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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 12:59

 

IV -  L’AVENIR

 

1 – PROGRES A ESPERER ET POUR LEQUEL LUTTER :

 

Le monde a considérablement évolué, des commencements à nos jours. Les synthèses matérielles de plus en plus complexes ont permis l’éclosion des corps qui, eux-mêmes, n’ont cessé de progresser dans la complexité, et ont ainsi permis l’émergence de la vie avec les organismes multicellulaires, de la conscience avec les animaux, puis de la conscience réfléchie avec les hommes. Mais le progrès n’est pas fini, car l’hominisation, axe évolutif allant des structures primitives les plus simples aux hommes, êtres vivants les plus profondément organisés, continue d’agir en l’homme. L’homme du paléolithique n’est pas tout à fait l’homme antique ; il n’en a pas les capacités crâniennes. Et l’homme antique n’est pas l’homme contemporain, car si le volume de la boîte crânienne et la taille du cerveau n’ont pas évolué depuis l’Antiquité jusqu’à l’ère moderne, la perception et la conception de l’Univers a radicalement évolué, pour le savant, mais aussi pour l’homme commun. La majorité des hommes, actuellement, sait que la Terre est ronde, qu’elle tourne autour du Soleil, que les espèces vivantes évoluent. Or, cette amélioration scientifique des connaissances n’est pas parvenue à son terme. Les conditions de vie générales des hommes, continueront, également, à se faire plus agréables. Le confort, le raffinement des mœurs gagneront peu à peu la surface entière de la planète. Et toute l’humanité, tous les hommes disposeront du temps, et des facilités matérielles, qui, les allégeant de l’urgence de produire des biens nécessaires à la vie, les forceront naturellement aux questions existentielles et les orienteront vers la recherche dans leur temps libre.    

 

Enfin s’ouvrira devant nous une ère ou nous pourrons tous nous consacrer à « l’unique nécessaire ».

 

Cette conception de l’Avenir peut paraître idyllique, et elle a été vivement contestée. En effet, les civilisations les plus brillantes ne se sont-elles pas écroulées successivement, les unes et les autres ? Certes ! Mais le meilleur en est souvent resté, une bonne part du patrimoine a été transmis. Et puis, ce qui était vrai l’est moins actuellement, car du fait des limites spatiales de la terre, et  de sa colonisation entière par les hommes, l’humanité est forcée de se « reployer » sur soi. Elle ne peut, faute d’espace illimité, que se resserrer sur elle-même, « s’unanimiser ». C’est la planétisation, qui est en cours, et que nous appellerions aujourd’hui la mondialisation. Ainsi, par ce processus, tous les hommes sont obligés de faire cause commune, car, étant en plus co-créateurs et co-responsables de l’Avenir, les différents peuples considèrent avec toujours plus d’évidence la nécessité d’une solidarité mondiale, sans laquelle, c’est la race humaine elle-même qui risque de disparaître. Et cela, personne ne le veut. De plus, ce « resserrement » de la planète sur elle-même, répand la somme de ce qui est conservé des cultures anciennes aux innovations scientifiques les plus récentes, en de multiples endroits de par le monde, car les technologies modernes permettent de stocker l’intégralité de la mémoire de l’humanité en de très nombreuses structures séparées. Ainsi le renversement d’un pays, la destruction d’un régime, d’une ère de civilisation, pour dramatique que cela soit, ne mettraient plus en péril la sauvegarde de tout l’acquis. A moins d’envisager une destruction totale du monde tel que nous le connaissons, l’axe majeur de notre civilisation de plus en plus planétaire et commune ne manquerait pas, bloqué un temps par les terribles et affligeants soubresauts de l’histoire, de repartir.

