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30 décembre 2018 7 30 /12 /décembre /2018 19:31

 

Je ne sais pas quelle est l’explication la plus pertinente pour élucider le fait d’être surdoué. Peut-être y a-t-il une convergence entre différents déterminismes. Est-ce que le biologique , la complexité corporelle prime ? En tout cas, il faut un substrat suffisamment organisé pour que les propriétés spécifiques du surdoué puissent émerger. Et après ? Cette « différence » est-elle proche de la définition du génie par Sartre : « Le génie n’est pas un don, mais l’issue qu’on s’invente dans les cas désespérés, ou le désespoir surmonté à force de rigueur ». Est-ce aussi proche de l’apport psychanalytique, un détournement des pulsions érotiques vers des objets de savoir, un surinvestissement, une surcompensation qui implique une métamorphose cognitive ? Toujours est-il qu’on ne mesure pas encore à quel point il est difficile de ne pouvoir échanger qu’avec un nombre restreint de personnes sur ce que l’on aime. Certes, l’affection peut se trouver ailleurs, et j’aime être en compagnie de gens qui m’apportent autre chose, de la chaleur humaine, de l’attention et du réconfort. Je dirai même que c’est l’essentiel. Mais le constat est là. Je n’aime ni le foot, ni le bowling ou la pétanque, les jeux vidéo, les voitures ou le bricolage. J’aime, de façon même obsessionnelle, la littérature, la philo, le cinéma, les sciences humaines en général, les divers courants de spiritualité, et les sciences exactes. Et les arts martiaux, le yoga et la danse. Et, heureusement, je rencontre des hommes et des femmes qui partagent ma passion pour un, deux, ou trois de ces domaines, et avec qui je peux aller loin, m’exprimer sans frein. Mais j’ai aussi, souvent, l’impression d’être seul de mon espèce parmi la foule, et je me console à la pensée qu’il y a encore plus doué, plus obsessionnel que moi, et que ces individus, pas tous, ont pu vivre, peuvent vivre malgré tout.

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30 décembre 2018 7 30 /12 /décembre /2018 19:30

Dans le développement personnel, on culpabilise souvent les hommes qui ne réussissent pas, parce qu’ils ne veulent pas assez réussir, ne veulent pas assez être heureux. La psychanalyse, ainsi que la sociologie démontent ces préjugés volontaristes, l’idéologie du mérite. Moi, on m’a souvent félicité pour ma reprise d’études après l’armée, puis pour ma réussite. Mais je n’étais pas plus méritant alors qu’adolescent quand j’étais en échec  scolaire. Je voulais tout autant réussir, j’étais tout aussi méritant, mais je n’y arrivais pas. Le recours à la volonté, comme si celle-ci était indéterminée, toute puissante, est une mystification.

Réfléchissant sur le problème du mal avec un ami fort érudit dans le Bouddhisme, et qui me disait que quelque part, tout était bien, il fallait juste en prendre conscience, « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes » écrit Leibniz, je lui objectai qu’un paralysé ne peut pas dire que c’est une bonne chose, ce qui lui est arrivé, mais que peut-il faire de bien, quand même ? Il n’a pas le choix de toute façon. Mais pour un génocide ? Comment des enfants morts peuvent s’épanouir ? Et c’est le problème. La rédemption est parfois impossible. La dialectique ne récupère pas tout. Purgent-ils une sorte de karma ? Leur sacrifice permet-il à l’humanité de progresser (par exemple : progrès de la chirurgie avec les « gueules cassées », notion de crimes contre l’humanité, dépréciation collective des valeurs guerrières, sensibilisation aux droits des prisonniers, au respect de l’homme en tant que sujet, à la protection des animaux etc) ? C’était un peu la justification donnée par mon ami. Moyennement convaincu quand même, pour les individus sacrifiés ou détruits.

