient son programme. La perspective de travailler quatre années sur le calcul d’entrées et de sorties, de taper des lettres selon un code de langage qu’il maudissait, afin de décrocher un baccalauréat professionnel, qu’il haîssait tout autant, l’effrayait plus que quatre années de bagne, expérience dure, mais selon son moi d’alors, hors normes et formatrice, ou qu’un engagement de cinq années minimum pour la légion étrangère.
Lors des interrogations écrites, il composait, discrètement, des poésies. Il emportait, du riche Centre de documentation de l’Ecole, des livres de poésies qui ne servaient jamais, et qu’il lisait le soir, quand les autres se livraient aux blagues scatologiques, pornographiques habituelles ou improvisaient une partie de football dans les chambres.
C’est grâce à ce centre de documentation, où il passait tout le temps qu’il avait libre, qu’il découvrit, dans un magazine littéraire, Schopenhauer, qu’il réfuta violemment quelques années après, mais qui l’enthousiasma sans commune mesure en ce premier trimestre. de comptabilité. Il venait de découvrir la philosophie, non plus par l’intermédiaire de son père, mais à partir le lui-même. Avec qui cependant Jonathan aurait-il bien pu gloser sur la négation du vouloir-vivre ? Ses réflexions furent donc solitaires, par nécessité, dangereuses parce que non exprimées, non communiquées. Il expérimenta ainsi un moyen de communication harassant. Il s’était aperçu que les rares moments où il parvenait à parler sans peine, il ne pensait plus, étant tourné vers l’extérieur. Aussi il décida d’abolir volontairement toute image, toute pensée en lui-même, car il pensait qu’il sortirait de cet exercice, nécessairement, une production tournée spontanément vers l’extérieur, que, se supprimant comme centre de référence tourné vers lui-même, en partant du vide, il pourrait atteindre un niveau de pure projection de l’esprit. Ses tentatives étaient, sans qu’il le sache, une découverte par soi des principes mystiques, mais commencés par la finalité de l’ascèse. Il tentait de partir du vide au lieu de chercher à y accéder par des exercices naturels. Aussi, il ne se contentait pas de ne pas entretenir ses pensées, son imagination, afin de les fluidifier progressivement et en définitif de les contrôler. Il les bloquait carrément, ne les laissait pas venir, tentait l’acquisition d’une conscience vierge, vide en permanence, ce qui est contre nature, demande un effort incessant et harassant qui conduit bien, parfois, à la projection intégrale de son esprit vers l’extérieur, projection étonnamment accompagnée de sa conscience propre, mais singulièrement d’une conscience sans mots, sans interférences entre soi et l’objet, et qui se sait pourtant différente des objets qu’elle vise, ou plutôt qu’elle contemple. Mais l’effort n’étant pas naturel, n’étant pas progressif, il se produit un phénomène de compensation cérébrale, et aux instants de grâce, succèdent inévitablement l’exact opposé, une surabondance d’images absolument incontrôlable qui vous fait souffrir, horriblement. Pourtant, Jonathan devait longtemps encore s’orienter dans cette voie-là, pensant qu’au fur et à mesure, la projection de conscience primerait sur son annihilation, sur le retour intégral à soi, et qu’il parviendrait à franchir un point de non retour où seule la visions resterait. Mais il se trompait, et il dut changer la forme de ses exercices, qui, me disait-il, « ne doivent pas s’attaquer directement à l’imagination, mais la concentrer sur des activités intellectuelles ou corporelles afin qu’elle soit purifiée par eux spontanément, sans efforts particuliers ».
Et l’équilibre naîtra de cela et de ce que nous analyserons plus profondément plus tard.
Cette époque de sa vie lui fit découvrir un nouveau moyen d’extériorisation, efficace et terriblement pervers, fort en vogue dans ce lieu perdu, l’alcool.
C’est là-bas qu’il prit conscience des pouvoirs libérateurs de l’alcool, et, ravi, cru trouver en lui la solution définitive pour vaincre son émotivité. Il suffisait, pour un prix dérisoire, de s’acheter une fiole contenant du produit magique, et alors, regarder bien en face n’importe qui, oublier l’endroit, s’évader dans un arrière monde, atteindre une sorte d’intemporalité, toutes ces choses vitales pour l’homme, quelques dizaines de minutes suffisaient grâce au miraculeux liquide pour les réaliser. Cette nouveauté devint une habitude hebdomadaire, un rendez-vous source de fidélité, devenant rapidement l’unique et triste but d’une existence entière. Heureusement, l’internat et l’unique jour de liberté limitaient cette dépendance, et l’empêchèrent d’y sombrer en pleine jeunesse.
Cependant, son attitude se détériorait, ses devoirs n’étaient jamais faits, ses notes baissèrent. On vit qu’il n’avait rien à faire là. On le lui dit. Il restait muet, hormis quand il avait bu, hormis dans ses états euphoriques. Puis les décideurs le renvoyèrent. Jonathan prit alors ses bagages, et, sans saluer personne, il retourna vivre chez ses parents.




Un aparté essentiel.




Dans le temps de ces péripéties, un événement survint, qui le choqua pour la personne touchée mais qui devait surtout orienter ses réflexions. Un être proche de lui fut frappé d’une attaque cérébrale. Cet être survécut mais il perdit sa vivacité, son énergie, la plupart de ses souvenirs, un bras, une jambe et l’usage de la parole. Les multiples infirmités, intellectuelles, physiques, spirituelles vouées à perdurer jusqu’à la fin de cet être, niaient toute possibilité de signification pour lui, tout sens, toute compensation, rédemption . Jonathan ne pouvait admettre qu’un destin fut brisé de la sorte. On pouvait toujours, quand un être mourrait, imaginer un substrat essentiel s’échapper de son corps, et s’envoler pour des cieux plus heureux. On pouvait, à la rigueur, même pour un tétraplégique qui conserve sa maison, supposer une évolution difficile mais encore possible, un acte lui permettant de se ressaisir intégralement, d’assimiler toutes ces épreuves, et de dépasser son état présent. Mais quand les facultés intellectuelles sont mortes, si l’Esprit souffle encore dans le corps meurtri, on ne l’y voit plus. Les progrès, l’évolution spirituelle sont brisées nettes, et pour toujours. La régression est telle que le niveau antérieur ne pourra jamais être retrouvé. Il s’agit d’une chute irréversible. Et d’un obstacle insurmontable pour la conscience terrifiée. On pourra toujours objecter qu’un sens peut encore être trouvé à ce drame. Effectivement, rien n’interdit de penser qu’il peut servir par exemple, les progrès de la médecine, ou bien que le choc causé par un tel état aux membres proches va les inciter à se surveiller plus, ce qui les sauvegardera de cette dépersonnalisation radicale. Oui, peut-être, certainement, tout cela servira l’histoire. Mais la personne concernée, à quoi cela lui avancera t’elle, puisque, pour elle, c’est fini pour jamais, puisque, s’il y avait une ascension, un sens logiquement déterminé, un cohérence dans la progression, tout s’est écroulé, irrémédiablement ?
Cette personne, qu’elle soit involontairement l’origine des plus grands biens, n’en récoltera jamais les fruits. Elle est , vivante, déjà passée. Sa vie n’offre plus que désolation, souffrance. Comment ne pas être saisi d’une révolte insoluble, d’un découragement total, d’une incompréhension désespérante face à l’injustifiable ? Il s’explique d’un point de vue causal, mais détruit néanmoins toute perspective optimiste, toute projection vers le futur, futur dont on sait qu’à tout moment, il peut faire de soi un insensé, effacer la portée de tous nos efforts, qui, s’ils servent encore le monde, servent un monde où nous ne sommes plus ni acteurs ni receveurs, et où tous sont toujours soumis à l’horrible et permanente angoisse de la perte irrécupérable du sens de leur existence.
Que ce sens soit donné, ou bien que nous en soyons les auteurs, peu importe ! Il suffit de constater que la perte totale de soi, non au profit d’un plus grand que soi, mais auquel est substitué le chaos, l’incohérence, une forme inférieure de folie, est toujours possible, pour ne plus, jamais, dormir en paix, pour rejeter toutes les religions, toutes les mystiques. Imaginez-vous Saint-Paul, Jésus, Bouddha foudroyés par l’attaque cérébrale ? Vous objecterez qu’ils devaient être épargnés, et qu’ils l’ont effectivement été.
Mais, il est probable que le cerveau d’une multitude de Prophètes potentiels se soient implosés avant terme, et que cet incident ne les tua pas, mais manifesta clairement à leurs disciples la réalité, la vérité du monde matériel.
Prendre conscience, pour une âme jeune et sensible, de ce bouleversement intégral de l’âme due aux seules conditions physiques, c’est comme avoir une révélation à l’envers. C’est la sortie de la Caverne ou, quand on a contemplé l’idée du Bien, on n’est définitivement plus le même.
Sauf que le Souverain Bien est la mort, l’impermanence, la preuve manifeste qu’un contemplatif qui soi-disant accède à l’ultime vision, peut se transformer en un instant en brute plus grotesque, plus obscène, plus inculte, que les pires militaires, ce qui n’est pas peu dire et tout bonnement terrifiant.
Ce changement de nature, qu’une simple artère bouchée provoque presque à coup sûr, s’il est cause sérieuse des plus grands doutes à l’égard de l’existence de Dieu, a au moins le mérite de rendre stoïcien. En effet, très tôt alors, on pense au suicide. Plutôt la mort qu’une telle dégénérescence, qu’être livré sans défense aux sobriquets, aux humiliations, à la familiarité de tous et de toutes, sans distinctions. Et le pire est que nous aimerons cela ! Les plus bêtes nous fascineront, les plus vulgaires seront nos modèles inatteignables. Non, cette vision est trop affreuse. Préparons-nous !
Contractons un pacte avec gens de même espèce afin que chacun s’engage à tuer l’autre s’il n’est plus lui-même. En attendant, aggravons notre hypocondrie, et tous les Quinze jours, allons-nous soigner chez le médecin. Ceux-ci, bienfaiteurs de l’humanité, ne nous comprennent pas cependant. Mais il est normal, logique, pour un être qui aime la vie, de craindre de la perdre, et plus un être vit, plus, évidemment, la mort l’effraie, et c’est en proportion de son goût pour la vie qu’il sera porté à l’endurcissement, au stoïcisme, aux religions, à la création. La force rend faible dans un premier temps, et soit elle anéantit alors définitivement l’être le plus vibrant, soit il se surmonte par une surproduction compensant sa clairvoyance. alors, de faible, il retrouve sa force. Tout être véritablement fort est au bord du gouffre, car son imagination est suffisamment ardente pour maintenir en lui l’image de la disparition de son corps qu’un sexe dont la production correspond à l’imagination attache désespérément à la vie. Aussi, porté à jouir plus que tout autre, sa lucidité le bloque et ne lui permet pas cette expansion. Mais, s’il s’en sort, il créera ce que seul ce genre d’être peut créer, il marquera la vie d’une empreinte à la qualité infiniment plus profonde que le commun des hommes, car il aura surmonté sans l’avoir rejeté son intelligence, et celle-ci associée à son corps ardent enfin libre, toutes les barrières qui entravent l’homme ordinaire ne résisteront pas à ses élans, son impétuosité. Voici le fonctionnement des grands hommes, et l’explication de l’hypocondrie qui les touche tous et devant laquelle ils s’efforcent tous, par diverses méthodes, moyens, de ne pas céder.
Voilà aussi une pensée de Jonathan, qui ne fit que généraliser à partir de son cas un constat, une description, l’évidence même. Et voilà, enfin, dévoilée la raison d’une cause majeure de ses angoisses, et de sa fascination, de son plus grand respect ou de sa plus grande fureur, envers les médecins compréhensifs et rassurants et ceux qui ne comprennent pas qu’il faut être indulgent avec ceux qui, tous les trois mois, n’ont plus que trois mois à vivre.






Son renvoi fut incompris. Sa famille le proposa donc à un pseudo spécialiste, qui leur conseilla une hospitalisation. Jonathan acquiesça, se laissant porté par le mouvement.
Evidemment, ses problèmes réels, il n’en dit pas un mot, sa pudeur ne trouvant pas en face des monstres froids l’attention nécessaire à l’exposition de ses vraies souffrances. Et, s’enfonçant dans son rôle de composition, on le trouva bien mieux après une semaine d’internement. Alors on voulut le garder quinze jours, et on le trouva encore bien mieux après quinze jours. On voulut le garder encore, évidemment, mais face à ses évidents progrès, ses parents insistèrent pour l’évader de cet espace sans vie. Le jeu du bien-être les avait tous trompés. Mais leur travail, à ces infirmiers et psychologues professionnels, ce devrait être de savoir que c’est justement en ces situations qu’on ne se livre pas, puisque cela ne va pas. Alors dévoiler son tréfonds à des êtres qu’on sent distant, qu’on n’estime pas, tréfonds dont d’ailleurs ni eux ni nous ne possédons et ne posséderons jamais toutes les fibres, toutes les clés, c’est hors de questions.
Et puis, en ce qui le concernait, c’était tout simple. Mis à part le problème de l’expression, spécifique chez lui par son ampleur mais auquel nul être vivant n’échappe, il n’était pas, logiquement, dans le milieu adéquat au développement de ses potentialités, difficulté brisant tout être concerné, car tout être, sent naturellement, intuitivement s’il est ou à sa place, car tout être sent naturellement, intuitivement s’il est ou non à sa place. Jonathan ne l’était pas. Il fallait qu’il parte. Il partit. C’est cela le normal. Anormale, incohérente est l’attitude de l’homme qui se plie aux exigences d’un milieu dont les règles, le contenu ne l’épanouiront pas.


