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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 13:11

Conclusion

 

Se servir d’un questionnement sur le rôle des corps, de la matière et du monde tangible dans l’édification éventuelle du Royaume de Dieu, est nécessaire pour concilier les exigences intellectuelles et spirituelles de l’homme. Le croyant ne doit pas mépriser la Création, puisque, émanant, provenant du Créateur, ce serait le mépriser lui, mais, plus encore, il ne doit pas la servir uniquement pour ce qu’elle cache et qui la sous-tend, mais, bien plus encore, pour ce qu’elle est réellement, car étant justement la Création du Créateur, c’est une merveille aussi elle-même, en tant que manifestation du Créateur, Créateur qui n’est pas que l’Auteur, l’Origine, mais, aussi, qui s’effectue, se déploie dans le monde. Le croyant ne doit donc certainement pas renoncer aux sciences naturelles, à la philosophie, à la théologie, puisque ce sont des moyens pour monter toujours plus haut, pour s’élever en unifiant, par synthèses successives. Cette vision du monde est à jamais incompatible avec un fanatisme toujours actuel, est antinomique de toute brutalité obscurantiste, ennemi même d’un conservatisme outrancier qui, en plus d’être immobiliste et par tendance naturelle contre le changement, se refuse au meilleur quand la supériorité de la novation est manifeste. Ce choix de la nouveauté, n’empêche pourtant pas le respect des grands principes éthiques, et les avancées véritables ne tiennent que par de solides racines assurant leur stabilité. C’est ainsi qu’à partir d’un socle reconnu universellement comme fondement des valeurs humaines, le choix de la novation peut être progrès.

 

C’est ce socle qui fait défaut à tant de scientifiques, et perturbe tant d’intellectuels qui aimeraient croire mais dont l’esprit travaille contre le cœur, ou tant d’artistes rongés du même obsédant souci partageant leur être de l’intérieur, les poussant à la schizophrénie.    

Ce socle, c’est la croyance en la cohérence, en la fécondité de l’Univers. De la présence ou de l’absence de cette croyance se décide l’orientation et la couleur de toutes les vies humaines, car, à l’inverse de l’animal, la vie de l’homme réclame une signification pour son existence, sans laquelle la vie qui travaille en lui se heurtera au dégoût de qui pense œuvrer pour et dans l’absurde. Cette croyance en la cohérence de l’Univers a le mérite, puisque l’homme est élément de l’Univers, d’assigner du même coup à l’homme sa place, sa signification, sa vocation. Il est le sommet du monde, parce que sa créature la plus aboutie, son centre parce qu’axe où passe le courant évolutif du monde ; son rôle, sa tenue doivent être exemplaires parce qu’il est témoin et intermédiaire privilégié de Dieu.

 

Ceci est bien heureux, mais quelle pierre à apporter pour nous donner, ou consolider cette croyance, pour apaiser les plus anxieux, pour ouvrir à ce sens du divin ceux qui, quelles qu’en soient les raisons, y paraissent mystérieusement et irrémédiablement fermés ? Plutôt qu’une fanatisation dogmatique des esprits, comme nous l’avons vu, ou, plus courant, une simple fuite, un simple renoncement à élucider les mystères, il s’agit de faire face, d’aller courageusement, témérairement peut-être tant l’enjeu est de taille, au devant des interrogations douloureuses. Et, parmi celles-ci, un domaine est roi, qui couvre un champ entier de questions, le domaine des relations entre Dieu, la matière, et les corps. Tous, nous avons pu constater, un jour ou l’autre, les effets du vieillissement, ou d’un accident grave sur la lucidité d’une conscience, et tous nous avons craint cette diminution. Comment ne pas être effrayés de ce qui semble inéluctablement être le primat de la matière sur l’esprit ? Tout change, si à la vision triste d’un Céline,  pour qui, par exemple dans le « Voyage au bout de la nuit », mais thème en fait parcourant implicitement toutes ses œuvres, la conscience se réduit exclusivement à ce qu’il qualifie péjorativement comme étant de la « bidoche », nous substituons la considération, toute différente, que cette « bidoche » est de la matière extrêmement « arrangée », qui, selon la richesse de ses ramifications, permet l’effectuation, le déploiement évolutif, la réalisation progressive de l’Esprit. Elle devient sacrée puisqu’elle permet l’expression, la manifestation du sacré. Cela change tout car en la matière apparemment régnant, c’est l’Esprit qui domine, la matière n’étant que le moyen dont l’Esprit se sert pour s’achever en s’incarnant. Cela n’est pas une question de rhétorique, il s’agit de deux points de  vue radicalement différents de l’Univers, l’un par le bas, l’autre par le haut, de deux conceptions fondamentalement opposées, divergentes. Encore faut-il montrer, pour acquiescer de tout notre être à la vision enthousiaste d’un monde évoluant harmonieusement, que la matière, le monde tangible et les règles qui le meuvent ne s’opposent pas à cette conception spiritualiste de l’Univers.