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16 décembre 2018 7 16 /12 /décembre /2018 19:03

Brian entendit à nouveau parler de Clara. Celle-ci devait quitter la ville. Elle se croyait libre, et elle fuyait. Elle errait. Mais il fut surpris par sa propre réaction, car des souvenirs, des images lui revinrent. Et il ne put dormir plusieurs nuits de suite, tant cette non relation avait été intense, et l’avait blessé. Mais la bulle avait crevé. Il la pensait désormais excessivement narcissique, et jouant la profondeur. Combien en existent-ils de ces êtres creux, superficiels, qui simulent la profondeur, mais esquivent ou fuient quand on s’en approche, pour ne pas être démasqués ? Manifestement, elle ignorait tout de la philo, de la littérature classique, de la psycho, des sciences, de la spiritualité, et elle donnait la fausse impression de s’y intéresser, et elle l’avait eu, comme ça, tout en se refusant à tout contact réel et surenchérissant sur le mystère. Elle se voulait bienveillante, se pensait bienveillante, mais dans les faits, elle n’apportait que de la souffrance pour les êtres qui l’approchaient. Avec une généralisation abusive, elle aurait discrédité à elle seule tout le Peuple coréen, que pourtant il aimait tant. Mais il se garderait de cette tendance de l’esprit humain, et maintiendrait son intérêt pour la culture Coréenne intacte.

 

Il continuait à danser. Il se révélait danseur né. Pour lui, c’était un plaisir, une libération, une divine façon de s’exprimer, de se manifester, et il était surpris du manque de passion des livres sur la danse, ou émanant des danseurs pro qu’il voyait dans des spectacles ou des documentaires. Il avait regardé des danseurs expliqués qu’ils ne dansaient que pour être vus. D’autres chorégraphies ne se dégageaient aucune nécessité vitale, aucune urgence. La danse n’était pas pour eux une question de vie ou de mort. Or, c’est quand il dansait seul que Brian se sentait le plus libre, le plus déchaîné, inspiré.

Il avait également assisté à un spectacle sans prétention, organisé par un collectif de migrants. Et les mouvements traditionnels d’une danseuse Arménienne, si nobles, et l’expression si poignante de la souffrance d’une Djiboutienne, l’avaient davantage ému que la virtuosité de Pietragalla.

 

Il pensait que toute danse était cathartique, et que cette dimension ne se concentrait pas dans la mode des «Danse médecine », « Danse de la vie », « Danse énergie ». Pour avoir approfondi un peu, par la Biodanza, le life art process, la danse des cinq rythmes ,il se méfiait même de ces mouvements qui lui semblaient un peu sectaires, mélange de théories new âge, spiritualité dévoyée, développement personnel fumeux, et pur charlatanisme. Mais il aimait les danses folkloriques, la bourrée, le style Russe, Indien, Balinais, le flamenco, le tango, et il s’en inspirait, mélangeant cela avec des mouvements issus du taiso, du yoga, des arts martiaux, et de la danse contemporaine comme la danse gaga d’Ohad Naharin. Et il se créait son propre mélange, son propre style, ses combinaisons, sa voie. Parfois même, la danse le prenait d’un coup, spontanément, sans échauffement préalable, comme un impérieux besoin le conduisant à la transe, une transe libératrice. Et ce qu’il ressentait alors, ce pouvait être proche de l’extase éprouvée par des danseurs africains « envoûtés ». On était vraiment très loin des définitions ratiocinantes et verbeuses qu’il lisait et qui lui paraissait artificielles, sans vérité, à côté de la plaque.

 

« Il faut attendre que le sucre fonde » écrit Bergson. C’est tout le problème, mais aussi tout l’intérêt de la vie.

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10 décembre 2018 1 10 /12 /décembre /2018 20:49