Dans la chambre dont il ne pouvait sortir, il écrivit quelques poésies criant sa solitude et huant les voleurs d’âme qui l’assaillaient sans le faire progresser d’un pouce.
Comme on s’en doute, il ne rencontra aucune personne suffisamment digne et littéraire pour qu’il la jugea capable de recevoir ses productions désespérées, ce qui était d’ailleurs le vrai motif de son désespoir et de ses écrits.
Aussi, ils ne furent par réelles ouvertures sur le monde, satisfaction d’être cohérent, sensé parce que compris, et ne modifièrent pas son état d’enfermement, émergence dont les écrits étaient et sont toujours le vrai but.


Rapatrié dans sa famille, Jonathan mena, pendant quelques mois, une vie totalement marginale. Sa journée commençait à dix-sept heures. Il accueillait avec ferveur ses parents, son frère qui finissaient leur travail. Il leur faisait fête, comme le chien quand son maître rentre, ce qui comblait sa première partie de soirée, puis, le repas fini, il se fixait sur les programmes télévisuels une multitude d’heures, absorbant tout ce qui passait, déchéance qui lui assurait le minimum vital de contact avec l’extérieur, car il ne sortait plus. Et, à deux, trois heures du matin, il se couchait. Alors, il se vouait quelques heures au jeu d’échecs, peaufinait ses ouvertures, tentait diverses combinaisons dont il testerait l’efficacité sur son frère.
Enfin, s’enfonçant dans ses couvertures, bien « douilletement », profitant d’une sorte d’autisme momentané et confortable, il prenait un livre dont il jouissait pleinement malgré la situation, qu’il ne déposait que lorsque le réveil d’une nouvelle journée sonnait pour sa famille. Alors il éteignait les lumières et se désocialisait progressivement, sûrement, maintenant cependant son intelligence en éveil grâce aux heures consacrées à la lecture et aux échecs.
Il n’abandonna pas, non plus, complètement son corps grâce à sa pratique des arts martiaux, qui, bien que solitaire et plus rare, atteignait souvent une intensité frénétique, le laissant tout tremblant de tous ses membres, ce qui ne développait pas sa masse mais rendait ses mouvements très secs, capables d’une rapidité exemplaire. Cet état, cependant, ne pouvait pas durer. Il fallait s’inscrire dans des institutions spécialisées pour trouver un travail. Comme rien ne lui plaisait, qu’il voulait tout recommencer à zéro, changer de nature, effacer ses blocages pour vivre librement, devenir un homme sans peur, et qu’il était fasciné par le mythe, il opta pour la légion étrangère. Les renseignements pris, il fit ce qu’on lui demanda. L’idéal était d’avoir une expérience, de connaître ce domaine pour être certain de sa vocation, donc, pour un français de choisir une affectation pour le service obligatoire dans un régiment d’élite. Motivé pour une nouvelle vie, Jonathan se conforma à ces conseils avisés, et c’est ainsi qu’il devança l’appel sous les drapeaux, pour être, à dix-huit ans, malingre, absolument incapable du moindre bricolage, littéraire sans titre, à l’extrême opposé de toute socialité, de toute jovialité de mise à l’armée, enrôlé chez les pires brutes de la nation, chez les parachutistes.






L’armée




C’est avec enthousiasme qu’il s’imaginait, le béret rouge couvrant sa tête, traversant d’une allure mystérieuse, romantique, les salles de cafés pour s’asseoir seul, dignement, virilement, centre de tous les regards, de toutes les interrogations. Il se voyait prototype du parachutiste, bagarreur, entreprenant, bon vivant, se masquant sa vraie nature, qui en fait brise tous les rêves ne concordant pas avec la voie où elle peut véritablement se réaliser.
Comme d’habitude, il déchanta rapidement. Il n’était pas le dur auquel il avait prêté ses traits dans ses mises en scène avantageuses de lui-même. Sa timidité persistait. Ses craintes commencèrent d’ailleurs quelques mois avant d’avoir commencé son service, quand il comprit l’inadéquation entre son tempérament et les hommes sans pensées de l’armée, dont la bêtise est caractéristique de la vie militaire.
Comme la seule chose qu’on demande là-bas, c’est d’avoir du sens pratique, et que c’est justement ce dont il était le plus dépourvu, il ne fut évidemment pas très apprécié par ses pairs. Incapable de démonter une arme les yeux ouverts quand un temps limité était donné pour le faire les yeux fermés, ce n’était pas encore ici qu’était manifestement sa place.
Toujours à la traîne, mettant trois fois plus de temps que les autres pour parvenir à intégrer la manière de faire son lit au carré ou pour plier ses draps à la façon militaire, et encore n’y parvenant jamais tout à fait, gelés des orteils, des doigts, du nez et des oreilles au premier grand froid, se révélant « totalement inapte », puisque ne disposant ni du corps, ni de la promptitude réactive, ni des diplômes compensant, relativisant l’absence de résistance physique et l’incompréhension de toutes les choses manuelles, il fut vite pris pour l’idiot du régiment, ce que, sous un certain angle, il était effectivement. Le règlement était strict. La contenance du matériel d’arrivée, le paquetage, était précis. Perdre une fourchette, un couteau, une cuillère, difficilement remplaçables à cause d’un trou réalisé dans le manche, pouvait conduire directement au trou.
Et tout était fait pour qu’on les perde, exercices et vérifications multiples s’exerçant en n’importe quel lieu. Mais son premier séjour au trou, il y en eut beaucoup d’autres, eut pour cause une permission qu’il prolongea et prolongea encore en tirant profit d’une maladie réelle mais bénigne.
Ce qui l’attendait, en effet, c’était, après Noel, le moment le plus dur des classes, celui des sauts proprement dits.
Sauts et entraînements intenses en plein hiver avec des brutes, pour un Proustien, tel était le charmant programme, avec, cependant, entre Proust et lui une différence de taille, puisque la situation particulière de Proust et ses amitiés avec des officiers lui assuraient une protection dont Jonathan était totalement dépourvu. L’avantage d’avoir accompli son service, c’est qu’après, on sait comment les guerres se font. La soif de violence des hommes, la barbarie masculine ne sont plus freinées par la présence de femmes. Aussi, nulle retenue ne subsiste. Seules des revues pornographiques circulent, les blagues sont triviales, les posters accrochés sur les murs blessent l’homme réellement épris des femmes, qui ne peut protester sous peine d’être traité d’«inverti » en mots beaucoup moins courtois, et qui ne peut argumenter face à des êtres à tel point obstinés dans leur bêtise, leur grossièreté et leur vulgarité.


D’autre part, et c’est aussi pourquoi Céline est un grand écrivain, car il l’a décrit très simplement et avec beaucoup d’efficacité dans le début du « Voyage » dont la lecture offre une jubilation intense à ceux qui ont connu réellement ce genre d’imbéciles non caricaturés, ces hommes ne disposent pas de l’imagination nécessaire pour anticiper leur propre mort ou leur propre infirmité, d’où leur impassibilité face au danger qui n’est qu’insensibilité, et aussi cette méprise consistant en ce que la plupart de ceux de leurs actes que l’on trouve courageux sont commis en toute inconscience des risques et par des hommes dont l’échelle des valeurs est totalement interverti. Plus ces hommes prennent de risques en fait, plus ils jouissent, ce qui est le symptôme d’un amour de la vie pratiquement inexistant et donc soit d’une virilité extrêmement faible, soit d’une bêtise incommensurable pour ne pas se rendre compte que, mort ou tétraplégique, les performances sexuelles diminuent. Un homme bien vivant n’aimera jamais le risque pour le risque. Il ne peut être tête brûlée que par désespoir et non par goût.
Deux sortes d’hommes cherchent les épreuves extrêmes, à l’exact opposé. Il y a ceux qui n’ont aucune émotion naturellement, alors ils vont la provoquer, parce que leur intériorité et leur cœur sont morts en temps ordinaire. Aussi cherchent-ils des sensations limites pour se sentir vivre, et ils aiment vraiment cela. Et puis il y a ceux qui ne peuvent sortir de chez eux, et aller chercher le pain sans rougir, sans être sur le qui-vive, pour lesquels tout est un combat, si réceptifs, si aptes à aimer la vie, qu’ils perdent paradoxalement, par leur émotivité outrancière, tout profit de leur nature vibrante. Eux recherchent les épreuves les plus difficiles afin de s’endurcir et de pouvoir vivre normalement, sans trop souffrir des situations quelconques. Mais ils n’ont aucun goût pour, par exemple, les sauts en parachute. Bien au contraire. Mais c’est uniquement à la condition de cette surenchère dans la contrainte de leur nature qu’ils pourront dans la suite jouir de ce qui pour l’homme commun ne réclame aucun effort.


Mais, hélas, les régiments d’élite sont composés, dans la réalité, d’un nombre infiniment plus élevé de colonels du Voyage que de Lawrence d’Arabie, et ce sont donc généralement des abrutis qui choisissent ces endroits pour se défouler. Ce qui ne peut contredire cela, c’est le motif du plus grand respect accordé à un militaire par ses congénères, la force physique. Voilà qui remporte l’adhésion et l’admiration !
Pourtant, avec une once de réflexion, ils devraient compter cela pour rien, car l’homme est-il inférieur, a-t’il moins de valeur que l’éléphant ? Je ne le crois pas ! Et aucun homme, il me semble, n’a jamais égalé les prouesses physiques de l’éléphant, rivalisé avec sa puissance seulement à l’aide de son corps. Ce qui montre bien le peu de valeur qu’on devrait accorder à la force corporelle, car un homme dut-il s’entraîner toute sa vie ne possédera jamais plus qu’une partie de la puissance de l’animal, ce qui montre clairement que ce n’est pas son domaine, puisqu’il le surpasse par d’autres moyens.
Pourtant, l’attrait de la force physique est un mal répandu dans tous les pays du monde, dans tous les milieux, encore à l’heure actuelle, et il culmine chez les militaires. Quelle irrationalité que ce monde des humains et irrationalité de ceux qui peuvent détruire la terre avec quelques bombes et qui s’enorgueillissent de leur tour de poitrine et de biceps, et, terreur dans le constat que des hommes de ce genre sont au pouvoir !


Revenons-en aux sauts. Parmi ceux qui étaient nécessaires à l’obtention du brevet de parachutiste, l’un devait s’exécuter de nuit, un autre avec une gaine pour le transport des armes, gaine à détacher avant l’arrivée au sol, impérativement, sous peine, si cela n’était pas réaliser, de graves fractures aux jambes. Jonathan savait sa maladresse et, pour lui, il était hors de question de risquer l’infirmité pour être intégré à ce monde de brutes où les officiers récompensent les types les moins honorables, de vrais salauds en fait, sous le prétexte qu’avec leur masse, ils parviennent à exécuter les exercices physiques, les manœuvres, avec davantage de dextérité que des chétifs proportionnellement tout aussi méritants et certainement bien plus honnêtes et plus droits.