 

C’est pour cela qu’il nous a paru nécessaire de commencer par assigner un sens évolutif au Cosmos, Cosmos qui est en « régime » de  Cosmogenèse.

 

Nous avons donné à la matière sa fonction de réalisation du divin et nous l’avons du même coup spiritualisée, ou montré en quoi elle est spiritualisable. Par la loi de complexité-conscience, par la loi de l’union créatrice et différenciante, qui n’est autre que le moyen dont use l’amour pour s’exercer, la matière parvient à se « corpusculariser », alors qu’elle n’était qu’un agrégat sans centre et unité. Les corps vivent, et expriment l’Esprit à différents niveaux, puisque leur complexité croissante introduit des ruptures, des discontinuités dans la continuité, impliquant des changements de nature plus que des progressions de degré, qui permettent l’émergence de propriétés, de facultés nouvelles, vie d’abord, conscience ensuite, pour finir et aboutir par la conscience réfléchie.  

 

Il faut noter, aussi, en ce qui concerne la matière, que les conceptions de la physique moderne apportent quelque changement par rapport à la théorie Kantienne des limites de l’entendement, limites qui laissent place à la foi, ou à partir desquelles on se trouve obligé de superposer la liberté au déterminisme qui régit le monde phénoménal, ce que l’on justifie par la nécessité morale qu’il en soit ainsi. La liberté est comme plaquée de l’extérieur au déterminisme coordonnant les interactions des phénomènes. Avec l’idée que la matière est énergie,  la perte de ses attributs classiques, comme la localisation, l’individualité, l’impénétrabilité, on fait surgir l’imprévisibilité, l’indéterminisme, la liberté de la matière même, et par conséquent du monde. Les relations d’incertitude d’Heisenberg corroborent cette idée, et on laisse ainsi à la liberté la possibilité de surgir de l’intérieur du monde, y compris du monde phénoménal, c’est-à-dire accessible à notre entendement. C’est une nouvelle révolution, une révolution post-Newtonienne, post-Laplacienne qui restitue à l’homme sa liberté.

 

Il nous fallait, aussi, tenter de traiter du transformisme, car il occupe une place majeure dans l’œuvre de Teilhard. Tout évolue, y compris les espèces vivantes, le tout étant de savoir si le mode opératoire de l’évolution met en danger la prédominance de l’homme dans la nature, et exclut l’altruisme de ses sélections. Il nous a fallu discerner les deux grandes tendances entre lesquelles se partagent les naturalistes, pour montrer que l’une d’entre elle s’accorde davantage avec les théories Teilhardiennes, et, cette tendance comprenant toujours des disciples chez nos hommes de science contemporains, liberté nous est donnée de la mentionner, et de lui accorder notre préférence.

 

L’homme, qui avait perdu, à l’entrée du monde moderne, sa place centrale dans la nature, du moins le croyait-il, l’acquiert à nouveau. L’anthropocentrisme change simplement de forme ; anciennement statique, il nous devient dynamique. L’homme n’est pas centre de l’Univers géographiquement, mais centre parce que premier sur l’échelle du troisième infini, la complexité.

 

Ainsi, la science lui a fait perdre la foi. Là voilà susceptible de la lui rendre. Souvenons-nous en, le jour où un éventuel revirement nous serait source de nouveaux conflits, de nouvelles contradictions jugées péremptoirement et désespérément insolubles. Souvenons-nous en pour garder l’espoir, espoir qui manqua à beaucoup qui se suicidèrent, et qui, s’ils avaient vécu en d’autres temps, fréquenté d’autres penseurs, n’auraient peut-être pas commis l’acte.

 

Enfin, il nous a fallu nous préoccuper d’une série de problèmes s’enchaînant et éloignant eux aussi de la croyance en Dieu, jetant nombre d’hommes dans l’expectative, dans l’effroi, dans le « Crainte et le tremblement » pour citer une expression Kierkegaardienne bien connue. Ainsi en est-il évidemment de la souffrance et de la mort, pour lesquelles Teilhard nous réserve quelques-uns de ses plus beaux textes.

 

L’avenir est, par définition, plus délicat à traiter. Nous pouvons, au mieux, tenter d’en esquisser les grandes lignes dans la logique de ce qui le précède, en aucun cas l’anticiper dans le détail de ses opérations et vécus.