Des souvenirs épouvantables lui revenaient. Sa personnalité détruite, Brian ne pouvait, à l’école primaire, au Collège, exister par lui-même. Complètement sous emprise, il n’avait pour ainsi dire pas d’existence autonome, pas de possibilité de s’affirmer. Et pas de moyens de protection, aucune estime de lui-même. Il avait été l’exclu, puis le violent dépossédé de lui-même, toujours essentiellement muet. Lorsqu’il était parti pour l’armée, c’était un des pires endroits où il pouvait aller. A dix-huit ans, sans diplôme, sans compétences manuelles, sans amis, fuyant sa famille, il cherchait un nouveau foyer au pire endroit pour lui. Pourquoi y était-il resté ? Parce qu’il préférait encore les coups, les insultes, les « y a rien à en tirer » venant d’étrangers que s’ils émanaient de ses propres parents. Et tous ses souvenirs refluaient. Tout était encore à faire. Il n’avait eu qu’une obsession après l’armée, prouver que si, il y avait quelque chose à tirer de lui. Il avait repris ses études, passé des diplômes, mais ce qu’il redoutait par-dessus tout, c’était se perdre à nouveau et revivre le passé. Ne plus pouvoir s’exprimer, être comme un objet, sans défenses. Et cette crainte lui avait posé d’énormes problèmes d’intégration sociale, professionnelle. Et s’il n’y arrivait pas ? Et si les formateurs, ses collègues, le traitaient d’idiot ? Et s’il était un idiot ? Comment sortir de ce cycle ? Accepter comme possible les brimades et l’enfer ? Ou se tuer ?

Il ne croyait plus en Dieu, mais il en avait tellement besoin.

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9 décembre 2018 7 09 /12 /décembre /2018 22:16

« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux

Et j’en connais d’immortels qui sont de purs sanglots »

Musset

 

Cyrulnik explique que le vécu subjectif des trauma n’est  pas nécessairement en adéquation avec la gravité des faits objectifs.  Une citation : « Quand le fracas vient de loin, d’une armée étrangère, d’un groupe d’hommes armés, d’une catastrophe naturelle ou d’une maladie, c’est le contexte et le temps qui attribuent un sens à l’événement, nous permettant d’affronter l’épreuve et de la changer. Mais quand l’agression vient de ceux qu’on aime, le travail de métamorphose est bien plus difficile. »

 

Brian n’aurait pas dû survivre, et il avait survécu. Pourquoi ? Il n’était pas heureux. « Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux », écrivait Camus. Et il avait tant étudié ! Comme Balzac, comme London, nuit et jour plongé dans différents domaines du savoir, philo, littérature, sciences humaines, sciences naturelles, arts, spiritualité. Pourquoi ? Il lui manquait l’essentiel. L’essentiel lui avait toujours manqué. Il n’aimait pas beaucoup Saint-Paul mais la citation issue des Corinthiens touchait juste : « J’ai beau avoir toute la science, si je n’ai pas l’amour, je n’ai rien ». Il se sentait si différent, si décalé. Avec qui parler de ce qui le passionnait, l’obsédait ? Terrible sentiment de solitude, de plus en plus oppressant. Et plus il se socialisait, plus paradoxalement, il souffrait d’isolement, moins il supportait son état. La question pour lui, ce n’était pas comment rejoindre le monde, mais comment rejoindre les gens ? Et toujours, seul, ses doutes sur lui-même qui le minaient, ses images violentes issues du passé qui le submergeaient, et il se demandait « suis-je idiot, suis-je débile ? Comment résister aux futures agressions inhérentes aux relations sociales autrement que par l’évitement ? Si je ne trouve pas mes mots, des réponses adéquates, serais-je le bouc émissaire, l’imbécile du groupe ? Et si je ne le suis pas, pourquoi ai-je été traité comme ça par le passé, ai-je été si violemment rejeté, méprisé ? » Immense faille. Il aspirait à rencontrer une femme plus âgée, protectrice et bienveillante comme Esther au début de « Daniel Stein, interprète » de Ludmila Oulitskaïa, qui aurait pu lui donner les assises narcissiques qui lui manquaient. Tout le contraire de Madame Hanska. Il n’était pas, comme Balzac, attiré avant tout par l’ambition et mu par la vanité qui poussait celui-ci vers des femmes essentiellement riches et nobles. Ce qu’il voulait, c’était être apprécié et compris, reconnu et aimé par une femme ayant de la profondeur, à même d’en guérir les blessures les plus indéracinables. Il voulait être sauvé, en somme, sauvé par l’amour et les attentions d’une femme capable de cet exploit. Comme Tim Guénard dans « Plus fort que la haine », il aspirait, enfant, à rencontrer une mère comme celle de « Rémi sans famille ». Plus tard, comme Elephant man, c’est l’actrice attentive et humaine (jouée par Anne Bancroft) avec laquelle celui-ci pouvait enfin s’exprimer, montrer son goût pour la littérature, dévoiler son raffinement et son extrême sensibilité, être partiellement reconnu, qu’il désirait. C’était Hélène Grimaud, avec laquelle il aurait aimé parler du « Loup des steppes », de Dostoïevski, des obsessions pour la symétrie, une femme avec une intelligence, une sensibilité, une culture, une attention particulière.  Et quand, très rarement, il rencontrait ce genre de femmes, le retour à sa solitude était épouvantable à vivre. Il prenait davantage conscience de ce qui lui manquait, à quel point ça lui manquait. Et pourtant, il avait connu pire situation. Enfant, adolescent, en centre fermé, à l’armée, et plus tard, il était encore plus seul.. Aucun interlocuteur valable, aucun témoin secourable à l’époque, juste quelques contacts, de temps en temps. Mais pour se faire reconnaître pour ce qu’il était, que d’efforts, que de luttes, que de chemins infructueux ! Quelle terrible épreuve, quelle terrible vie ! Une vie sans joie, solitaire, bordée par deux néants infinis, et dans laquelle, telle une fourmi menacée, il continuait de se battre, d’un combat absurde et vain, pour rien. Au-delà des forces d’un humain normal était l’abandon qu’il avait dû supporter, et supportait encore, cette solitude si difficile à rompre. Et dire que s’il avait été une brute, tout aurait été plus simple, malgré les épreuves. Pourquoi n’y avait-il pas une Alice Miller pour l’aider dans son entourage, une femme expérimentée comprenant tout cela, un contact réel, vivant, pas seulement confiné dans les livres et théorique, mais charnel et affectueux ? De la chaleur humaine, c’est ce dont il avait le plus besoin ! De l’amour. C’est peut-être pourquoi il s’entendait si bien avec les chiens, était si réceptif à leur détresse. Il était comme eux, un chien apparemment agressif, enchaîné ou enfermé toute la journée, qui ne désirait qu’avoir son lot d’affection en ce monde, et terriblement triste parce qu’il en était dépourvu. 