Aussi fut-il renvoyé et termina-t il son service en infanterie de marine, où les types sont invariablement les mêmes, où l’ambiance, le trou, l’impossibilité du dialogue, le machisme sont équivalents. Il remarqua aussi à quel point l’influence de groupes et celle du vêtement jouaient en la défaveur des étudiants. A part quelques rétifs à la tendance générale, l’orientation des appelés se modelait sur celle des engagés, c’est-à-dire que leur potentialité de violeurs, de lyncheurs, de barbares tueurs ressortaient par leur manière.
Ce n’était donc pas l’influence des appelés qui déteignait sur le comportement des engagés, apportant la civilisation aux incultes vociférants, rôtant, pétant, cognant, et ainsi pour tout ce qui du domaine, mais exactement l’inverse qui se passait.
Le port de l’uniforme est vraiment catastrophique chez les mâles. Jonathan cependant n’en concluait pas un échec de la civilisation. Au contraire, tout cela était la preuve qu’il fallait travailler dur afin d’apporter aux hommes un changement réel de leur condition à peine plus élevée que la condition animale, qu’ils soient enfin des êtres aux instincts convenablement régulés, orientés par l’éducation, qu’ils sortent de l’inconscience, du sommeil, que l’éveil ne soit plus réservé à une poignée d’hommes seulement, à chaque génération. Les sensibilités doivent évoluer progressivement, évoluent certainement progressivement. Un jour, les masses aimeront les « Essais » de Montherlant et la décadence actuelle et passée heurtera toutes les âmes devenues plus raffinées.
Cependant, l’armée avait ses bons côtés pour Jonathan. La vie régulière, l’hygiène, le lever et les repas à heure fixe, le sport, les activités de plein air, l’absence de la télévision et la faible écoute de la radio conféraient un charme monacal à une partie de cette vie passée sous les drapeaux, une pureté corporelle. Il tenta par conséquent de tenir jusqu’à la fin, et y parvint. Il faut noter, en fin de service, un début de reconnaissance de la part des appelés pour l’anticonformisme de Jonathan, un début de rédemption par conséquent, manifeste de sa progression dans la capacité à restituer ses pensées pertinentes par des paroles enfin articulées à peu près correctement, enfin audibles.
Malgré ces améliorations, il restait la question délicate des femmes. Elles étaient, dans les bars fréquentés, tout le contraire de ce qu’il aimait, des filles faciles, insensibles, sans charme, le vice et la vulgarité inscrits sur leur face, visibles par l’indécence de leurs vêtements. Et, bien qu’il y tenta tout de même sa chance, il n’était pas leur type non plus, tout en muscles, en violence et non réfléchis. Aussi fut-il éconduit rudement et s’interrogea -t’il gravement, car, s’il n’était pas capable de séduire ces femme laides, incultes et nymphomanes, comment le pourrait-il des belles femmes, cultivées et chastes qu’il aimait ?
Heureusement, qui peut le plus en ce domaine ne peut pas forcément le moins, car tout y est affaire de correspondances et des hommes tendres et raffinées peuvent séduire les plus belles femmes du monde, les plus charmantes sans attirer les regards d’une fille de rien aux multiples tares, dont le bonheur se rassasiera des coups assénés et des injures proférées par un proxénète intransigeant.
Il ne put donc pas se livrer aux expériences qui changent définitivement la vision du monde dans un lieu traditionnellement fait pour cet apprentissage de la condition d’homme, ce qui, quand il reprit, avec l’aide de ses parents et la maturité engrangée au moyen de la dureté des épreuves traversées, le chemin des écoliers, le tracassa beaucoup, le forçant, alors qu’il était finalement encore jeune, à jouer encore, à se masquer encore.
Cette année fut, d’autre part, une redécouverte de l’alcool, échappatoire vraiment idéal, et occasion de sombrer deux fois, presque définitivement. Boire devint une habitude et un but en soi, progressivement, le seul d’une existence privée des plaisirs charnels, et plus largement de simples contacts corporels, contacts indispensables à l’équilibre affectif, et psychique, auxquels enfants doivent leur bonheur, car constamment touchés, frictionnés, manipulés avec amour, contacts que Dieu ne donne pas, auxquels, absolument seul, on essaie de substituer celui des animaux, qui restent de bien faibles palliatifs…
Jonathan retourna donc prendre des cours, avec le bac pour objectif final puisqu’il n’avait aucun diplôme, et la rupture de la malédiction qui lui empêchait l’approche, non plus rêvée mais objective, du charme féminin.




Le lycée, première année.


Ces trois années furent vécues dans deux établissements différents. Le premier, privé, pour la première année et le second, public. On imagine la réaction des élèves devant cet être, qui, parce qu’il revenait de l’armée, adopta l’attitude à laquelle on s’attendait. Considéré comme un caïd, il modela son attitude sur ce genre exécré. Tous le prenaient pour un commando de premier ordre, et le respectaient comme héros sorti d’un film de guerre. Jonathan joua si bien qu’il s’auto-persuada avoir effectivement été un soldat d’élite, et devint ainsi prisonnier d’une nouvelle image, d’une nouvelle réputation.
Noyant dans l’alcool ces angoisses, ces tourments dues à ses efforts pour cacher son inexpérience sexuelle, et à sa tristesse véritable de n’en rien connaître, maudissant la solitude à laquelle il semblait vouée, souffrant terriblement sans en dévoiler les causes, laissant deviner son malheur par ses attitudes, il passait pour un héros brisé ayant connu l’enfer. Il était certes bien brisé, et avait connu l’enfer, mais il n’était pas un héros, ou, du moins, il ne l’était pas au sens traditionnel, mais il l’était peut-être pour sa résistance au suicide à laquelle le poussait le sentiment d’être incurablement décalé, irrémédiablement ailleurs, incapable de retrouver un jour la simple joie de vivre, l’insouciance des hommes qui n’ont pas à combattre chaque jour et à chaque instant leurs démons intérieurs, leurs obsessions, qui ne sont préoccupés que par les problèmes surgissant de l’extérieur, et n’ont pas à juguler leur dérèglement interne.
En cette seconde année d’émergence progressive d’un cauchemar, tout ne fut pas noir cependant. Il réussit à travailler suffisamment pour accéder à un niveau qui lui permit le passage en classe supérieure. Ainsi, malgré l’alcool et les tourments, il sut rattraper le statut de plus mauvais élève de collège qui était une des caractéristiques de son fâcheux passé. Il fut même élu délégué par ses pairs, l’appréciant donc en quelque endroit, et défendit honorablement leur cause, ayant même le privilège d’avoir à discuter les mérites d’un fils de colonel, et s’entretenant avec sa mère paniquée, la rassurant sur le sort de son fils chéri, ce qui constitue une belle revanche par rapport au temps passé à la merci des caporaux-chefs.


Jonathan fit cette année la découverte, importante, du bouddhisme et s’essaya à la méditation pour la première fois, tentative de transcendance esquissée plus que réussie, mais enthousiasmante pour l’impression qu’elle communique, comme l’alcool ou le stoïcisme, de l’acquisition d’une nouvelle capacité, d’un nouveau moyen pour changer enfin sa vie, en maîtrisant les affres par l’abandon, l’ascèse ou la concentration.
Il devait par la suite approfondir sérieusement cette voie puis s’en détourner assez radicalement.
Enfin, les professeurs le reconnurent, et l'aimèrent. Connaissant sa situation, ils louaient sa reprise courageuse et, s’ils doutaient de sa progression au cours de l’année, ils constatèrent avec intérêt et bienveillance une nette
amélioration du niveau général en fin d’année. Ils le firent passer d’un commun accord dans la classe supérieure et lui prodiguèrent de nombreux conseils afin qu’il réussisse dans l’établissement nouveau qui l’accueillerait, la classe littéraire qu’il souhaitait n’existant pas dans ce lycée privé. Aussi, cette année, encore pleine de solitude, fut une année tout de même victorieuse, et c’est plein de l’espoir d’un succès au bac, et de l’amour enfin charnellement vécu, qu’il rêvait son assimilation future au lycée public, de retour dans sa ville natale.






Le mariage




Il y eut un épisode marquant, lors des vacances d’été. Jonathan avait été convié à un mariage, ainsi que sa famille, de la mariée étant une de ses cousines.
On cherche toujours, dans ces cas-là, un partenaire de cœur. Jonathan le trouva en une jeune fille aux cheveux mi longs, très féminine, intelligente, énergique, gentille et attentionnée, habillée d’une façon parfaite, pleine de grâces pour l’exprimer simplement, et dont il tomba amoureux dans les quelques heures qui séparèrent la rencontre survenue dans l’après-midi des danses de fin de repas, si amoureux qu’il n’en dormit pas la nuit entière. Le lendemain matin, après les innombrables efforts réalisés dans l’insomnie pour chasser l’image de la bien-aimée qui n’aboutirent pas, il alla s’isoler, errant dans les rues, et commanda un café dans un bistrot où il s’efforça de concentrer toutes ses forces pour enfin surmonter et rendre négligeables les images qui l’assaillaient et le rendaient malades, cela sans savoir si la jeune fille serait présente pour le déjeuner traditionnel du lendemain de cérémonie. Enfin, il parvint à contrôler ses émotions par l’effacement progressif de ses représentations de la jeune fille. Alors, il recouvra la santé. Il vint se joindre à ses parents et à son frère, le cœur léger, et les accompagna pour le déjeuner. Et là, il la vit. Il fit bien mine de résister un instant, s’auto-persuadant qu’elle était une fille comme tant d’autres, qu’il était lui-même de la trempe des inébranlables, mais, au bout d’un court moment, l’évidence reprit l’avantage sur le raisonnement et il fut littéralement saisi d’un enchantement, d’un ensorcellement, et, quoi qu’il fit comme efforts pour en détourner les yeux, tout son corps semblait comme aimante par la fille qui discutait au sein d’un groupe d’amis, calme et dans un état normal, elle, le remarquant à peine, n’apercevant pas le visage étrangement passionné du brun ardent qui la fixait sans discontinuer, et qui tentait bien inutilement la reprise du contrôle de ses mouvements. Tout l’après-midi se passa ainsi, sans bien sûr qu’il essaya de l’aborder, car émotif jusqu’à bafouiller à l’état normal assez récemment encore, un essai de conversation avec cette adorée aurait sûrement provoqué son évanouissement immédiat et remarqué, cette pensée montrant comme toute tentative de séduction avec une personne de son goût était alors absolument inenvisageable pour lui. Ainsi ces deux demi-journées se terminèrent sans qu’il lui parlât une seule fois. Simplement, et en même temps si enthousiasmant, elle lui avait touché l’épaule la veille, alors qu’il faisait mine, en parlant à sa grand-mère, de s’intéresser à tout sauf à celle dont il était possédé . Non seulement elle lui avait, en fin de soirée, touché l’épaule, mais c’était pour l’inviter à danser. Invitation dont il ne profita pas hélas, car, après s’être empoisonné par un énième verre d’alcool afin de fortifier son audace, c’est surtout avec sa mère et autour de deux ou trois filles qui ne lui plaisaient pas qu’il s’affaira.
Enfin, un moment vint où l’animateur demanda qui, parmi les danseurs, étaient célibataires. Alors, elle leva la main, et elle n’était pas célibataire, comme il l’apprît par la suite. Et lui, il resta les bras ballants, jouant bêtement l’indifférence, pourtant célibataire depuis son commencement et son premier cri. L’émotivité encore, jouait son rôle castrateur.
Finalement, il n’osait courageusement la regarder en le laissant paraître que lorsque le départ devint imminent et que, par conséquent, tout le danger d’une tentative concrète de séduction fut supprimé.
C’est une méthode bien féminine de jouer l’indifférence. Si une fille, que vous aimez ou que vous n’aimez pas, ne parle qu’à votre compagnon, ne regarde que lui, qui n’est ni spécialement beau, intelligent, drôle, riche et mystérieux, et si toutes vos interventions, à vous qui n’êtes pas spécialement laids ou inintéressants, ont l’air de ne pas même être entendues, si vous sentez qu’elle semble ignorer votre existence même, alors il ne peut s’agir que d’une alternative. Soit elle est amoureuse de l’autre, soit elle est amoureuse de vous.
Cette technique de séduction féminine, que peut-être toutes les femmes ne pratiquent pas, mais qu’au moins un genre de femmes pratique, sert, peut-être, à irriter l’homme faussement ignoré, afin d’en exciter la jalousie, l’envie, et donc l’amour, ou bien cherche à le pousser à l’initiative, ou bien, encore, à montrer à l’actrice amoureuse si l’homme aimé, par son énervement, sa tristesse, son accablement, ou au contraire, son indifférence, est ou n’est pas déjà amoureux.
Le problème, c’est que cette attitude suppose que l’homme régisse s’il aime, donc fonctionne différemment. Mais un homme émotif aux tendance féminines, qui joue lui aussi l’indifférence, et pour les mêmes raisons que les femmes, c’est-à-dire pour constater si l’objet de son amour s’irrite, et est intéressé, et, selon la façon dont il s’irrite, aime plus ou moins, dont la colère le poussera au premier pas, cet homme donc, ne voit pas que toutes ces raisons risquent, si elles sont recherchées par les deux parties, de ne pas aboutir. Car chacun des deux amoureux jouera l’indifférence, et chacun s’irritera, et voudra attirer l’attention de l’autre, puis, comme cela fonctionnera, qu’ils sentiront qu’il y a quelque chose entre eux, sans plus jouer l’indifférence, ils n’oseront tout de même pas clairement s’avouer leur amour, attendant chacun les entreprises de l’autre, et chacun sera désespéré de ce que l’autre ne vient pas, et que ce qui semblait acquis n’est jamais consommé.
Aussi, quelle stupéfaction pour la fille qu’aima Jonathan, qui était, elle, plus directe, quand il lui téléphona par un numéro que bien sûr il ne lui demanda pas mais qu’il s’appliqua à chercher quelques jours après.
« Quoi ! mais tu ne m’as pas parlé de la soirée », lui répondit-elle. Ce qui montre, tout de même, en plus de l’invitation à danser, qu’elle l’avait réellement remarqué. Tout ce développement montre le danger de l’émotivité, qui, non réfléchie et non surmontée, peut conduire l’homme à aimer indéfiniment sans jamais goûter les saveurs réelles de l’être désiré, qu’il serait pourtant le plus apte à apprécier, et à honorer. Plût à Dieu qu’aucune vie ne se passe entièrement ainsi !