 

Peut-on être Teilhardien sans croire en ce qui devrait être le terme final et éternel de la création ? Le plus difficile à admettre, dans toute l’œuvre, reste en effet l ‘étrange Parousie, car elle dépasse, au moins actuellement, tous les cadres par lesquels opère notre pensée, ces cadres qui, tout en lui permettant la cohérence, la limitent apparemment inéluctablement. Nous avons tenté d’y voir clair avec Teilhard, mais peut-être nous nous trompons, peut-être le vrai miracle, l’unique chef-d’œuvre, est-ce la Création, et l’immortalité est-ce tout simplement l’irréversibilité qui nous la donne, par la portée immortelle de nos actions, sur lesquelles nous ne pouvons revenir, que nous ne pouvons effacer, dont  simplement, il nous est loisible, il nous est permis de nous servir pour nous construire dans un sens à chaque fois équivalent ou opposé à nos actes passés, dans le sens que nous voulons. Dans ce cas, notre vie serait éternelle en ce sens que nous y produisons de l’éternité, ce qui ne signifie pas que nous-mêmes soyons immortels, c’est-à-dire toujours susceptibles de produire des actes à l’influence éternelle et de collaborer activement et éternellement à l’Oeuvre du Créateur. Notre collaboration deviendrait passive, dépendrait de la collaboration active prodiguée de notre vivant. L’importance d’accorder notre vie à la préservation et à l’épanouissement de toute vie serait alors notre premier devoir, le plus fondamental. En fait, comme nous l’avons étudié dans le chapitre sur la Mort, quel que soit l’avenir, ce souci de protection des créatures est la meilleure preuve de sa propre harmonie avec Dieu et le meilleur moyen pour s’y élever.

 

En fin de compte, l’essentiel, c’est que tout ceci n’était pas vain, c’est que, allant à l’encontre du titre d’une pièce de théâtre de Calderon, tout ceci n’était pas, n’est pas un songe.

 

 

 

 

 

 

Tout  en faisant parfois allusion à la religion Chrétienne qui, en plus d’être la religion de Teilhard, paraît être objectivement celle qui s’accorde le mieux à la perspective d’ensemble de son œuvre, religion de laquelle il a tiré assurance, fondement théorique nécessaire et soutien moral permanent pour son action, nous n’avons que peu insisté sur ses dogmes et sur la place centrale qu’occupait le Christ pour Teilhard, car nous avons privilégié son côté universaliste afin de montrer que tout homme, de quelque religion qu’il soit et de quelque nation qu’il se revendique, peut approuver Teilhard et orienter assez rapidement et facilement ses actions en son sens. On peut être Teilhardien, de cette façon, sans être Chrétien, bien qu’un Chrétien dira alors qu’un Teilhardien est Chrétien sans le savoir. Les dogmes de certaines religions pourraient poser davantage de problèmes que nous le supposons, pour l’intégration par ses membres des principes Teilhardiens, mais nous croyons qu’un travail spécifique pourrait assez aisément, en parvenant à extraire l’essence de ces religions, montrer sur quels points elles pourraient s’accorder à Teilhard.

 

 

 

 

 

 

 

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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 12:59

 

IV -  L’AVENIR

 

1 – PROGRES A ESPERER ET POUR LEQUEL LUTTER :

 

Le monde a considérablement évolué, des commencements à nos jours. Les synthèses matérielles de plus en plus complexes ont permis l’éclosion des corps qui, eux-mêmes, n’ont cessé de progresser dans la complexité, et ont ainsi permis l’émergence de la vie avec les organismes multicellulaires, de la conscience avec les animaux, puis de la conscience réfléchie avec les hommes. Mais le progrès n’est pas fini, car l’hominisation, axe évolutif allant des structures primitives les plus simples aux hommes, êtres vivants les plus profondément organisés, continue d’agir en l’homme. L’homme du paléolithique n’est pas tout à fait l’homme antique ; il n’en a pas les capacités crâniennes. Et l’homme antique n’est pas l’homme contemporain, car si le volume de la boîte crânienne et la taille du cerveau n’ont pas évolué depuis l’Antiquité jusqu’à l’ère moderne, la perception et la conception de l’Univers a radicalement évolué, pour le savant, mais aussi pour l’homme commun. La majorité des hommes, actuellement, sait que la Terre est ronde, qu’elle tourne autour du Soleil, que les espèces vivantes évoluent. Or, cette amélioration scientifique des connaissances n’est pas parvenue à son terme. Les conditions de vie générales des hommes, continueront, également, à se faire plus agréables. Le confort, le raffinement des mœurs gagneront peu à peu la surface entière de la planète. Et toute l’humanité, tous les hommes disposeront du temps, et des facilités matérielles, qui, les allégeant de l’urgence de produire des biens nécessaires à la vie, les forceront naturellement aux questions existentielles et les orienteront vers la recherche dans leur temps libre.    

 

Enfin s’ouvrira devant nous une ère ou nous pourrons tous nous consacrer à « l’unique nécessaire ».