 

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3 décembre 2018 1 03 /12 /décembre /2018 20:26

J’ai vu un téléfilm français «Baisers cachés». Les deux héros, homosexuels, sont deux jeunes lycéens rejetés par les autres et par leurs familles. Après des péripéties, et un suicide évité de justesse, l’une des mères comprend que son fils est normal, et que c’est à eux, père et mère, de changer, et comme le père persiste dans sa violence, elle le quitte avec ses enfants, et lui dit qu’elle portera plainte pour maltraitance s’il nuit à son fils.

J’ai été touché par ce téléfilm. Mes problèmes étaient différents, mais j’aurais aimé que ma mère ait cette lucidité et ce courage. Et je suis surpris, comme à chaque fois, comme par exemple pour le héros du « Cercle des poètes disparus », du peu de résistance des jeunes rejetés, tant ma situation et la pression exercée sur moi était pire. Ce téléfilm m’a aussi fait prendre conscience à nouveau de l’importance du père, de son approbation, son encouragement, sa reconnaissance. Quand il manque, et pire, quand il malmène son enfant, il n’y a pas de bases sur lesquelles construire, d’estime de soi possible, de narcissisme sain. L’importance du Père pour s’assurer une place en ce monde.

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2 décembre 2018 7 02 /12 /décembre /2018 19:16

Brian avait un défaut de socialisation. Mais c’était quoi se socialiser ? Regarder Koh Lanta, le foot, rire devant des émissions vulgaires, lire Marc Lévy, marcher au pas, aller faire la guerre la fleur au fusil, embrasser tous les préjugés de son temps, accepter l’esclavage, tolérer l’intolérable, et avec une meute d’abrutis lyncher joyeusement Elephant man ? Plutôt crever !