 

« Il est facile au pessimiste de décompter cette période extraordinaire en civilisations qui, l’une après l’autre, s’écroulent (…). N ’est-il pas beaucoup plus scientifique de reconnaître, une fois de plus, sous ces oscillations successives, les grandes spirales de la Vie s’élevant irréversiblement par relais, suivant la ligne maîtresse de son évolution ? Suse, Memphis, Athènes peuvent mourir, une conscience toujours plus organisée de l’Univers passe de main en main et son éclat grandit (…) »

 

Le phénomène humain, Seuil, 1955, p. 234

 

 

Nous avons parlé de planétisation. C’était son terme pour ce que nous appelons mondialisation. Teilhard était, en effet, un précurseur de la mondialisation. Et, s’il avait pu constater le progrès que nous connaissons des transports, des multimédias, des télécommunications, des échanges culturels internationaux, il aurait pu apprécier la justesse et la confirmation de ses intuitions. C’est, par ailleurs, pour cette qualité d’anticipation que beaucoup redécouvrent Teilhard aujourd’hui, impressionnés par l’adéquation de ses vues, de ses descriptions du monde, avec ce qu’il est cinquante années après sa mort.

 

L’Avenir, nous en sommes, avons-nous  déjà dit, co-responsables. Teilhard est bien éloigné, ici, des conceptions fatalistes de l’Univers, ou tout est déjà écrit. Le futur, c’est nous qui l’écrivons et l’écrirons. Le fatalisme  souvent contenu dans l’interjection « Inch Allah », ou celui de Jacques dans l’œuvre de Diderot « Jacques le fataliste », déresponsabilisent les hommes et minimisent à outrance la valeur de leurs actions. Pour Teilhard, chacun est individuellement l’origine de son destin singulier, ou, plutôt, de son orientation singulière, et nous sommes tous responsables de la destinée terrestre collective. Mais jusqu’à quel point ?

 

 

 

 

2 – PERSPECTIVES DES MODALITES A ENVISAGER POUR LE PROGRES :

 

Ce qui, pour Teilhard, doit couronner l’évolution universelle, c’est la « Parousie »,  le triomphe final de Dieu sur  Terre, qui doit consommer l’achèvement des progrès humains. Cette émergence absolue de l’Absolu consiste en la convergence du point Oméga -degré final de maturation de l’humanité, donc de tout le Cosmos qui est enveloppé et entraîné par la primauté que les vertus spécifiques de l’homme confèrent à son effort- avec Dieu, par l’intermédiaire du Corps mystique, ou plus précisément Corps Christique.

 

Mais quel est le mode par lequel doit opérer cette dernière et totale transmutation ? Dieu, l’Infini positif, nous est et nous restera en effet incommensurable, à nous, créatures qui, quels que soient nos efforts, resteront finies. En effet, nous pouvons bien prolonger la qualité et la longueur de vie de tous les citoyens, les accidents, les maladies ne disparaîtront jamais complètement, et la mort sera invariablement présente pour clôturer le parcours de tous. Il y a une irréductibilité de l’infini pour le fini qui exige, pour faire le saut de l’un à l’autre, une intervention surnaturelle.

 

Le problème, c’est qu’ainsi, nous pourrions considérer que, puisque c’est Dieu qui apporte l’essentiel, le saut décisif, la métamorphose radicale, tout en quelque sorte, notre action humaine s’en trouve réduite à du superfétatoire, à du luxe, est non essentielle, produit une avancée dérisoire par rapport au franchissement de l’infini. Et nous pouvons nous demander si, finalement, nos intentions seules ont de l’importance, non pour la suite terrestre des événements, ou nous comprenons avec évidence le rôle de notre action, mais pour l’avènement du royaume de Dieu.

Ce sur quoi nous pouvons nous interroger alors, c’est le mode opératoire de l’intervention divine finale. Doit-elle se réaliser sur nous sans nous, ou avec nous ? Est-ce que Dieu, après que les Créatures ont montré leur bonne volonté en poussant les possibilités de la Création à leur paroxysme, viendra l’achever par un mystérieux acte de complétion, de l’extérieur, ou bien nous transfigurera-t-il de l’intérieur, au sein du processus qui, aboutissant, n’est autre que celui qui est à l’œuvre depuis les commencements dans l’Univers ? Et, dans cette dernière option, pouvons-nous appréhender quel est le mode par lequel opère l’acte divin nous métamorphosant de l’intérieur ? 