 

Cette conception de l’Avenir peut paraître idyllique, et elle a été vivement contestée. En effet, les civilisations les plus brillantes ne se sont-elles pas écroulées successivement, les unes et les autres ? Certes ! Mais le meilleur en est souvent resté, une bonne part du patrimoine a été transmis. Et puis, ce qui était vrai l’est moins actuellement, car du fait des limites spatiales de la terre, et  de sa colonisation entière par les hommes, l’humanité est forcée de se « reployer » sur soi. Elle ne peut, faute d’espace illimité, que se resserrer sur elle-même, « s’unanimiser ». C’est la planétisation, qui est en cours, et que nous appellerions aujourd’hui la mondialisation. Ainsi, par ce processus, tous les hommes sont obligés de faire cause commune, car, étant en plus co-créateurs et co-responsables de l’Avenir, les différents peuples considèrent avec toujours plus d’évidence la nécessité d’une solidarité mondiale, sans laquelle, c’est la race humaine elle-même qui risque de disparaître. Et cela, personne ne le veut. De plus, ce « resserrement » de la planète sur elle-même, répand la somme de ce qui est conservé des cultures anciennes aux innovations scientifiques les plus récentes, en de multiples endroits de par le monde, car les technologies modernes permettent de stocker l’intégralité de la mémoire de l’humanité en de très nombreuses structures séparées. Ainsi le renversement d’un pays, la destruction d’un régime, d’une ère de civilisation, pour dramatique que cela soit, ne mettraient plus en péril la sauvegarde de tout l’acquis. A moins d’envisager une destruction totale du monde tel que nous le connaissons, l’axe majeur de notre civilisation de plus en plus planétaire et commune ne manquerait pas, bloqué un temps par les terribles et affligeants soubresauts de l’histoire, de repartir.

 

« Il est facile au pessimiste de décompter cette période extraordinaire en civilisations qui, l’une après l’autre, s’écroulent (…). N ’est-il pas beaucoup plus scientifique de reconnaître, une fois de plus, sous ces oscillations successives, les grandes spirales de la Vie s’élevant irréversiblement par relais, suivant la ligne maîtresse de son évolution ? Suse, Memphis, Athènes peuvent mourir, une conscience toujours plus organisée de l’Univers passe de main en main et son éclat grandit (…) »

 

Le phénomène humain, Seuil, 1955, p. 234

 

 

Nous avons parlé de planétisation. C’était son terme pour ce que nous appelons mondialisation. Teilhard était, en effet, un précurseur de la mondialisation. Et, s’il avait pu constater le progrès que nous connaissons des transports, des multimédias, des télécommunications, des échanges culturels internationaux, il aurait pu apprécier la justesse et la confirmation de ses intuitions. C’est, par ailleurs, pour cette qualité d’anticipation que beaucoup redécouvrent Teilhard aujourd’hui, impressionnés par l’adéquation de ses vues, de ses descriptions du monde, avec ce qu’il est cinquante années après sa mort.

 

L’Avenir, nous en sommes, avons-nous  déjà dit, co-responsables. Teilhard est bien éloigné, ici, des conceptions fatalistes de l’Univers, ou tout est déjà écrit. Le futur, c’est nous qui l’écrivons et l’écrirons. Le fatalisme  souvent contenu dans l’interjection « Inch Allah », ou celui de Jacques dans l’œuvre de Diderot « Jacques le fataliste », déresponsabilisent les hommes et minimisent à outrance la valeur de leurs actions. Pour Teilhard, chacun est individuellement l’origine de son destin singulier, ou, plutôt, de son orientation singulière, et nous sommes tous responsables de la destinée terrestre collective. Mais jusqu’à quel point ?

 

 

 

 

2 – PERSPECTIVES DES MODALITES A ENVISAGER POUR LE PROGRES :

 

Ce qui, pour Teilhard, doit couronner l’évolution universelle, c’est la « Parousie »,  le triomphe final de Dieu sur  Terre, qui doit consommer l’achèvement des progrès humains. Cette émergence absolue de l’Absolu consiste en la convergence du point Oméga -degré final de maturation de l’humanité, donc de tout le Cosmos qui est enveloppé et entraîné par la primauté que les vertus spécifiques de l’homme confèrent à son effort- avec Dieu, par l’intermédiaire du Corps mystique, ou plus précisément Corps Christique.

 

Mais quel est le mode par lequel doit opérer cette dernière et totale transmutation ? Dieu, l’Infini positif, nous est et nous restera en effet incommensurable, à nous, créatures qui, quels que soient nos efforts, resteront finies. En effet, nous pouvons bien prolonger la qualité et la longueur de vie de tous les citoyens, les accidents, les maladies ne disparaîtront jamais complètement, et la mort sera invariablement présente pour clôturer le parcours de tous. Il y a une irréductibilité de l’infini pour le fini qui exige, pour faire le saut de l’un à l’autre, une intervention surnaturelle.

 

Le problème, c’est qu’ainsi, nous pourrions considérer que, puisque c’est Dieu qui apporte l’essentiel, le saut décisif, la métamorphose radicale, tout en quelque sorte, notre action humaine s’en trouve réduite à du superfétatoire, à du luxe, est non essentielle, produit une avancée dérisoire par rapport au franchissement de l’infini. Et nous pouvons nous demander si, finalement, nos intentions seules ont de l’importance, non pour la suite terrestre des événements, ou nous comprenons avec évidence le rôle de notre action, mais pour l’avènement du royaume de Dieu.