Entre Silbermann et ses persécuteurs grégaires, Brian, autre Silbermann, mais surentraîné, éliminerait, pas avec la froideur d’un professionnel mais avec grand plaisir, ses bourreaux. Mais il en fut. Persécuté d’abord, puis persécuteur, encore persécuté, et enfin persécuteur, dans un cycle sans fin. En toute logique, et malgré les violences subies, il aurait dû commencer l’œuvre de justice par lui-même. La violence commise par autrui étant aussi conditionnée que la sienne, il devrait s’éliminer d’abord, ou plutôt s’éliminer en bout de course, tuer, puis clore l’œuvre divine, la colère de Dieu, par son sacrifice. Finalement, le Diable et le Christ ne font qu’un. Ils bossent tous les deux pour la même finalité, et servent le même patron. Mais comme le Christ a échoué, Dieu envoie le punisseur. Et se prendre pour le punisseur, la colère incarnée de Dieu, c’était un délire psychotique dont Brian était encore indemne. Non, il était lasse de tout ça. La corruption régnait absolument partout. L’homme était à la fois trop et pas assez animal., un entre deux déstructurant et destructeur, et Brian, lucide, savait  que d’une façon ou d’une autre, il était piégé. Il ne pourrait ni amender le monde, ni le fuir, ni y vivre en supportant l’omniprésence de la violence. Il pourrait juste se trouver lui-même ou se saborder. Pas d’autres options, de troisième voie.

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2 décembre 2018 7 02 /12 /décembre /2018 19:10

 

Dans une phase très dépressive, en période d’effondrement, perdant toute estime de lui-même, Brian fut de nouveau obsédé par le suicide. Pourquoi, dans ce monde absurde, cette vie absurde, sans échappatoire, ou la lucidité générait encore davantage de souffrance que l’ignorance, un monde où il ne pouvait trouver ni place ni amour, un monde affreux, avec en plus le néant de toute façon terrifiant au bout, pourquoi tenir le coup ? Si, au moins, après un milliard de milliard d’années, on revenait, mais il ne croyait ni aux vies antérieures, ni à l’immortalité. Il lui aurait fallu une aide divine pour le sauver. Mais les millions d’enfants juifs, arméniens ou rwandais y étaient passés, pourquoi l’aiderait-Il, lui plus qu’un autre ? Devrait-il même accepter cette injustice ?

 

Il avait beau se reconnaître dans les récits des traumatismes par des grands thérapeutes, comme Irvin Yalom, Alice Miller, ou Cyrulnik, ça ne l’aidait pas à sortir de ses schémas répétitifs, obsessionnels. Il lui aurait fallu l’attention d’une mère chimpanzé envers un bébé ou un jeune chimpanzé blessé, une sollicitude et des soins maternels, apaisants, réconfortants, suffisamment pérennes pour lui donner une place et une stabilité, une reconnaissance pleine. Il courait après quelque chose, comme cette reconnaissance dont il pressentait qu’elle lui manquerait toujours, qu’elle lui échapperait toujours. En plus de ses manques, ses dons multiples, intellectuels, physiques, l’isolaient encore davantage que s’il avait été une brute consensuelle. Il ne voyait aucune issue, aucun échappatoire. Il portait une faille, un abyme irréductible, et malgré les conversations brillantes qu’il entretenait, il s’effondrait dès qu’il se retrouvait seul, obsédé par ses démons, des images du passé, le besoin de prouver incessamment à autrui qu’il n’était pas débile, idiot, qu’il existait, avec son propre monde intérieur, ses propres idées. Mais les violences subies s’étaient étendues sur tant d’années, subies si seul, qu’elles le contrôlaient, le plongeaient dans l’échec scolaire, les humiliations, le trou, l’incapacité de parler, le désert affectif, toutes ces années où il avait été malmené. Et ça le déréglait. Il en devenait borderline, ne supportait plus la moindre violence infligée dans un film, un livre, rapportée par les médias, s’identifiait avec les victimes, con avec les cons, crétin avec les crétins, pute avec les putes, chien avec les chiens, sans système de protection, d’auto-défense narcissique. Toutes ses projections le brisaient. Il ne savait plus qui il était, ce qu’il était, que faire. Il n’avait plus aucun repère. Mais il revenait. Un fou sans la folie, un orphelin roumain qui aurait dû sombrer, mais , étrangement résistant, combatif, assimilait 10000 théories. Mais pourquoi ? Il y a des Cyrulnik, des Miller , aux profils similaires, qui parviennent à convertir leur souffrance, à aboutir. Mais lui n’y parvenait pas. Les multiples traumas, en plus d’une hospitalisation précoce à quelques mois où il s’était laissé mourir de faim, l’avaient-ils déstructuré plus profondément ? Mais pourquoi était-il resté rationnel, cohérent, capable d’une extraordinaire concentration, et n’errait-il pas, dépenaillé dans une ruelle ou parqué dans un asile ? Trop de souffrance, trop d’idées, trop de désirs, trop de frustrations, trop de rejets.