Mais pourquoi Jonathan entreprit-il donc de lui téléphoner ? Parce qu’il l’aimait. Et comment cet amour put-il perdurer, puisqu’elle n’était vraiment pas la première qui le rendit malade, qu’il ne la vit après tout pas plus de deux demi-journées sur un temps d’une journée et demie, sans d’ailleurs lui dire un mot, et, le dicton « loin des yeux loin du cœur » étant, en ce qui concerne l’homme, assez vrai, que leurs habitats respectifs étaient distants de plusieurs centaines de kilomètres ?
La réponse est qu’il avait lu Proust.
Sachant que l’envie d’aimer tel objet disparaît en même temps que l’amour pour cet objet, et qu’il n’est pas du ressort de la volonté de permettre une fixation définitive de sentiments exclusifs, il se persuada que la jeune fille qu’il quittait était la femme de sa vie, et que, puisque l’amour pour elle cesserait, comme tant de fois il avait disparu pour les autres, - bien qu’il en restât toujours un petit quelque chose – que, donc, il ne devrait pas oublier qu’il était normal que malgré tous ses efforts pour continuer à l’aimer, efforts justifiés par la certitude qu’aux premières retrouvailles il l’aimerait à nouveau, ce sentiment s’effacerait et en même temps l’envie de le garder, de l’entretenir.
Seulement, s’il parvenait à garder l’idée que c’était la femme qui lui correspondrait même quand il ne l’aimerait plus, il ne pourrait l’oublier. Cette idée cependant résisterait-elle à la fin de l’amour qui en était la cause ?
Telle était l’angoisse de Jonathan, qui cherchait à se garantir de tout oubli, pensant qu’elle était vraiment la femme de sa vie. Et cette démarche fonctionna en effet très bien, car, s’il aima évidemment d’autres femmes, celle-ci garda pour des années une place à part, et devint un mythe, égal en puissance à celui qui révéla à Jonathan une partie de lui-même, la splendeur des années de collège.
C’est ainsi qu’il l’aima , lui téléphona, mis à contribution des copains de l’année précédente pour l’appeler quand il ne l’osait pas, appel dont il préparait soigneusement le plan, et dont l’attente, les espérances étaient toujours déçues. Alors, il n’en dormit plus, téléphona encore, conversa avec la sœur de son amour, qui lui dit que ses parents prenaient peur. Il changea donc de tactique et décida d’envoyer une lettre qui, pensait-il, rivalisant avec les beautés et la vigueur des lettres de Cyrano, balaierait toute résistance. Il n’en fut pas ainsi hélas, pour ce que la réalité n’est pas un roman, et qu’il n’était pas non plus Cyrano. Envoyant de la sorte deux, trois lettres, qui ne reçurent aucune réponse, il préféra, étant un homme d’honneur, ne plus importuner cette demoiselle chérie, et sombra par conséquent dans un malheur profond. Enfin, croyant avoir accompli ce qu’il devait accomplir, même au risque d’être la risée, ne regrettant pas une sorte d’audace naïve qu’il aurait regretter de n’avoir pas eue, il attendit impatiemment la rentrée des classes, dont il espérait qu’elle le sortirait de sa léthargie, et de son désespoir.




Le lycée, deuxième année


Le premier jour de rentrée, l’émotion a son comble, spontanément, s’aggrava encore quand il constata la classe composée exclusivement de filles, alors que sa classe de l’année précédente en était totalement dénuée. Bafouillant toujours, et en tout milieu, quand il s’agissait de se présenter, il n’y eut pas d’exception ici. Il chercha si une fille lui plaisait, et comme souvent au premier regard, n’en trouva pas. Il ne remarqua pas ainsi une jolie blonde, discrète et assez commune, mais qu’il devait prendre pour une seconde chance par la suite. L’observant plus précisément, et sa présence s’incrustant en lui, elle lui rappela, par ses manies, son genre, son côté insouciant et gai, sautillante et virevoltante, l’Aglaiä de son adolescence. Mais les problèmes restaient les mêmes, n’ayant pas changé lui-même. La prise de contact restait impossible avec toute femme lui plaisant réellement. Et c’est un drame, et un paradoxe, que de fuir systématiquement l’adorée parce que l’émotion est telle que ce qui devrait être agréable, recherchée, est une source de souffrance extrême. Son niveau de tension était si incontrôlé quand se rapprochait l’aimée, qu’elle le jetait dans une confusion qui, à moins que l’objet de son amour le connaisse déjà et l’aime comme cela, ne pouvait qu’en donner une image à l’opposé de toute séduction, une image d’incapable, et, somme toute, assez monstrueuse. Et comme il anticipait ses propres réactions, l’audace lui manquait nécessairement pour aborder de front les femmes aimées, mais où est le manque de courage quand il s’agit d’éviter une déperdition totale de l’estime de soi, et une souffrance énorme, par l’inévitable ridicule qui l’anéantirait, et par le refus de la jeune fille s’en ensuivant logiquement ?
C’est ainsi qu’il devait, à elle aussi, téléphoner selon ses modes habituels, c’est-à-dire, le faisant faire par des connaissances ou par son frère qui lisaient ce qu’il leur avait soigneusement soigneusement préparé. Evidemment, cela ne fonctionna encore pas. Il décida donc de lui écrire, malgré les recommandations contraires de sa grand-mère emplie de sagesse. Ce faisant, il prit le soin de s’assurer d’un échec trop cuisant en se réservant un séjour au monastère, lieu radicalement et suffisamment autre pour oublier, se ressourcer, et pouvoir repartir sur des bases saines quand tout s’effondre. Comme il fit bien de prévoir le pire ! Celle dont il se croyait aimer l’ignora superbement ! Le moment du départ fut donc bienvenu, et c’est dans l’espérance de l’acquisition d’une nouvelle force qu’il y entra, afin, aussi, de pouvoir retrouver la fille et ses compagnes sans perdre la face. Cette retraite fut une réussite totale. Entouré d’âmes aspirant au bien, partageant ses repas avec d’autres retraitants, auxquels le silence imposé donnait poids et mesure, privé des médias déstabilisants et excitants, il put se faire un programme strict de prière, de travail, et de promenade, qu’il respecta scrupuleusement. Il fit des connaissances, y compris parmi les moines, et termina les huit jours d’ascèse revigoré. Prêt pour une nouvelle vie, Jonathan reprit donc les cours le visage heureux d’un homme qui pour un temps fut estimé, reconnu, et aimé. Deux années se vivèrent sur ce mode cyclothymique, périodes euphoriques et incommensurable tristesse alternant régulièrement.
Une seconde lettre qu’il envoya au bourreau de son cœur ne la fit pas céder, et il dut, pour tenir, trouver des moyens. L’alcool le servit avec toute la force dont il est capable. On le maudit avec tort, lui déniant son pouvoir effectif de guérir pour au moins un temps par l’oubli, omettant qu’en certaines situations, on est toujours au plus bas, et ces issues provisoires qui fonctionnent et sont bien réelles ne seraient pas autant employées si elles n’étaient utiles et efficaces. Le reste, c’est de l’idéalisme. Il existe des êtres qui souffrent en permanence et ne pas boire ne leur apporterait rien, aucun progrès dans leur perspective, et leur ôterait leur seul rêve accessible. Jonathan but à s’en morceler la cervelle, mais des néants dans lesquels il sombra, la grâce devait le sortir, car elle voulait qu’il allât au bout. Son corps voulait vivre, et quand sa conscience s’effondrait, le corps tenait. Semblable à Loup Larsen, héros matérialiste de London, il ne s’en irait qu’après avoir épuisé toutes les possibilités, il ne céderait que vidé de la dernière force. Jusque là, il tiendrait, résisterait, lutterait. La valeur d’un homme, d’un être, ne réside-t’elle pas dans son amour de la vie, son aptitude à être vivant, à vibrer, à jouir, à sentir, à aimer, n’en fixe t’il pas le niveau de puissance ? Par conséquent la qualité de l’âme ne se mesure t’elle pas aux forces de résistance qu’on oppose à la mort ?
Son corps avait le plus intense appétit de vivre, il vivrait donc, et rien n’empêcherait son ascension, son épanouissement. Il partirait quand il le jugerait bon, l’œuvre réalisée, la conscience en règle, le corps rassasié, le cœur sans regret, et enfin satisfait.
L’alcool n’est une solution que lorsque tout paraît bouché, parce que l’apparence exprime souvent la réalité, et qu’alors, il nous reste la bouteille pour s’évader. Mais Jonathan, malgré ses multiples chutes, gardait la foi, une parcelle jamais tout à fait éteinte d’espérance au fond de lui. La divine liqueur, ne fut pas son seul moyen d’évasion, ni le principal, d’ordre mystique. Après le monastère catholique, un temple zen accueillit ses ferveurs, puis à nouveau, un monastère. Mais à chaque fois, malgré la paix certaine qui le récompensait de sa pratique sans concession, il lui venait des questions perturbantes pour lesquelles nul n’avait les réponses suffisantes et définitives. Les livres n’y suppléant pas, il consignait précieusement ces problème et tentait lui-même de les résoudre. Mais il ne se contentait pas de vagues réponse à propos de vagues questions, de vagues angoisses comme le doute. Il attaquait, il s’acharnait sur l’objet de ses espérances, car si celles-ci étaient fondées, rien ne pourrait nuire à ce qui ne manquerait pas de se manifester, sous une forme ou sous une autre, sous le sceau de l’indubitabilité.
La pratique méditative et ces résultats ne parvenaient à calmer son exigence de solutions conceptuelles, ces recherches s’agrémentèrent, s’enrichirent d’aventures diverses.
Des combats à mains nues organisés à Paris lors de tournois, qui parachevaient sa formation martiale, et le situaient, quelques séjours en forêts à respirer une incomparable et bienheureuse solitude, où l’oubli des hommes, et le compagnonnage des moustiques, d’abord horripilant et quelque peu effrayant vu la taille des engins, manque lors du retour à la ville, où sa froideur, son manque de vie, de bruissement est sitôt évident, et puis des programmes, des ascèses, des mortifications, et de l’alcool –pour un monde meilleur-, et des lettres non envoyées, et puis des notes élevées en littérature et en philo, et très basses en maths, biologie et physique, et quelques relations affectueuses, respectueuses mais pas d’amis. Et, pour finir, le bac, l’épreuve finale, obtenu à l’oral, reprenant pour cela, fait très rare, les deux disciplines, philosophique et littéraire, où il avait pourtant obtenu ses résultats les plus élevés, où il avait, par conséquent, le moins de chance de faire la différence, mais il la fit. Premier diplôme de sa vie, une sorte de première consécration, tout s’ouvrait maintenant. Le monde savait officiellement qu’il n’était pas le déficient qu’on avait longtemps cru, et traité comme tel. Il l’avait prouvé. Mais ce n’était qu’un commencement.