 

Dans la logique de la première idée, la structure corporelle humaine, qui n’évolue plus, ou plus de façon majeure, depuis quelques dizaines de milliers d’années, a clos l’approfondissement individuel de la complexité organique. Le progrès n’est plus un progrès de la subtilité de l’arrangement corporel, ou du volume de la boîte crânienne, mais est exclusivement social. Il est collectif, social. Les monades humaines forment une société qu’elles font avancer, et, cette société, par une réaction naturelle, agit rétroactivement sur les monades qu’elle complète, et achève. Cette idée se retrouve dans « l’Avenir n’est pas écrit » d’Albert Jacquard et Axel Kahn, où les auteurs expliquent que les hommes n’ont pas connu de mutations génétiques depuis longtemps, et qu’ainsi, les progrès de leur comportement, de leurs mœurs et manières dirait Montesquieu, sont le résultat de leur avancée culturelle et non biologique. Et l’impact de la culture, qui provient des hommes, mais influe rétroactivement sur eux pour les engager dans le mouvement  « civilisateur », devrait conserver son rôle de principe évolutif pour l’avenir des hommes. Cette conception est celle que paraît souvent défendre Teilhard. Dans ce cas, après être parvenu au terme de la réalisation des potentialités de la Création, Dieu devrait intervenir pour assurer un renversement fondamental de nos perspectives et de nos facultés. Mais nous pouvons nous demander à quoi servent nos actions alors, car si Dieu est si puissant qu’Il peut nous faire franchir collectivement l’incommensurabilité entre le monde fini et l’infini le moment venu, nous pouvons regretter qu’Il ne s’y prête pas dès maintenant, et nous demander pourquoi Il ne s’y prête pas, ce qui l’en empêche. Certes, si la Création changeait de nature et s’élevait en Dieu avant qu’elle soit parvenue à maturité, il y aurait un inachèvement, et, de plus, Dieu étant à l’origine des lois qui régissent ce monde, désirer qu’Il le sauve, et puisse le sauver avant terme, est un non-sens, puisque les choses ont été faites du mieux qu’elles le pouvaient et le devaient, et évoluent donc avec la vitesse qu’elles le peuvent et le doivent, ce que nous avons vu à l’occasion du chapitre sur la souffrance. Ceci dit, nous pouvons toujours nous demander en quoi est-ce nécessaire à Dieu d’attendre la fin du processus pour intervenir. En effet, si son intervention prend alors tout son sens naturellement, parce que la Création est enfin achevée, nous ne voyons toujours pas clairement quel est le lien entre cet achèvement, achèvement de ce qui reste du fini, du mortel, et l’infini, car d’un certain côté, le fini et l’infini sont incommensurables, irréductibles l’un à l’autre, et pourtant, paradoxalement, ils participent l’un à l’autre.

 