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2 décembre 2018 7 02 /12 /décembre /2018 19:00

Zamiatine « Nous autres »

Lu « Nous autres» de Zamiatine, publié en 1920. Il est, comme « Roman avec cocaïne » d’Agueev, un grand livre méconnu. Cette dystopie préfigure les œuvres d’Huxley et d’Orwell, qu’elle a influencé. C’est un livre court mais qui est d’une grande richesse philosophique.

Voici quelques idées que Zamiatine y développe :

Critique du Taylorisme, de la mécanisation des individus, comme du conformisme et des totalitarismes à venir.

Critique de l’égalitarisme, où «  être banal est devenu un devoir ».

Eloge de l’inconscient, des pulsions, de « l’inquiétante étrangeté » (Freud, les surréalistes), comme porteur d’une vérité essentielle.

Critique implicite de Hegel, du rationalisme extrême.

Analogies avec Nietzsche, (le désordre Dionysiaque plébiscité contre l’harmonie Apollinienne).

Eloge de l’inattendu, dans une société du contrôle où l’idéal c’est que rien n’arrive, que tout soit prévisible, donc la liberté s’oppose au bonheur, à la sécurité (mais l’avenir est « création d’imprévisible nouveauté » : Bergson)

Réhabilite la tristesse, la souffrance, les émotions dites négatives, l’ambivalence et s’oppose donc à Spinoza, au Bouddhisme, aux modes actuelles omniprésentes de développement personnel, des théoriciens du bonheur et de la joie qui, de plus, occultent l’importance des conditions de vie réelle (travail, argent, santé etc)

Filiation avec le « Sous-sol » de Dostoïevski. « Et si je hais leur idéal de bonheur imposé, si je désire être malheureux, si je ne veux pas du salut. »

Critique de l’Etat « le plus froid de tous les monstres froids » selon Nietzsche. Tendance actuelle au contrôle et à la surveillance constante, et inquiétante : ne fumez pas, buvez modérément (et si je veux boire avec excès !) rouler doucement,  hydratez- vous quand il fait chaud, couvrez-vous quand il fait froid etc : infantilisation des masses.

La maladie, comme émergence de lucidité. Ne plus trouver le monde, les normes comme allant de soi. Anti-conformisme.

Eloge de l’individu, contre les « numéros », du personnel contre l’impersonnel (on pourrait aussi dire « citoyens », « camarades » : dangers d’uniformisation, de dérives totalitaires, Etat unique, pensée unique, grand bienfaiteur etc). Et encore, les numéros 1,2,3 se distinguent en rapport à « Camarades, Citoyens).

Omniprésence des références aux maths, et opposition à la réduction des sentiments aux chiffres, à la logique, au rationnel. S’oppose au positivisme d’Auguste Comte.

Et puis, il y a l’amour. Le « héros », D-503 tombe amoureux de I-330, et son attirance prime sur tout le reste, sur toute considération rationnelle. Et y est développé une critique subtile de l’amour indifférencié, avec la valorisation des affinités, et de la jalousie comme naturelle à l’homme. Quand on aime, on ne compte pas. C’est le cas de le dire.