Ce sur quoi nous pouvons nous interroger alors, c’est le mode opératoire de l’intervention divine finale. Doit-elle se réaliser sur nous sans nous, ou avec nous ? Est-ce que Dieu, après que les Créatures ont montré leur bonne volonté en poussant les possibilités de la Création à leur paroxysme, viendra l’achever par un mystérieux acte de complétion, de l’extérieur, ou bien nous transfigurera-t-il de l’intérieur, au sein du processus qui, aboutissant, n’est autre que celui qui est à l’œuvre depuis les commencements dans l’Univers ? Et, dans cette dernière option, pouvons-nous appréhender quel est le mode par lequel opère l’acte divin nous métamorphosant de l’intérieur ? 

 

Dans la logique de la première idée, la structure corporelle humaine, qui n’évolue plus, ou plus de façon majeure, depuis quelques dizaines de milliers d’années, a clos l’approfondissement individuel de la complexité organique. Le progrès n’est plus un progrès de la subtilité de l’arrangement corporel, ou du volume de la boîte crânienne, mais est exclusivement social. Il est collectif, social. Les monades humaines forment une société qu’elles font avancer, et, cette société, par une réaction naturelle, agit rétroactivement sur les monades qu’elle complète, et achève. Cette idée se retrouve dans « l’Avenir n’est pas écrit » d’Albert Jacquard et Axel Kahn, où les auteurs expliquent que les hommes n’ont pas connu de mutations génétiques depuis longtemps, et qu’ainsi, les progrès de leur comportement, de leurs mœurs et manières dirait Montesquieu, sont le résultat de leur avancée culturelle et non biologique. Et l’impact de la culture, qui provient des hommes, mais influe rétroactivement sur eux pour les engager dans le mouvement  « civilisateur », devrait conserver son rôle de principe évolutif pour l’avenir des hommes. Cette conception est celle que paraît souvent défendre Teilhard. Dans ce cas, après être parvenu au terme de la réalisation des potentialités de la Création, Dieu devrait intervenir pour assurer un renversement fondamental de nos perspectives et de nos facultés. Mais nous pouvons nous demander à quoi servent nos actions alors, car si Dieu est si puissant qu’Il peut nous faire franchir collectivement l’incommensurabilité entre le monde fini et l’infini le moment venu, nous pouvons regretter qu’Il ne s’y prête pas dès maintenant, et nous demander pourquoi Il ne s’y prête pas, ce qui l’en empêche. Certes, si la Création changeait de nature et s’élevait en Dieu avant qu’elle soit parvenue à maturité, il y aurait un inachèvement, et, de plus, Dieu étant à l’origine des lois qui régissent ce monde, désirer qu’Il le sauve, et puisse le sauver avant terme, est un non-sens, puisque les choses ont été faites du mieux qu’elles le pouvaient et le devaient, et évoluent donc avec la vitesse qu’elles le peuvent et le doivent, ce que nous avons vu à l’occasion du chapitre sur la souffrance. Ceci dit, nous pouvons toujours nous demander en quoi est-ce nécessaire à Dieu d’attendre la fin du processus pour intervenir. En effet, si son intervention prend alors tout son sens naturellement, parce que la Création est enfin achevée, nous ne voyons toujours pas clairement quel est le lien entre cet achèvement, achèvement de ce qui reste du fini, du mortel, et l’infini, car d’un certain côté, le fini et l’infini sont incommensurables, irréductibles l’un à l’autre, et pourtant, paradoxalement, ils participent l’un à l’autre.

 