Une autre façon d’envisager l’avenir, est beaucoup plus farfelue et hypothétique. Puisque l’homme est le principal moyen dont se sert Dieu pour s’effectuer, cette solution consiste à tout « miser » sur l’homme. Les progrès scientifiques peuvent doivent ainsi nous ouvrir à des perspectives insoupçonnées des époques antérieures. Il pourrait être possible d’organiser nous-mêmes, par les progrès de la science, une refonte de notre organisme, ce que semble suggérer les avancées les plus modernes de la génétique. Ce qui pourrait avoir des conséquences majeures, absolument renversantes en fait, et même concrètement inimaginables, non représentables, non conceptualisables, dans l’état actuel du fonctionnement de l’esprit humain. Il s’agirait ni plus ni moins de dépasser les limites assignées par Kant à l’esprit humain dans « La Critique de la raison pure », possibilité qui serait ainsi dépendante de notre organisme mais méritée par le travail qui nous aurait permis de le modifier. Grâce au franchissement d’un nouveau seuil de complexité corporelle, l’homme ne se contenterait plus d’être la source, la condition de possibilité de l’émergence de la conscience réfléchie. C’est l’Esprit lui-même auquel il accèderait, qu’il verrait, ressentirait, comprendrait intuitivement, et ferait émerger. C’est-à-dire que l’homme pourrait, par un nouvel agencement de sa structure cérébrale, franchir le « mur neuronique » qui le maintenait, par les formes du temps et de l’espace caractérisant sa sensibilité, dans une certaine appréhension et représentation du monde, par lesquelles il ne pouvait concevoir une cause que précédée d’une autre cause et suivi d’un effet, ce qui l’empêchait de nature et sans recours possible à appréhender et concevoir par l’entendement, nécessairement lié à la sensibilité, les causes absolues, et ainsi faisait de la question de Dieu une question irréductiblement attachée à la foi seule. Grâce à cette formidable évolution/révolution, l’humanité pourrait accéder à une ère nouvelle, l’ère de l’Ultra-humain, ou ce qui est réservé et fut toujours réservé à une élite, les mystiques, les prophètes, de très grands artistes, pourrait se propager à l’humanité entière, et l’humanité entière « verrait ». Dieu, la cause absolue la plus absolue en quelque sorte, la plus réfractaire à la remontée infinie de l’effet à sa cause, pourrait être intuitivement saisi par l’esprit d’un homme dont le fonctionnement échapperait à la relation causale actuellement imposée lui fermant la connaissance du monde nouménal. Il faut  noter que ces hommes, si ces vues n’étaient pures chimères, ne seraient pas moins hommes, mais plus hommes, que le progrès organique de leur être ne leur serait pas étranger, puisqu’il serait le résultat de leurs efforts, qu’ils en tiendraient donc les tenants et aboutissants, et qu’ils ne seraient ainsi pas esclaves de leurs innovations. Tout le progrès réalisé favoriserait en effet la liberté, et éloignerait du mécanique, de la machine, de l’automatique, à l’inverse de ce qui légitimerait nos craintes.

 

Ainsi, Teilhard semble osciller, hésiter, entre une conception (apparemment plus raisonnable) du rôle de l’action humaine assez limité quant à l’avenir de la Création, et une conception qui lui offre un rôle grandiose, sinon démiurgique, qui lui donne la charge, à partir de l’impulsion divine primitive, de rejoindre Dieu par ses propres forces et ses propres luttes.

 

Enfin, nous pouvons conclure avec l’entropie. A terme, c’est toute la matière, qui, se refroidissant, devrait mourir. Alors, l’issue collective pourrait prendre la forme, après une laborieuse « ascèse de traversée », d’une évasion par le « dedans ».

 

« Eh bien, n’est-ce pas là, ce que nous permet de faire l’idée (…) qu’il existe en avant, ou plutôt au cœur, de l’univers prolongé suivant son axe de complexité, un centre divin de convergence (…). Supposons que de ce centre universel, (…) émanent  constamment des rayons uniquement perceptibles, jusqu’ici, à ceux que nous appelons les « esprits mystiques ». Imaginons maintenant que, la sensibilité ou perméabilité mystique de la couche humaine augmentant avec la planétisation, la perception d’Oméga vienne à se généraliser de façon à échauffer psychiquement la Terre en même temps que physiquement celle-ci se refroidit. Alors ne devient-il pas concevable que l’humanité atteigne, au terme de son resserrement et de sa totalisation sur elle-même, un point critique de maturation, au bout duquel, laissant derrière elle la Terre et les étoiles retourner lentement à la masse évanouissante de l’énergie primordiale, elle se détacherait psychiquement de la planète pour rejoindre, seule essence irréversible des choses, le point Oméga ? Phénomène semblable extérieurement à une mort, peut-être : mais, en réalité, simple métamorphose et accès à la synthèse suprême. Evasion hors de la planète, non pas spatiale et par le dehors, mais spirituelle et par le dedans, c’est-à-dire telle que la permet une hypercentration de l’étoffe cosmique sur elle-même ? »

 

L’Avenir de l’homme, Points sagesses - Seuil, 1959, p. 140

 

Cette conjecture est seule réellement vivable pour Teilhard, et cela devrait suffire à en assurer la vérité. Néanmoins, en dépit de sa cohérence et de sa fécondité, elle reste une conjecture.

 

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