 

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20 novembre 2018 2 20 /11 /novembre /2018 20:07

Plus Brian plongeait dans les bouquins de psycho, plus il se rendait compte de ce qui lui avait manqué enfant, de ce qui l’avait blessé. Qu’il s’agisse de son hospitalisation bébé, ou il s’était laissé mourir de faim avant d’être récupéré par sa famille, du mode d’attachement insécure, des injonctions et messages contradictoires, il se dit qu’il n’avait pas développé les réseaux neuronaux qui lui permettraient une socialisation correcte. Il lui fallait reconfigurer son cablage neuronal. Jamais il n’avait fêté son anniversaire avec des amis par exemple, il n’en avait pas l’habitude, et il ne comprenait pas nombre de réactions, de comportements, d’expressions dites normales. Il était devenu une sorte de « Loup Larsen », de capitaine Nemo, nihiliste actif, dangereux misanthrope, qui cherchait à s’éloigner des hommes, en haïssait le conformisme, la bêtise, et la violence, qui préférait la compagnie des animaux, mais qui, lucide, s’apercevait qu’il était vain de vivre seul, et qu’on ne pouvait être homme sans contact avec l’humanité, sans amitiés. Mais, sans cesse, il était ramené à la violence. Il avait fait connaissance avec un ancien guerrier tamoul à qui on avait sectionné des nerfs de la jambe droite, et qui, ancien sportif, peinait à marcher. La lecture de « Petit pays », de Gaël Faye, avec les horreurs perpétrés au Rwanda, au Burundi, n’avait fait que conforter ses préjugés anti humanistes.

Qu’observe-t’on, au juste, de pire dans le comportement des animaux ? Des symbioses violentes, annihilatrices d’individualités, des chats qui jouent avec la souris, des orques qui se servent des phoques comme de ballons, des singes stratèges et lyncheurs, des lions qui tuent les petits des lionnes, des morses qui dévorent des morses plus jeunes… Certes, c’est déjà assez atroce, une guerre incessante, comme l’écrit Schopenhauer, autant que l’harmonieuse coopération sélective des romantiques et des écolo.  Comme l’écrit Jim Harrison, la nature n’a rien de la vision qu’en ont les idéalistes. Mais ce n’est encore rien par rapport à la violence, aux perversions enrobées de bonne conscience, à la puissance de destruction humaine. Comme l’avait lu Brian dans une chronique littéraire, si un homme prenait au sérieux les titres des journaux, il ne lui resterait rien à faire que sortir dans la rue et hurler.

Mais il y a la danse.

Sans la musique et les chiens, la vie serait une erreur, écrit Schopenhauer. Sans la danse, la vie serait une erreur, comme l’écrit Nietzsche, sorte de loup des steppes emmuré, qui, peut-être, n’a jamais dansé. Sans la pêche, le vin et les chiens, la vie serait une erreur comme l’écrit Harrison. Oui, sans le vin, les chiens, les ramen, les hippopotames, les éléphants et les crocodiles, la littérature et la danse, la vie serait une erreur, aurait pu surenchérir Brian. Et sans les femmes, aussi.

Et il y avait justement ces bouquins, qui venaient de sortir. « Danser, une philosophie » de  Julia Beauquel, et «Faites danser votre cerveau », de la neurobiologiste Lucy Vincent, de bons motifs pour persévérer dans l’existence. Mihaly Csikszentmihalyi, comme Robert H Frank,   écrivent que dans la vie, il faut trouver ce pour quoi on est fait, comme Bill Gates pour l’ordinateur, ce que l’on aime vraiment faire, et poursuivre en cette voie, devenir un expert en sa discipline, et alors on est dans le « flow ». Et les deux choses que maîtrisait Brian, c’étaient l’écriture, et le mouvement. Il était un penseur de la complexité, comme Edgar Morin, mais beaucoup moins structuré que lui, plus épars. Et il était, comme Ueshiba, ou Nijinsky, un Dieu du mouvement, un demi-Dieu pour être plus exact. Il avait le truc pour ça. Après avoir éliminé tant de gens, après la destruction, il créerait peut-être une thérapie par le mouvement, ou avec le mouvement comme source. La phase créatrice.

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