Il est évidemment hors de question de restituer ici tout le processus de sa critique mystique, celle-ci comptant plusieurs centaines de pages, dont les manuscrits seront retravaillés, coordonnés et disponibles sous peu. Il nous suffira de citer un des arguments principaux qui ont poussé Jonathan à tourner la page et à entrer en philosophie, philosophie tant critiquée par les pseudo-mystiques de tous bords, alors qu’elle est, sinon l’unique, le plus sûr moyen de vaincre tout charlatanisme. Et pourquoi rejeter a priori le concept, la connaissance discursive, au profit d’une saisie intuitive soi-disant plus immédiate du monde, puisque la connaissance intellectuelle fait aussi partie du monde concret, du tout réel, et que, même du point de vue religieux, si Dieu a conçu le cerveau humain de façon à ce qu’il produise ce genre de connaissance, les mots, c’est évidemment pour qu’il les produise, et non pour qu’il passe outre, ou en dénie l’intérêt.
Mais voici l’argument de Jonathan. Constatant que tous, absolument tous les grands hommes étaient plus enthousiastes, plus doués, plus énergiques, plus passionnés que les êtres ordinaires, et que c’était justement par cela qu’ils réussissaient, il s’interrogea sur les causes de cette envie, ambition. Il comprit que ce n’était jamais le résultat d’un choix. On ne choisissait pas d’être Balzac. On l’était ou on ne l’était pas. Et l’énergie, la force, s’enracinait, toujours, dans le corps propre de l’individu. Il n’y avait rien à dire à cela. D’où l’énergie pourrait t’elle provenir sinon du corps ? Même dans le cas où on choisit de s’entretenir, ce choix n’est pas libre puisqu’il est déterminé par une première volonté de prendre soin de soi, qui est ni plus ni moins une conséquence de l’énergie dont on est porteur, ou plutôt qui nous porte, émanant exclusivement de notre corps. Ainsi, on est son corps, que son corps, et ce n’est pas le corps qui suit l’âme, mais bien l’âme, ou plus précisément le psychisme, qui suit le corps. Et tout est logique. Comment un être amorphe, qui ne vibre pas, ou vibre peu, pourrait produire, créer de grandes choses ? S’il y parvient, c’est que son apparence recelait des facultés inexploitées, qu’il a actualisées, c’est finalement qu’il n’était pas, dès le départ, un apathique, puisqu’il contenait toutes ses productions ultérieures en puissance.
Il existe des êtres qui sont apathiques de nature, ceci est incontestable ; ils sont mous, lents, et peu vibrants. Or, quand on nous enseigne que chaque homme est libre, que tous les hommes se valent, que tous ont la nature de Bouddha, ou de Jésus, c’est-à-dire qu’ils peuvent devenir Bouddha, ou Jésus, ou du moins s’en approcher, cela ne peut être vrai, puisque Jésus et Bouddha, et tous ceux qui s’en sont historiquement rapprochés, étaient, partageant le privilège des grands hommes, de fortes personnalités, des êtres ayant plus d’envies, ou de besoins que les autres, et donc pourvus d’un corps pathologiquement performant, et prisonniers de leurs propres productions corporelles, ils ne pouvaient faire que ce qu’ils ont fait, et n’étaient absolument pas libres. Qui peut le plus ne peut pas forcément faire le moins, car c’est se tuer que de se livrer aux petites tâches quand on est pourvu d’une nature grandiose, et, d’autre part, les petits ne sont nullement libres d’être autres choses que petits, de sortir de leur faible production corporelle, car cette insignifiante production, en tant qu’insignifiante, ne les pousse pas à vouloir autre chose que leur faible expression. Même si l’on admet qu’il faut abolir le désir, ne plus désirer même la cessation du désir, comme Bouddha, il faut au départ désirer plus que les autres, avoir le maximum de désir. Bouddha désirait ainsi, son désir était grandiose. La récompense est la mesure de l’ambition dans quelque domaine que ce soit. Tout cela, Jonathan le comprit par la seule observation, lors de ses retraites en monastère, en temple, mais l’histoire le confirme depuis ses commencements. Les présupposés mystiques ne tiennent donc pas la route. Il n’y a ni liberté, ni égalité, ni potentialité d’élévation commune à tous les hommes. Il y a le corps, qui commande foncièrement l’énergie et les aptitudes dont chacun dispose. C’est de la puissance du corps qu’émanera les possibilités de prises d’ampleur de l’individu. Un être, homme ou animal, c’est son corps. Jonathan me disait : « Tu me vois. Je suis mon corps et rien que lui. Comment t’en convaincre simplement ? Si j’avais un corps de chien, serais-je un homme ? Et avec un corps de chat, qui serais-je ? Dans le premier cas, un chien et dans le second un chat évidemment, nullement un homme. Un chien n’est un chien que parce qu’il a un corps de chien qui le justifie chien, le détermine chien. Si moi, j’avais le corps d’un doberman, je ne serais pas un dogue allemand, mais un doberman, et tel doberman par tel corps de doberman. Ainsi, je suis homme parce que j’ai corps d’homme et tel homme parce que j’ai tel corps d’homme. Pour toi également, tu n’es que ton corps. Ainsi, chaque être, du moins dans ses singularités, dans son individualité, se résume intégralement à son corps. »
Cette pensée matérialiste ne mit pas fin au réel penchant de son cœur. Elle le confirma dans la nécessité de rechercher avec toujours plus d’avidité comment concilier la scientificité la plus rigoureuse avec le souffle dont il gardait la certitude qu’il l’orientait, véritable origine de sa violence, de sa révolte, qu’il retrouverait quand, les obstacles enfin surmontés, la construction achèverait paradoxalement ce que seul dans un premier temps la destruction la plus audacieuse pouvait permettre comme sa condition de possibilité, signe de l’exigence la plus pure, la plus ardente.


Jonathan, déçu par les philosophes, élèves peu passionnés, sans culture littéraire, professeurs travaillant la théorie pour elle-même, s’y confinant, sans exigence pratique, prenant le concept pour fin, alors qu’il n’est qu’un moyen, se désespérait de trouver un alter ego, l’exception. Or, il la rencontra. On choisissait deux tuteurs, femme et homme, pour orienter les nouveaux arrivants. La fille qui occupait cette charge lors de son noviciat, n’était pas académique. Brune, voluptueuse, longs cheveux noirs, traits expressifs, charisme peu commun, corps aux formes abondantes, aussi enthousiaste que lui, son seul tort était d’aimer, d’idolâtrer Nietzsche, ce bon à rien naïf dont l’influence est désastreuse sur tous ceux qu’il inspire. Elle le remarqua rapidement, et leurs conversations furent la part la plus heureuse de la vie de Jonathan. S’il ne l’aimait pas d’amour, il se sentait en paix avec elle, immédiatement compris. Aucune nécessité de se justifier, d’amoindrir ses propos, avec un être semblable à soi. L’envie de parler elle-même cède la place au silence quand la compréhension réciproque est sûre. Elle était sa première amie, la première femme avec laquelle il avait pleine connivence, et contact réel, le premier être en général avec qui il fut bien, réellement bien. Mais, vraiment, il ne l’aimait pas d’amour, preuve en est que si tel avait été, sa nature n’aurait rien permis qu’il se passa. Cette femme, courtisane et sainte, actrice et mystique, femme aux potentialités de séduction machiavéliques, mais fondamentalement bonne, causa, par une mauvaise interprétation d’un acte de Jonathan, la fin d’une amitié qu’il croyait, qu’il sentait définitive. Le lendemain d’une soirée exquise, la nature généreuse de son amie l’envoya promptement
remercier Jonathan pour la joie, l’amour qu’il lui apportait, « sautant à son cou » si l’on peut dire, délaissant avec une jouissive impulsivité un anonyme qui l’accompagnait, quand, par hasard, ils se croisèrent dans la rue. Tremblant et bafouillant de gratitude, il commit l’erreur de se précipiter sur elle, quand elle s’en éloigna, pour lui réclamer son téléphone. Cette jeune fille, harcelée systématiquement par divers amoureux, crut qu’il allait se muer en un empoisonneur permanent, un transi de plus. Cette scène se déroulait, hélas, la veille de Noël. Déchiré par deux semaines où il ne la verrait pas, angoissé par le nombre de morts générés lors d’accidents de voiture, pendant les fêtes, Jonathan n’ayant nulle intention de déclarer une flamme qui existait mais n’appartenait pas au genre amoureux, désira simplement exprimer de vive voix sa reconnaissance pour ce qu’elle lui apportait, qu’elle ne connaissait que partiellement, ignorant son tumultueux passé, et lui préconiser la plus grande prudence sur les routes. Il y alla , dès le lendemain l’acquisition de son numéro de téléphone. L’accueil fut glacial, indifférent. Ses compagnons, des bourgeois incultes, riaient grossièrement. Il fut défait, vaincu, comprit, ou ne comprit pas, tenta de se maîtriser, et s’enfuit. S’étant longuement préparé, fumant nombre de cigarettes pour se décider mais relativement confiant, il ne s’attendait pas à çà. Il ne put délivrer ses paroles protectrices, le cœur et l’âme qui les portaient, sidéré par le maintien réfrigérant de sa tutrice.
Tout prêt de s’écrouler définitivement, perdant foi en tout homme -tous l’avaient trahi un jour ou l’autre- s’effondrant provisoirement, il surmonta, travailla, réussit brillamment ses examens, et garda le secret espoir d’une réconciliation. Il n’était pas cependant, de ces ridicules qui supplient, un pion qu’on manipule à son gré. Aussi, quand elle tenta de renouer, l’accueillit-il avec dédain, froideur, l’ignorant superbement, en apparence la méprisant. Elle fit une nouvelle tentative, et une troisième, où il l’humilia publiquement. Ce fut irrémédiable. Elle n’essaya plus. Lui, avec le temps, aurait souhaité y aller de nouveau, mais il n’était plus sûr des bonnes dispositions de son ancienne amie, et il ne voulait s’exposer à une seconde et cruelle déconvenue. Aussi en resta t’ on là, et Jonathan perdit sa seule amie, la seule amie qu’il eut jamais eue.


J’intervins alors. Ma présence, qui ne compensa pas la perte de cette femme, contribua à lui insuffler de nouvelles forces. Une de nos premières discussions portait sur l’amour. Voici, approximativement, quels étaient ces propos. « On fait de l’amour tout un mystère, de notre attirance pour tel être, et non tel autre, une énigme, sans que ce soit justifier. Le mystère, c’est l’origine de l’énergie amoureuse, sa teneur, ses fins, non le choix de la personne, qui n’est pas un choix, et qui est facilement exprimable. L’amour est nécessairement corrélé à l’habitude qui permet à l’être côtoyé de s’incruster, de s’imprimer en notre esprit, en notre mémoire, de remplir toute notre puissance d’imagination. Cet être peut correspondre réellement à ce que l’on aime, et l’habitude nous le fait découvrir tel, ou ne lui ressembler que très partiellement, et l’amour est le fruit d’extrapolations facilitées par le désir d’aimer, qui magnifie la vie. On ne choisit pas l’objet de notre amour lorsque celui-ci est fondé, que l’être aimé est représenté tel qu’il est vraiment. On peut, aussi, freiner, empêcher volontairement l’amour de s’installer, pour la raison qu’il nous paraît impossible par exemple, qu’il nous rend malade, en l’anticipant et en supprimant l’impact, la présence de l’être aimé dans/sur sa propre imagination. Un amour non pensé, non imaginé ne signifie rien. Plus son propre esprit est rempli, en permanence, de l’être aimé, plus l’amour est profond et fort. A la différence de l’amitié, l’amour ne repose pas essentiellement sur des affinités de goût. Un intellectuel angoissé peut tout à fait aimer une fille, insouciante et légère, pour des qualités qu’il mépriserait chez un homme. L’amour n’est pas identité, car alors l’ennui règnerait, ni opposition, car l’absence de connivence rend toute relation vaine, mais fondée sur une complémentarité globale. Il se trouve qu’un caractère, un tempérament, une personnalité, un ensemble de dispositions et manifestations existentielles dont la cause est le corps spécifique de chaque individu est en phase avec un certain type d’autres êtres qui expriment un tout qui leur correspond. Quand on aime, ce n’est pas pour les qualités ou les défauts d’un être, puisqu’on ne commence pas par les énumérer, par en dresser la liste, avant de jeter son dévolu sur telles ou telles personnes. Non, on commence par aimer, parce que la sensibilité, la peau, l’odeur, le son de la voix, les propos, la manière de s’exprimer, la façon de marcher, de s’habiller, de sourire, nous plaît, et tout cela nous plaît parce que nous-mêmes sommes déterminés par notre corps, notre vie, à les aimer. Si on aimait un être pour sa bonté, toutes les femmes aimeraient, comme maîtresses, Gandhi ou l’Abbé Pierre, et tous les hommes, comme amants, Sœur Teresa. On sait combien cela n’est pas vrai ! ».