Une autre façon d’envisager l’avenir, est beaucoup plus farfelue et hypothétique. Puisque l’homme est le principal moyen dont se sert Dieu pour s’effectuer, cette solution consiste à tout « miser » sur l’homme. Les progrès scientifiques peuvent doivent ainsi nous ouvrir à des perspectives insoupçonnées des époques antérieures. Il pourrait être possible d’organiser nous-mêmes, par les progrès de la science, une refonte de notre organisme, ce que semble suggérer les avancées les plus modernes de la génétique. Ce qui pourrait avoir des conséquences majeures, absolument renversantes en fait, et même concrètement inimaginables, non représentables, non conceptualisables, dans l’état actuel du fonctionnement de l’esprit humain. Il s’agirait ni plus ni moins de dépasser les limites assignées par Kant à l’esprit humain dans « La Critique de la raison pure », possibilité qui serait ainsi dépendante de notre organisme mais méritée par le travail qui nous aurait permis de le modifier. Grâce au franchissement d’un nouveau seuil de complexité corporelle, l’homme ne se contenterait plus d’être la source, la condition de possibilité de l’émergence de la conscience réfléchie. C’est l’Esprit lui-même auquel il accèderait, qu’il verrait, ressentirait, comprendrait intuitivement, et ferait émerger. C’est-à-dire que l’homme pourrait, par un nouvel agencement de sa structure cérébrale, franchir le « mur neuronique » qui le maintenait, par les formes du temps et de l’espace caractérisant sa sensibilité, dans une certaine appréhension et représentation du monde, par lesquelles il ne pouvait concevoir une cause que précédée d’une autre cause et suivi d’un effet, ce qui l’empêchait de nature et sans recours possible à appréhender et concevoir par l’entendement, nécessairement lié à la sensibilité, les causes absolues, et ainsi faisait de la question de Dieu une question irréductiblement attachée à la foi seule. Grâce à cette formidable évolution/révolution, l’humanité pourrait accéder à une ère nouvelle, l’ère de l’Ultra-humain, ou ce qui est réservé et fut toujours réservé à une élite, les mystiques, les prophètes, de très grands artistes, pourrait se propager à l’humanité entière, et l’humanité entière « verrait ». Dieu, la cause absolue la plus absolue en quelque sorte, la plus réfractaire à la remontée infinie de l’effet à sa cause, pourrait être intuitivement saisi par l’esprit d’un homme dont le fonctionnement échapperait à la relation causale actuellement imposée lui fermant la connaissance du monde nouménal. Il faut  noter que ces hommes, si ces vues n’étaient pures chimères, ne seraient pas moins hommes, mais plus hommes, que le progrès organique de leur être ne leur serait pas étranger, puisqu’il serait le résultat de leurs efforts, qu’ils en tiendraient donc les tenants et aboutissants, et qu’ils ne seraient ainsi pas esclaves de leurs innovations. Tout le progrès réalisé favoriserait en effet la liberté, et éloignerait du mécanique, de la machine, de l’automatique, à l’inverse de ce qui légitimerait nos craintes.

 

Ainsi, Teilhard semble osciller, hésiter, entre une conception (apparemment plus raisonnable) du rôle de l’action humaine assez limité quant à l’avenir de la Création, et une conception qui lui offre un rôle grandiose, sinon démiurgique, qui lui donne la charge, à partir de l’impulsion divine primitive, de rejoindre Dieu par ses propres forces et ses propres luttes.

 

Enfin, nous pouvons conclure avec l’entropie. A terme, c’est toute la matière, qui, se refroidissant, devrait mourir. Alors, l’issue collective pourrait prendre la forme, après une laborieuse « ascèse de traversée », d’une évasion par le « dedans ».

 

« Eh bien, n’est-ce pas là, ce que nous permet de faire l’idée (…) qu’il existe en avant, ou plutôt au cœur, de l’univers prolongé suivant son axe de complexité, un centre divin de convergence (…). Supposons que de ce centre universel, (…) émanent  constamment des rayons uniquement perceptibles, jusqu’ici, à ceux que nous appelons les « esprits mystiques ». Imaginons maintenant que, la sensibilité ou perméabilité mystique de la couche humaine augmentant avec la planétisation, la perception d’Oméga vienne à se généraliser de façon à échauffer psychiquement la Terre en même temps que physiquement celle-ci se refroidit. Alors ne devient-il pas concevable que l’humanité atteigne, au terme de son resserrement et de sa totalisation sur elle-même, un point critique de maturation, au bout duquel, laissant derrière elle la Terre et les étoiles retourner lentement à la masse évanouissante de l’énergie primordiale, elle se détacherait psychiquement de la planète pour rejoindre, seule essence irréversible des choses, le point Oméga ? Phénomène semblable extérieurement à une mort, peut-être : mais, en réalité, simple métamorphose et accès à la synthèse suprême. Evasion hors de la planète, non pas spatiale et par le dehors, mais spirituelle et par le dedans, c’est-à-dire telle que la permet une hypercentration de l’étoffe cosmique sur elle-même ? »

 

L’Avenir de l’homme, Points sagesses - Seuil, 1959, p. 140

 

Cette conjecture est seule réellement vivable pour Teilhard, et cela devrait suffire à en assurer la vérité. Néanmoins, en dépit de sa cohérence et de sa fécondité, elle reste une conjecture.

 

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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 12:47

 

4 – LA SOUFFRANCE ET LE MAL :

 

A – UTILITE DE LA SOUFFRANCE

 

Il nous faut chercher l’origine et le rôle de la souffrance, tout en nous accordant aux exigences du monde contemporain. Elles doivent être acceptables en des temps relativement plus éclairés que ceux en lesquels prévalait un éloge et une quête irraisonnée, obsessionnelle, de la mortification. Il est vrai que la souffrance a son importance. C’est une loi que tout progrès se paie d’un effort, et tout effort est par définition une lutte, et s’accompagne donc de souffrance. Et c’est tant mieux. Quelle signification pourrait détenir un progrès qui ne serait la conséquence d’une peine ? Quel mérite, quelle valeur lui attribuer ? C’est entendu.