A propos, encore, de l’amour, Jonathan, surprenant, fustigeait l’homosexualité. Malgré sa prédilection pour les artistes homosexuels, Oscar Wilde, TE Lawrence, Mishima, Montherlant, Proust, Gide, Visconti, Pasolini entre autres, il aimait exclusivement les femmes. Simplement, les artistes cités étaient inévitables, puisqu’ils étaient les plus ardents, les plus fins, les plus réceptifs. Mais Jonathan ne supportait pas la mouvance moderne des incultes. Gide disait qu’il fallait suivre sa pente en la montant, eux la descendaient. Jonathan combattait l’humiliation, eux, pervers, la recherchaient. Il citait aussi le « Miracle de la rose » de Genêt pour corroborer son idée que cette attirance était d’abord, au moins pour la plupart, psychologique. Notons en aparté la ridicule glorification du dur chez Genêt. D’abord les vrais durs n’existent pas, puisque nul être ne saurait être encore durs, à l’état tétraplégique. Ensuite, ceux qu’on appelle communément les durs sont plutôt des insensibles, des amorphes, donc des faibles. Les plus vivants, les plus remplis de force de vie, sont les plus puissants, mais, en tant qu’hommes, prenant vite la conscience de la disparition de tout ce qu’ils aiment, ce à quoi ils sont attachés, ils souffrent de cela, par leurs aptitudes à vivre, plus que les autres, et deviennent des faibles, d’une tristesse qui les terrasse et qu’ils ne pourront surmonter qu’en travaillant intensément à quelque œuvre donnant un sens, une signification dépassant toutes les affres de l’existence, de leur existence. De cette façon, ils renaîtront forts. L’exemple des artistes, comme de la cyclothimie et des grands hommes en général, illustre cela. Les plus vivants sont les moins durs des hommes. Voilà une conclusion qui, logeant la force dans l’émotion, a pour prétention d’en finir définitivement avec le mythe du dur, tel qu’on l’entend traditionnellement. Le dur n’est pas fort, et il n’y a pas de force sans sensibilité. Mais, revenons à l’homosexualité. Dans son livre « Miracle de la rose », le narrateur nous dévoile, quand il est encore peu sûr de lui-même, son attirance pour les « durs », ce qu’il prend pour de l’homosexualité, et qui n’est que l’immaturité de celui qui cherche l’autorité d’un père pour se fixer, à l’âge ou il ne devrait plus en avoir besoin, donc y associant un désir sexuel déplacé, qui n’est naturellement pas associé à ce besoin du père. Et puis, quand le narrateur est parvenu à une certaine assurance, qu’il a affirmé sa virilité, il cherche la féminité dans les jeunes hommes, donc la femme dans l’homme. Quel est cette drôle d’homosexualité qui cherche les hommes, et qui pourtant préfère la femme en l’homme ? Ce n’en est tout simplement pas une ! Les dominés adoptent cette aptitude parce qu’il est plus aisé de renoncer à toute force et donc à toute possible opposition, lorsque l’on n’est pas sûr de soi, et les dominants, parce qu’ils sacralisent la femme, pour tel ou tel rapport ambigu qu’ils ont eu avec leur mère, une grand-mère, une parente, et parce qu’en toute femme, ils voient cette divinité et ne peuvent se détacher de cette image. Leur homosexualité est donc d’essence purement psychologique.
Une autre raison, peut-être la plus conséquente, confortait Jonathan dans sa perplexité quant à la possibilité de l’amour entre sexes communs. L’amour, en plus d’une heureuse concordance, a pour substrat un mystère, qui est le corps de l’autre. Dans une relation entre sexes différents, il y a un infranchissable, énigme qui a pour fondement un corps dont les sensations, les réactions nous sont inaccessibles. Un homme peut très bien, en analyste, en universitaire, connaître le fonctionnement du corps de la femme, et de même la femme le pourra de l’homme. Mais vivre, ressentir ce qu’on éprouve dans ce corps très différent, avec ce corps, à partir de lui, voilà qui est impossible. Cette irréductibilité entretient l’amour par une imprévisibilité des réactions propice à l’étonnement, contraire à l’endormissement et nécessaire au réveil permanent de l’intérêt. Mais, l’attirance constante qu’un être éprouve pour un être au corps semblable est théoriquement impossible puisqu’aucun mystère de ce type ne peut s’enraciner dans un être dont le corps est comme le sien, corps qui est la véritable source des différences de nature.
Etre homosexuel, c’est chercher un autre soi-même, avec pour fondement un corps aux réactions que l’on connaît intimement, que l’on éprouve de l’intérieur, sans surprises véritables. Comment aimer dans un tel enfermement ? Quel intérêt que ce genre d’amour, ou la découverte de la fusion dans la radicalité de la différence n’évoque plus rien ?
Jonathan, à partir de ces considérations, virait presque à l’homophobie.
En général, la manie qu’ont les êtres d’abonder dans le sens d’autrui, même quand cet autrui se trompe, par lâcheté ou pour ne pas blesser, et d’y sacrifier la vérité, l’exaspérait.
Ainsi, il ne comprenait pas le fait que, pour les transsexuels, les médias jouent le jeu, et au lieu de qualifier d’hommes ceux qui ont voulu devenir femmes, les considèrent comme femmes. D’abord, une constatation simple lui venait à l’esprit. Si un homme demande à un autre, un médecin dans ce cas, de lui couper un bras, parce qu’il ne se sent pas à l’aise avec ce bras, il paraîtra insensé, et si le médecin exécute son projet, lui aussi sera jugé fou, et tous deux, dangereux, seront évidemment internés. Par contre, il semble presque admis désormais que, si l’on se sent mal avec son sexe, il est normal de vouloir le couper, mais le sexe est tout aussi, et sans doute plus important qu’un bras. Qu’attends t on pour considérer ces hommes, non de monstres, car la monstruosité est un moyen qu’ont les hommes d’isoler radicalement un être pour des actes dont ils pensent qu’ils ne pourraient jamais les commettre, bien qu’ils ignorent en réalité leur propre obscurité, facile processus de dédouanement, mais, au moins, de déments ? Et puis, suffit-il de se couper le sexe et de se greffer des faux seins pour être une femme ? Si l’on se greffe une trompe et des grandes oreilles, est-on un éléphant, et les hommes doivent-ils pour ne pas nous heurter, abonder dans notre sens, et nous laisser croire qu’on est éléphant ? Non, on ne sera pas éléphant ainsi ! Un transsexuel, d’homme qui se veut femme, a t’il, en plus de l’apparence, un appareil génital féminin, des règles, la possibilité d’être grosse et d’accoucher, l’intérieur féminin ? Est-il en tout un femme ? Non, alors il faut dire il et non elles quand on les désigne, contrairement à ce que l’opinion, le pouvoir tendent à faire actuellement. Ceci paraissait clair pour Jonathan, et je dois dire qu’il m’a convaincu.
Pour Jonathan, c’est le corps qui fait l’individu, qui lui donne sa valeur, et, plus généralement, qui la confère à tous les êtres. Animaux, végétaux et hommes sont soumis à la même règle, aux lois communes. Tous sont déterminés par le corps qui les constituent. L’humanité diffère tout de même en ce qu’il y a deux valeurs qui la régissent : la valeur réelle est la valeur naturelle, intrinsèque, dont l’être est porteur, c’est-à-dire le tout de ses dispositions physiologiques lui donnant le potentiel qu’il aura à exprimer. Pour ceux qui considèrent, comme les mystiques, que l’essentiel d’un être est le souffle impersonnel, l’énergie, la puissance qui l’anime, ils sont dans l’erreur car ceci est la vie elle-même, mais la vie n’est pas en elle-même une valeur, elle est la condition de possibilité de toute valeur.. Ce que vaut un être, ce qui signifie ce pour quoi il n’est pas rien, c’est la complexité de son corps qui le lui donne, car il n’y aurait pas, autrement, de différence fondamentale entre la larve, le crabe et les hommes. Le fondamental, l’essentiel n’est donc pas dans l’uniformité, bien que nous soyons effectivement tous issus d’une source commune, mais dans la singularité, et celle-ci est exclusivement corporelle. On n’en décide rien. Cette valeur naturelle est universelle en ce que tous les corps y sont pris, et elle varie énormément d’un corps à l’autre, y compris d’un homme à un autre homme. Il y a parfois plus de différence entre les hommes qu’entre un imbécile et un animal disait Montaigne. Cela est vrai, et c’est dû au corps. Mais, chez l’homme, cette valeur se double d’une valeur morale, qui, en soi, ne modifie nullement la valeur naturelle d’un être, c’est-à-dire ses facultés latentes, mais elle est nécessaire à la fructification, à l’épanouissement de ses dons, par l’orientation qu’elle leur fait prendre, qui permet à chaque puissance de s’affirmer, plus que se nier.
La théorie de l’influence du corps explique pourquoi certains êtres sont radicalement insensibles à l’art. Il est navrant de constater, pour un réel passionné, qu’on puisse lire Proust dix sept fois, et n’en rien retirer, en prétendant par exemple que tous pourraient le comprendre. Le narrateur, partageant implicitement l’avis de sa grand-mère, le démontre dans « A l’ombre des jeunes filles en fleurs », et donne à sa grand-mère une attitude consternée lorsque Madame de Villeparisis prend les Lettres de Madame Sévigné pour de l’affabulation. La grand-mère ne cherche même à pas s’expliquer car il s’agit d’une différence de sensibilité, ce qu’elle sent instinctivement. La sensibilité, s’enracinant dans la production corporelle propre à chaque être, reste en général à peu près équivalente tout sa vie, à moins de subir un traumatisme qui en infléchit irrémédiablement le cours. Madame de Villeparisis ne pourra donc, jamais ressentir l’affection de Madame de Sévigné pour sa fille, même s’il s’agissait de sa propre fille. Considérons maintenant une œuvre de Balzac. Elle sera, comme toute œuvre, empreinte d’une certaine sensibilité. Quand Balzac décrit une femme qui a la grâce, elle l’a selon sa sensibilité d’auteur, ses propres goûts d’artiste génial. Aussi, un homme ordinaire, qui, dans la vie n’éprouve du sentiment que pour des femmes que l’auteur trouverait vulgaire, ne va pas vibrer à la description réalisée. Il n’aimera pas cette femme qui aura un niveau de raffinement qu’il ne peut partager, éprouver. Comme toute l’œuvre sera investie d’une délicatesse égale, elle lui sera, par conséquent, définitivement étrangère. La valeur des œuvres est d’ailleurs paradoxale, car il y a bien des différences entre elles mais, à la différence d’un être, elles n’en ont pas –de valeur- pour elle-même. Si le plus misérable animal meurt, tout s’écroule pour lui, le monde n’existe plus pour lui, et il est donc, à la fois valeur inférieure quant aux êtres plus complexes, et valeur absolue pour lui-même, puisqu’il est centre de référence incontournable pour lui-même, et, ce centre disparu, rien n’importe plus à cet être y compris les êtres supérieurs. Par contre, si l’œuvre d’art disparaît, elle n’éprouve aucune perte, puisqu’elle n’a pas conscience d’elle-même. Intrinsèquement, un tableau, un livre ne comptent pour rien, ou seulement pour l’infinitésimal de conscience qui en constitue la matériau, et néanmoins, aux yeux des spectateurs, les œuvres se différencient, mais ils ne pourront en prendre toutefois que ce qu’ils pourront y mettre.
Si l’œuvre a une signification bien définie, elle ne sera malgré tout, totalement comprise que par des êtres d’une force équivalente à qui l’a produite. Reprenons avec Dostoïevski. Ses personnages peuvent bien être compris par des universitaires, mais comment pourraient-ils ressentir, de l’intérieur, la vie des personnages s’ils en diffèrent radicalement ? Seule une analyse fastidieuse leur sera accessible. Le héros du Sous-sol a toujours été considéré comme insignifiant. Mais, est-ce être insignifiant qu’être submergé par sa propre émotion au point d’être effacé par les authentiques minables avec qui il tente de converser, et qui ne le voient pas, par défaut de réceptivité.
Est-ce à la portée de tous de surmonter enfin son anxiété, et tenir un magnifique discours combattant la débauche, à une jeune et divine prostituée qui, o miracle, le comprend, enfin. Et est-ce commun, l’exploit de ravir un bon cœur ? Cet homme va tout refuser, s’enfermant dans le malheur, parce que, la joie lui ayant été quinze ans étrangère, il n’y croit plus, définitivement. Sans doute sombrera t’il, hélas.
Eh bien, ces exemples, auxquels se référaient souvent Jonathan, prouvent que l’art n’est pas démocratique , que les œuvres les plus précieuses ne sont réservées qu’à une élite, et cela irrémédiablement imposé par la place fixée pour chacun par son corps. Si la majorité ne revendique pas la priorité en ce domaine, c’est tout simplement que les défenseurs des grandes œuvres sont ceux qui leur correspondent, donc les plus ardents, les plus vivants, les plus impétueux, les plus doués. Comme, il paraît évident qu’on ne peut rien leur imposer, qu’on ne peut même rivaliser, la majorité ne cherche même pas à réclamer l’égalité. Ainsi s’explique pourquoi les véritables artistes souffrent toujours de la solitude. Leurs corps littéralement plus vibrants impliquent une nature, une vision, une façon d’envisager la vie radicalement autre. Montherlant pouvait donc s’étonner de sa réussite considérant qu’une poignée seulement le comprenait, puisqu’il en était effectivement ainsi. Le succès pour un véritable artiste est juste le fait d’une tendance générée par la poignée enthousiasme. Elle est affaire de mode, et la majorité achète quand l’opinion publique n’a pu, par la force de l’oeuvre, que suivre le mouvement imprimé par l’élite. Les seuls amis des artistes sont semblables à ceux dont ils découvrent les œuvres, et qui les poussent à créer à leur tour. Hélas, la solitude affective, le vertige de la puissance poussent nombre d’entre eux à la folie, au suicide, à un désespoir récurrent.
Pour la face optimiste de Jonathan dont la faible influence néanmoins existait, les corps, les natures évoluaient, très lentement certes, mais réellement. Aussi, l’art serait un jour accessible au grand nombre par le perfectionnement corporel choisi ou imposé à tous.
Si l’essence de l’homme, c’est de penser, en quoi le forcer à mieux penser serait le priver d’être homme ? Bien au contraire, ce changement des corps lui paraissait être le seul vrai moyen pour accéder un jour, par un saut définitif, à la généralisation des comportements sensés et dignes.
Malgré ces considérations, les angoisses de Jonathan empiraient. La lucidité tue plus sûrement qu’un coup de surin. Quand on sait que toutes ses aptitudes à jouir, à vivre, dépendent du corps, de son corps, la peur que celui-ci ne s’altère est inévitable. Jonathan, par-dessus tout, craignait une déperdition de son énergie, un amoindrissement de ses forces de vie, car, toujours, il ne connaissait pas l’amour vécu, et chaque instant passé sans femme aimée, c’était perdu, à jamais, et c’était se rapprocher du moment fatal où, inévitablement, il serait autre, affaibli. L’appréhension de ne jamais rencontrer, dans la pleine force de ses moyens, dans l’apothéose de sa conscience, l’amour si ardemment rêvé, prié, imploré, lui était redoutable, une cause de souffrances perpétuelles. Pressentant depuis les commencements cette vérité de l’influence du corps, il avait tenté, vainement, de tuer la lucidité par les divers moyens déjà décrits. Ceux-ci ne fonctionnant pas, c’est dans l’exercice de la pensée qu’il misait pour se sauver. Fatalement, sa sincérité l’avait mené, non à l’apaiser, mais à clarifier ce qu’il pouvait, autrefois, essayer de noyer.
Définitivement lucide, aucune échappée ne lui était plus permise. Comme Mishima, seul le suicide semblait lui être une voie, mais il savait qu’il était une vraie fin, la cessation inexorable de ses espérances, qui même si elles se limitaient maintenant par une rationalité qui le bornait à son propre corps, le portaient .
Il n’avait d’autre alternative que mourir ou chercher encore.
Peut-être trouverait-il autre chose, finalement. N’avait-il déjà pas évolué, changé de nombreuses fois de positions par le passé ? On croit avoir tout trouvé, avoir gravi le sommet de la clairvoyance, ce qui achève souvent de nous désespérer, tant nos résultats sont calamiteux, mais au fond de nous, l’espérance d’une vérité meilleure est là qui, au plus puissant de notre accablement, nous poussera au moment où nous sombrions définitivement. Ceux qui s’effondrent sont ceux qui, trop orgueilleux, sont persuadés que les positions fâcheuses auxquelles ils sont parvenus sont l’ultime vérité. Alors, ils s’y arrêtent, s’attristent de leur intelligence impitoyable, et en finissent. En ceci, l’humilité est une bonne chose, car c’est par elle, par l’acceptation de notre finitude, qu’une issue aux apories dévastatrices sera toujours considérée comme probable, ou au moins comme envisageable, possible. Ainsi, l’humble, fort des richesses imprévisibles qui le sauveront au moment opportun, ne se tuera pas.

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27 septembre 2015 7 27 /09 /septembre /2015 20:53

Matrix, thèmes philosophiques.


Sur l’ordinateur : -« Wake up » : Réveille-toi, réveille-toi du sommeil, mais aussi du sommeil des idées, de la pensée, du sommeil dogmatique.


-« Suis le lapin blanc » : référence à « Alice au pays des merveilles de Lewis Carol, classique anglais ( Walt Disney).
Les merveilles sont, ici, la réalité (sortie de la Matrix, qui entretient les illusions), mais vécue de manière intense, variée, dure mais riche de perspectives.


Dans la boîte de nuit, il est question du sens de la vie. Trinity dit à Néo qu’il cherche une réponse. Qu’est-ce que la Matrix ?


Thématique du choix entre deux options : A plusieurs reprises, Néo, qui signifie aussi « homme nouveau », « le neuf », « l’élu », « l’unique », se trouve confronté à un choix, une alternative qui engage sa vie, son avenir.


Lorsqu’il est dans le bureau, il a le choix entre deux risques, être pris (prisonnier, interrogé), ou s’enfuir (affronter le danger). Il s’interroge sur lui-même : « Pourquoi moi ? Je n’y arriverai jamais. », mais il le tente quand même.


Morpheus lui présente deux pilules, l’une bleue, l’autre rouge. S’il prend la bleue, il retourne à ses habitudes, sa routine. S’il prend la rouge, il se dirige vers le pays des merveilles, mais aussi la réalité, la vérité, peut-être dure.


Dans la voiture, Néo a un moment de doute, d’hésitation. Il désire sortir mais là encore, il lui faut faire confiance, ne pas reprendre ses anciennes habitudes, changer de vie. Néo avait déjà deux vies, l’une conformiste, conventionnelle, l’autre cachée, originelle, (pirate informatique, hacker).


Cypher, lui, regrette son choix. Il préfère l’illusion confortable, agréable, plaisante ( le goût du steak, le vin) à la vérité libératrice, émancipatrice, mais difficile.
Du coup, il trahit. Il préfère retourner dans la Matrix, la Caverne, le monde des apparences, des illusions, des préjugés, des opinions non fondées.


Le jeune hacker, lui, s’interroge sur le relativisme du goût, des sensations.
Qu’est-ce qui fait que nous pourrions être sûr, dans un monde virtuel, que ce que nous ressentons comme le goût du poulet est vraiment associé au poulet ?


Il a cette phrase intéressante :
« Renier nos pulsions est renier ce qui fait de nous des êtres humains ».
En effet, on considère souvent, même en philo, que nos pulsions nous rattachent à l’animalité, mais que c’est la raison qui nous élève jusqu’à l’humanité.
En fait, il ne dit pas le contraire.
Mais il s’agit, tout en les contrôlant, les régulant, de ne pas chercher à les supprimer.
Car si nous n’avions plus que la raison, si nous n’étions plus qu’une raison, sans pulsions ou émotions, nous ne serions plus humains, mais nous serions comme des ordinateurs, déshumanisés, comme la Matrix.


L’enjeu, c’est de sortir de la Matrix, comme de la caverne de Platon.
Mais quoi qu’on fasse, on fait parti du système, qu’on le veuille ou non.
La Matrix est la Caverne moderne, technologique. Qu’est-ce que le réel, demande Morpheus à Néo, si ce n’est des impressions sensibles, triées par le cerveau, qui lui proviennent sous forme d’impulsions électriques ?
L’homme est devenu prisonnier, esclave des machines, de la technologie. Non seulement, il en est dépendant, mais il sert de nourriture, d’énergie aux machines.
Question : N’est-ce pas déjà comme cela ?
Les hommes sont dépendants de ce qui fait leur prison. Ils sont prêts à se battre pour elle, pour ce qui les maintient en dépendance, dans l’asservissement.
« De la servitude volontaire » De la Boétie, ami de Montaigne.
Comme le système actuel de société, ou les médias (TV, radios, journaux), nous abrutissent, nous asservissent, nous aliènent, dirigent nos vies à nos places, si l’on n’y résiste pas.
La Matrix est une prison, mais on y est tellement habitué qu’on ne s’en rend pas compte.
Cependant, Néo, et d’autres, ont conscience que quelque chose ne « tourne pas rond », un désir de révolte face au monde injuste.
Comme on le voit cependant, il peut être dangereux de libérer un esprit trop tardivement, il y a des résistances, de la part de l’individu, à la prise de conscience et à la libération = évoque la psychanalyse
L’esprit s’accroche aux vieilles formes, à la répétition, aux habitudes qu’il a prises.
Cependant, lorsque la libération commence, on accède au monde réel et à la vraie vie.
Morpheux à Néo : « Bienvenue dans le monde réel »
Néo : « Je suis mort »
Morpheus : « Bien au contraire »
Néo : « Je peux pas rentrer »
Morpheus : « Si tu le pouvais, le voudrais-tu vraiment ? »


Morpheus : « Tes yeux, ils n’ont jamais servi »


Lors de la visite à l’Oracle : Morpheus : « Je te montre la porte, à toi de la franchir ».
La libération ne peut qu’être individuelle, singulière.
L’Oracle, « L’Oracle de Delphes », prédit l’avenir, accède à des connaissances mystiques, est un intercesseur entre la Terre et le Ciel.
Prophétie : Un être doit libérer l’humanité.


Episode de « l’enfant à la cuillère » : « N’essaie pas de tordre la cuillère, c’est impossible. » C’est ton esprit qui se tord ». Thèse idéaliste absolue, immatérialiste (Berkeley, « tout est esprit »)
On peut aussi interpréter ce passage comme suit : On ne peut changer l’ordre du monde, mais on peut changer son propre regard sur le monde, sa propre volonté, se concentrer sur ce qui dépend de nous = Stoïcisme (Ne pas être dépendant, ne pas s’attacher à ce qui ne dépend pas de nous).


Lors de son arrivée, chez l’Oracle, Néo renverse un pot de fleurs.
Aurait-il pu en être autrement ?
Problématique philosophique : Déterminisme et liberté, destin « tout est écrit » et libre-arbitre.


« Connais-toi toi-même » Devise de Socrate


Thème du sacrifice (Néo ou Morpheus) : encore une question de choix. Il faut beaucoup choisir dans ce film. La vie est faite de choix.


Impression de déjà vu : « fausse reconnaissance » chez Bergson


Thématique des arts martiaux


Le film Matrix est en quelque sorte une philo de l’action, philo pratique, ou l’on s’éprouve en optant pour des choix et en prenant des risques.


Grâce à la technologie, il est possible d’assimiler rapidement des contenus, de façon accélérée.


Dans le dojo, Morpheus : « Ne le pense pas, prends en conscience ». Distinction pensée/conscience. S’oppose au « Je pense donc je suis »
Morpheus : « N’essaie pas de frapper, frappe-moi »
Logique Taoïste : « Agir sans agir, frapper sans frapper »
« Libère ton esprit »
Il faut que Néo assimile la technique de façon à l’incorporer en lui, que ça devienne naturel, comme une seconde nature, spontanée, sans besoin de réfléchir.
L’efficacité n’est donc pas une question de rapidité, plutôt d’anticipation, et d’harmonisation des mouvements, d’adaptation spontanée.
C’est pour cela que Néo pourra vaincre les agents.
Ceux-ci sont des virus qui prennent parfois leur indépendance et pervertissent le système à leur avantage.
Ex : L’agent Smith (comme ce qui se passe dans nos ordinateurs, mais aussi dans nos corps)


Or, les agents sont très forts mais ils obéissent à des lois (de la Matrix), comme des lois naturelles, mais Morpheus dit que Néo pourra les surmonter, car il transgressera les lois naturelles.
Pour éviter les balles, il ne doit pas être aussi rapides, ou plus qu’elles, mais il doit pressentir leur trajectoire et se déplacer, se mouvoir en harmonie avec elles, en même temps.


Est-ce que c’est possible ? On raconte que certains maîtres l’ont fait (Ueshiba : les balles n’étaient cependant pas aussi rapides que maintenant), et un combattant comme Anderson Silva se rapproche parfois de cet idéal. Il sent, anticipe le coup et bouge dans la direction qui convient, bien avant que le coup n’arrive à destination.
C’est un peu « magique » à voir.



La liberté dans Matrix


Présentation


Il existe plusieurs types de liberté :
-Liberté d’expression (paroles, écrits, médias)
-Liberté de pensées, d’opinions
-Liberté de religions [(ex : la laïcité garantit cette liberté puisqu’il n’y a pas de religions d’Etat, imposée (Séparation de l’Eglise et de l’Etat loi 1905)]
-Liberté de mouvement, le droit de se mouvoir librement (distinction entre droits abstraits et droits concrets = Marx : la théorie s’oppose à la pratique)


-Liberté politique : -monarchie
-oligarchie
-tyrannie
-démocratie : Le peuple gouverne donc il reste libre puisque selon la formule de Rousseau : « Obéir à la loi qu’on s’est prescrite est liberté ». La volonté générale qui s’exprime dans les lois incarne, manifeste la majorité des volontés individuelles.


-Liberté psychologique (se libérer de ses névroses, problèmes existentiels)


-Liberté morale : le libre arbitre, la capacité de s’auto-déterminer, de choisir, implique la responsabilité, et s’oppose donc au déterminisme.


Illustration dans le film


-Liberté de mouvement : Prise de conscience, sans pensées « Libère ton esprit », grâce aux arts martiaux, et également liberté de mouvement liée aux technologies.


-Liberté politique : Dans la Matrix, elle n’existe pas. Il y a un idéal du bonheur imposé de force à tous par les architectes de la Matrix, au mépris des volontés, désirs, libertés individuelles : évoque le Totalitarisme.


A cela s’oppose les révolutionnaires, qui désirent un contre-pouvoir (législatif, exécutif, judiciaire en France : Montesquieu « L’Esprit des Lois »)
Ils recherchent un monde meilleur.


-Liberté d’expression : Les insurgés cherchent à l’obtenir


-Liberté de pensée : Idem


Liberté psychologique : Néo est souvent dans l’impasse. Il ne sait pas ce qu’il doit faire s’il est l’élu, ou s’il ne l’est pas. Et quelle est la place de la liberté dans tout cela ? S’il est l’élu, s’il y a un destin, quelle place reste t’il pour la liberté ?


-Liberté morale : « Wake up ». Réveille-toi. Libère toi de ton sommeil dogmatique, de tes préjugés.


Le choix est omniprésent dans le film. Choisir sa vie, son destin, son camp.


Néo, à chaque fois qu’il est confronté à un choix, s’oppose à ses anciennes croyances et habitudes [(dans le bureau : s’évader où se constituer prisonnier), (entre la pilule bleue, le retour aux habitudes, et la pilule rouge, libération des anciennes perspectives), (dans la voiture avec Trinity)]


A l’inverse, Cypher, lui, regrette son choix. Il décide de retourner dans la Matrix car l’illusion (le goût du steak, le vin), lui est plus douce que le réel.
Ainsi, il trahit.
Mais est-il réellement responsable ?
Son choix est-il conditionné, déterminé par son inconscient, son éducation, son environnement ?