 

« Mal de croissance, par où s’exprime en nous, dans les affres d’un enfantement, la loi mystérieuse qui, du plus humble chimisme aux plus hautes synthèses de l’esprit, fait se traduire en termes de travail et d’effort tout progrès en direction de plus d’unité. »

 

Le phénomène humain, Seuil, 1èreédition, 1955,  p. 347

 

 

D’autre part, la souffrance physique, ou plus précisément ici, la douleur, mais souffrance tout de même lorsqu’elle touche l’homme puisque, comme pour le reste, elle change de qualité en lui,  la différence de degré des animaux aux hommes incluant une différence de nature, a un rôle prépondérant pour tout vivant.

 

La souffrance physique chez l’homme donc,  et la douleur chez les animaux, est le corollaire indispensable au bon fonctionnement de l’instinct de conservation. Sa fonction est ici pragmatique. Elle prévient l’organisme de ce qui lui est nocif, voire pourrait causer la perte. Son rôle est donc nécessaire à la survie de toutes créatures.

 

 La souffrance, chez l’homme exclusivement ici, qu’elle soit davantage d’origine psychologique, ou davantage d’origine physique, peut aussi servir à tester son endurance, sa résistance morale, comme le clament, peut-être de façon parfois peu réaliste, les Stoïciens.

 

Et puis évidemment, elle permet l’empathie, beaucoup plus que le bonheur. Même si nous pensons, quant à nous, qu’être heureux, c’est être proche de Dieu, car c’est se sentir en harmonie avec le monde, en paix avec la Création et avec soi,  il est vrai que le bonheur enferme aussi, est souvent cause de l’oubli du sort peu enviable de beaucoup d’hommes. Souffrir, c’est aussi prendre conscience que d’autres êtres souffrent, beaucoup, tous en fait. Et cela, pour qui en fait  vraiment l’expérience, c’est très fort, c’est une révélation qui donne envie de sortir de soi, et d’aider les autres. C’est la thèse défendue par Oscar Wilde dans « De Profundis », et très critiquée par Gide, qui y voyait un renoncement à ses a priori d’esthète, causé selon lui par les années passées en prison. Nous n’en croyons rien.

B – IMPONDERABILITE DE LA SOUFFRANCE

 

De plus, la souffrance est comme l’envers, le pendant des progrès réalisés.

 

« Nous voudrions pouvoir en douter, espérer que la douleur et la méchanceté sont des conditions transitoires de la Vie, que la Science et la Civilisation élimineront un jour… Soyons plus vrais et ayons le courage de regarder l’existence en face. Plus l’Humanité se raffine et se complique plus les chances de désordre de multiplient et leur gravité s’accentue ; car on n’élève pas des montagnes sans creuser des abîmes, et toute énergie est également puissante pour le bien et pour le mal. Tout ce qui devient souffre et pêche. »

 

Les écrits du temps de la guerre, Seuil, 1èreédition, 1976, p. 77

 

 

 

« Il se peut aussi que (…) le Mal, croissant en même temps le Bien, atteigne à la fin son paroxysme, lui aussi sous forme spécifiquement nouvelle. Pas de sommets sans abîmes. »

 

Le phénomène humain, Seuil, 1èreédition, 1955, p. 321 

 

 

Comme pour Leibniz, et dit sans ironie, « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes », car l’Univers ne pouvait être que ce qu’il est, n’évoluant que comme il évolue, avec les lois qui le régissent, et ne pouvait faire l’économie de ce qui nous paraît fatale injustice.

 

« …Nous nous avisons que, pour Dieu, s’attaquer au Multiple, c’est forcément entrer en lutte avec le Mal, ‘ombre de la Création’. (…) Sortons en effet des spéculations imaginaires pour observer les conditions réelles auxquelles, nous venons de le voir, doit satisfaire l’acte créateur. Non point du tout par impuissance, suit-il de notre analyse, mais en vertu de la structure même du Néant sur lequel il se penche, Dieu, pour créer, ne peut procéder que d’une seule façon : arranger, unifier petit à petit, sous son influence attractrice, en utilisant le jeu tâtonnant des grands nombres, une multitude immense d’éléments (….) Dysharmonies ou décompositions physiques dans le Pré-vivant, souffrance chez le Vivant, péché dans le domaine de la Liberté : pas d’ordre en formation qui, à tous les degrés, n’implique du désordre (…). En soi, le Multiple pur, inorganisé, n’est pas mauvais : mais parce que multiple, c’est-à-dire soumis essentiellement au jeu des chances dans ses arrangements, il ne peut absolument pas progresser vers l’unité sons engendrer du Mal ici ou là, --- par nécessité statistique. …) Si (comme il est inévitable de l’admettre, je pense) il n’y a au regard de notre raison qu’une seule façon possible pour Dieu de créer, --- à savoir évolutivement, par voie d’unification, --- le Mal  est un sous-produit inévitable, il apparaît comme une peine inséparable de la Création. »

 

Les directions de l’avenir, Seuil, 1èreédition, 1973, p. 151-152

 

 

La souffrance, de par notre constitution, nous est donc naturelle.     