Néo doit amener « un monde où tout peut arriver, ce qui en découlera, à vous d’en décider ». Les libertés individuelles orientent vers telle ou telle direction. (Sartre) Ce n’est ni le hasard ni le déterminisme qui le créeront.


Mais à cela s’oppose la parole de l’Oracle. « Il y a un programme pour tout, arbres, oiseaux, vent ». Comme pour les lois naturelles de notre monde.
L’homme serait-il un « empire dans un empire », ou serait-il soumis aux lois naturelles communes, déterminé par elles ? (thèse Spinoziste du déterminisme)


C’est ce que pense le Mérovingien :
« Une seule constante : action/réaction, cause/conséquence ; un seul principe, la causalité », c’est-à-dire que l’homme n’échappe pas, ni sa volonté ni ses désirs, au déterminisme.
Il pense donc comme Spinoza.
« L’homme se croit libre parce qu’il a conscience de ses actions, mais il ignore les motifs qui déterminent à agir. »
« L’homme ne désire pas une chose parce qu’il la juge bonne, mais il la juge bonne parce qu’il la désire ».


A cela s’oppose Morpheus :
« Le choix vient avant ». Il pense comme Sartre, que l’existence précède l’essence, et que l’homme est libre.

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27 septembre 2015 7 27 /09 /septembre /2015 02:37

Grandeur et décadence




Aux Mychkine ignorés




Je n’ai pas eu d’adolescence. Rater son adolescence, c’est entrer dans le monde des adultes complètement décalé, avec beaucoup de choses, essentielles, à rattraper. Rétrospectivement, je puis dire de ma vie qu’elle fut aux trois quarts infernale. Bonheur mitigé d’abord, suivi de la chute classique, brisure compensée et magnifiée, comme dans toute bonne histoire, par une rédemption, qui, logiquement attendue, doit fermer le cycle type. Mais cette fin du parcours s’achève toujours, dans la réalité, par la mise au tombeau, triste événement. Ce dernier fait est tragique pour l’homme insatisfait, et libérateur pour l’homme heureux, contrairement aux idées reçues, puisque l’aigri ne disposera, mort, d’aucun moyen pour rééquilibrer ses misères quand le chanceux, lui, repu des plaisirs et joies variés offerts par ce monde, n’aura, rassasié, aucun regret, aucun regret de le quitter. Ce dernier fait, donc, ne compte pour rien dans l’esprit des gens, quand l’homme s’en est allé accompli, apaisé, reconnu et aimé, car on se dit toujours que les derniers moments, s’ils sont heureux, compensent les affres de la plus pitoyable des existences. Ils laissent alors une impression définitive de victoire. C’est, après une vie misérable, le triomphe de la justice, du bien sur le mal. Le bonheur l’emporte enfin sur le malheur dans l’être finissant, et l’homme s’éteint réconcilié. Hélas, toute vie humaine ne donne pas cette impression finale de victoire, et on aimerait qu’un autre destin coiffat certaines des vies les plus glorieuses. Van Gogh, Hölderlin, Nerval, Nijinski et tant d’autres, que nous aimons et vénérons, ne s’achevèrent pas dans la grâce d’un apaisement divin. Et moi-même à mon niveau.


Voilà enfin mon histoire, ses grandes lignes très brièvement racontées. Enfant complexé par les moqueries de mes camarades, je compensais les incessantes brimades infligées à l’école par l’amour de mes parents, qui me choyaient. Mais la vie réclame de l’ouverture, cherche à s’épandre quand elle mûrit, et l’âge vient où se cantonner dans le monde clos et protecteur de sa famille n’est plus tenable. La famille ne suffit plus. Alors, on ne se juge plus à partir des louanges habituelles de ses proches, mais, confronté à une autre réalité, on se croit objectivement considéré par les remarques, impitoyables, des autres enfants. Un jour, on se révolte contre cette nouvelle et cruelle image de soi. Il existe cependant des révoltes qui durent, qui durent, et qui n’en finissent pas. Celles-ci, on les subit, pour le tort de trop les avoir approfondies.


Adolescent soumis aux cruautés de mes propres angoisses, il me fallait tourmenter tous les autres pour oublier mes multiples inaptitudes, et simplement pour exister. Ma famille aisée rompit avec moi, et je perdis ainsi tous mes appuis, toutes mes sources d’affection. J’allais si bien vers le mauvais chemin, que, forcé à quitter mon collège, on me plaça dans actuellement fort à la mode, un centre d’éducation renforcée. Difficile, ce le fût assurément pour moi, qui, malgré mes violences, demeurait en mon être fondamentalement Proustien. J’en sortis évidemment ravagé, et plus radicalement autre que jamais. On osa pour les études un nouvel essai. Cette tentative contenait en elle tout le potentiel de l’échec, qui advint effectivement. Devenant victime d’une réputation dont je me servais comme d’un rempart, je fascinais mes camarades par mon statut intriguant. A cet âge-là, les collégiens ressentent une attirance marquée pour tout ce qui rapproche du criminel. Peut-être, mal agir est-il l’apothéose de leurs envies, car ils y voient une liberté qui rit des conventions. Plus tard, cette liberté leur paraîtra ce qu’elle est vraiment, une pure apparence, et une illusion des plus conventionnelles.


Encore une fois, on me renvoya. Je m’inscris donc, par pure nécessité, en une formation professionnelle en comptabilité. Le temps que je passai dans ce lieu, il me fallut avaler force alcool pour oublier les froides formules administratives dont on nous imposait la maîtrise. Comme j’écrivais des poèmes en place des tableaux à entrées et sorties qu’on nous demandait de composer, on me contraint gentiment, comme on le devine, à partir. Je quittai donc cet établissement généreux. Bien sûr, comme aucune femme ne voudrait d’un homme possédé par l’échec, toutes ces années se déroulèrent sans. Il ne me restait plus que le service ! Je le vécus intensément chez les parachutistes, c’est-à-dire très mal. Peut-être la raison en est-elle simple, car je devançais l’appel et effectuais mon année de régiment émergeant tout juste de l’enfance. Ainsi, en plus de la dureté particulière à notre arme, nous étions seulement deux de mon âge, parmi les quarante monstres de la section. Inutile de décrire ici une ambiance que tout le monde connaît. Elle n’était pas mon type, et j’avais une tendance fâcheuse à ne jamais trouver ma place.


Enfin, je ne vécus pas, ici encore, l’acte crucial qui change définitivement la vision masculine du monde. Cette année fut malgré tout une réussite, car, il est vrai, j’accomplis quantités de séjour en prison militaire, ce qu’on appelle « le trou », mais, hormis cela, je parvins à me plier, à peu près, aux exigences élémentaires de la discipline, et je ne quittai l’armée qu’après y avoir fait mon temps. Dieu seul, s’il existe, sait la voie, certainement désastreuse, que j’aurais suivi si j’avais encore échoué. Mais là, j’étais fier. J’étais enfin allé au bout de quelque chose d’officiel, reconnu socialement. J’étais un homme, un vrai, quoique pas encore entièrement, si l’on se souvient bien de mes propos antérieurs, de ce que je n’avais toujours pas fait. Mes parents, enfin émus par un premier succès, se réconcilièrent avec moi, et ils me proposèrent à nouveau d’étudier.


Mûr et confiant, je repris donc le chemin des bancs d’école. Doué et travailleur, je réussis brillamment. J’obtins mon baccalauréat, avec mention honorable. Je décidai alors de m’engager dans ce que j’aimais, la littérature. Toutes les portes furent ouvertes sans encombres. Vainqueur des aléas qui durement m’éprouvaient, je surmontais le passé. Le sujet de ma maîtrise portait sur David Goodis, auteur de romans noirs, Dostoïevski en mode mineur, mais qui avait la vertu, quand je le lisais, de me faire revivre. Quel thème, que celui traversé par ces livres. L’homme brisé, c’était moi ; sauvé par la femme rédemptrice, c’étaient mes espérances. Toujours seul, et luttant contre la lucidité qui anéantissait mon stoïcisme, car elle me montrait que la vie n’a de valeur que par ce qui me manquait, l’amour et l’amitié, j’atteignis, par je ne sais quel miracle d’abnégation, la consécration, en obtenant l’agrégation.


Anciennement et en tout milieu méprisé, je pouvais dorénavant enseigner la littérature. Quelle revanche ! Malheureusement, j’étais seul pour savourer mon triompher. Quand allais-je trouver la femme à qui je pourrai tout exprimer, et les errances du passé, et mon inexpérience de ce qui est pudiquement, mystérieusement et de façon humoristique, appelé la chose ? Où était-elle celle qui spontanément me comprendrait, m’aimerait, me pardonnerait ? Là, un miracle eut lieu. C’est dans un café, tard le soir, que je rencontrai mon Aglaïa, digne, souriante, flamboyante et simple dans le même temps. Et c’est moi qu’elle regardait, et c’est moi qu’elle appelait de ses pupilles amoureuses. Sans doute, reconnut-elle en moi son Mychkine, à la vie ignorée. Merveilleuse rencontre, parce que c’est dans ce genre de lieu, tard le soir, seuls devant leur verre de bière, que les héros déchus attendent, passifs, la femme dont ils savent, par expérience, qu’elle ne viendra jamais ainsi, mais qu’ils n’ont plus la force de conquérir. Et ce que j’espérais, mais dont je savais qu’il n’y avait aucune chance pour qu’il arriva, arriva pourtant. Je fis l’amour pour la première fois. Cet acte redouté, cette confrontation de deux puissances antagonistes, tellement intimidante, ne fut pas objet d’une discussion le préparant, ni celui d’un effort pour que je surmonte mon émotivité, mais, naturellement, nous nous enlaçâmes, nous nous déshabillames, nous entrions l’un dans l’autre, et nous étions à la fois deux et un, une parfaite osmose, comme la fusion mystique est censée être le retour d’une âme à l’unité d’où elle émane, mais tout en conservant sa singularité, son être propre. Elle prit soin de moi, et perdant progressivement le besoin de me faire materner, je devins plus homme, et pu la servir à mon tour, comme elle me sauva de moi-même.


Cela dit sans ironie, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. J’écrivais depuis les premières révoltes, et je désirais maintenant publier un récit autobiographique. J’attendais, de plus, une affectation à l’université pour y enseigner la littérature. Tous mes rêves, donc, se réalisaient. J’avais la reconnaissance et on m’aimait pour ce que j’étais L’enfant prodigue assurait son retour. Il survivait, s’exprimait et triomphait des démons du passé.


Puis tout se brisa, très rapidement. Je fêtais avec des amis, terme non galvaudé car nous partagions les affinités principales, celles de l’ordre de la sensibilité, les promesses d’un éditeur pour la publication du récit de ma vie, que j’avais enfin terminé. J’étais seul quand je rentrai vers l’appartement que mon amie n’avait pas quitté pour cette soirée et que nous louions depuis peu, quand des fâcheux me haranguèrent. Alors, la boucle se boucla, et le cours tragique du destin s’avéra inexorablement fatal pour moi. J’étais heureux. Je n’allais donc pas me laisser démolir bêtement. Le coup que j’assénais pour me défendre, atteignit une telle majesté qu’il fit fuir l’autre agresseur. Sur ce point, j’étais sauvé. Mais trois vies en un rien de temps furent irrémédiablement brisées. Il n’y avait qu’une faible probabilité, la probabilité que je gagne à un jeu de hasard, pour le tuer ; une chance sur un million. Son cerveau n’a pas supporté. Une mauvaise combinaison, de mauvaises répercussions neuronales ne m’ont laissé aucun espoir.


Les jurés n’ont retenu aucune circonstance atténuante, rapport au passé. Exclu de tous les endroits, mal noté en centre fermé, parachutiste passant un tiers de son service au trou, alcoolique, pratiquant les arts martiaux, cela leur a suffi pour me juger ; ils n’ont prêté nulle attention au reste, l’essentiel pourtant, la grâce en cours, le salut à l’œuvre. Elle, la femme rédemptrice, n’a pas supporté, parce que nous avions des projets ensemble, parce que nous étions heureux ensemble, elle par moi et moi par elle, parce que, surtout, elle m’aimait. Perpétuité ! Depuis, j’ai tout perdu, alors, je me laisse vivre. Toute humanité s’est enlevée de moi. Un codétenu a tenté de me violer. Haineusement, parce que je n’aime pas les violeurs, je l’ai poignardé. Depuis, on se méfie de mes réactions, on me laisse tranquille, car on me croit dangereux. C’est hélas vrai. Je ne suis plus vraiment homme, et la pitié s’en est allée comme l’espoir. En fait, je ne suis plus rien. Je ne ressens plus d’émotion. Mon cœur est mort. Il ne vibrera plus, ni le reste, plus jamais. La seule activité qu’on m’autorise encore, c’est d’écrire, alors j’écris.
J’écris.

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