 

« Tout ce qui n’est pas ‘fini d’organiser’ doit inévitablement souffrir de son inorganisation résiduelle et de ses désorganisations possibles : telle est la condition humaine. »

 

L’énergie humaine, Seuil, 1èreédition, 1962, p. 106

 

 

Cette justification de la souffrance par sa nécessité ne saurait, bien évidemment, vaincre et suffire à apaiser totalement la cruauté du mal ressenti.

 

« Autre chose évidemment est pour nous, d’expliquer rationnellement la com-possibilité du Mal et de Dieu, et autre chose de supporter la souffrance dans notre chair et dans notre esprit. »

 

Les directions de l’avenir, Seuil, 1èreédition, 1973, p. 212

 

 

 

C – SCANDALE DE LA SOUFFRANCE

       

Le problème, c’est que nous souffrons trop. Il nous est donné à souffrir plus que nous ne pouvons le supporter. Les plus terribles diminutions, et toute diminution est une petite mort, le décès de ses enfants, paraissent insurmontables. Comment ne pas frémir à l’idée de tous ces maux qui nous désorganisent ?

 

« On peut dire avec vérité que la vraie douleur est entrée dans le Monde avec l’Homme, quand, pour la première fois, une conscience réfléchie s’est trouvée capable d’assister à son propre amoindrissement. Le seul vrai Mal est le ‘mal de la Personne’. (…) Ce qui fait le mal du Mal, ce n’est point la douleur, mais le sentiment de diminuer par la douleur. »

 

L’énergie humaine, Seuil, 1èreédition, 1962, p. 108-109              

Notons en passant qu’à ce propos, la mort des enfants, et les souffrances extrêmes en général, le problème est d’ordinaire mal posé. Trouver que la mort des enfants est injustifiable, c’est ne pas les considérer comme des êtres de chair et de sang seulement, mais c’est les sacraliser, leur conférer un caractère, une valeur absolue, et donc présupposer l’existence de Dieu, sans laquelle les enfants perdraient leur caractère d’absolu, leur mort étant ainsi justifiable. Prétendre qu’elle est injustifiable, c’est donc postuler leur valeur infinie et l‘existence de Dieu par conséquent. Or, s’Il existe, tout est possible, y compris la justification rétroactive du drame, puisque par définition, il donne sens, cohérence et fécondité au mouvement d’ensemble qui inclut la perte. Quel que soit le point de vue donc, athée ou croyant, on peut, sinon justifier, du moins relativiser toutes les souffrances, avec un avantage pour le croyant, car lui ne se contente pas d’un « gâchis limité », mais garde et espère la possibilité d’un réel et plein « rattrapage. »  

 

 

Comment le Créateur, s’Il est bon, a-t-il pu vouloir pour nous un tel sort ?

 

« Comment, mon Dieu, vos créatures seraient devant vous, perdues et angoissées, appelant au secours. Il vous suffirait, pour les précipiter sur vous, de montrer un rayon de vos yeux, la frange de votre manteau, --- et vous ne le feriez pas ? L’obscurité de la foi, à mon avis, n‘est qu’un des cas particuliers du problème du Mal. Et, pour en surmonter le scandale mortel, je n’aperçois qu’une voie possible ; c‘est de reconnaître que si Dieu nous laisse souffrir, pécher, douter, c’est qu’il ne peut pas, maintenant et d’un seul coup, nous guérir et se montrer. Et, s’il ne le peut pas, c’est uniquement  parce que nous sommes encore incapables, en vertu du stade où se trouve l’Univers, de plus d’organisation et de plus de lumière. Au cours d’une création qui se développe dans le Temps, le Mal est inévitable. »

 

Comment je crois, Seuil, 1ère édition, 1969, p. 151-152

 

 

Et si, comme nous l’avons vu, le monde est comme il doit être, comment expliquer ce qui nous semble excès de souffrances ? Teilhard reprend ici l’idée Chrétienne, auquel il nous est libre d’acquiescer ou non, du péché originel, de la chute, et de la culpabilité universelle qui y est forcément attachée.

 

« Douleurs et fautes, larmes et sang : autant de sous-produits (souvent précieux, du reste et ré-utilisables) engendrés en chemin par la Noogénèse. Voilà donc, en fin de compte, ce que, dans un premier temps d’observation et de réflexion, nous révèle le spectacle du Monde en mouvement. Mais est-ce vraiment bien tout, --- et n’y a-t-il pas autre chose à voir ? C’est-à-dire est-il bien sûr que pour un regard averti et sensibilisé par une autre lumière que celle de la pure science, la quantité et la malice du Mal ‘hic et nunc’ répandu de par le Monde ne trahisse pas un certain ‘excès’, inexplicable pour notre raison si à ‘l’effet normal d’Evolution’ ne se surajoute pas ‘l’effet extraordinaire’ de quelque catastrophe ou déviation primordiale ? … »

 

Le phénomène humain, Appendice, Quelques remarques sur la place et la part du Mal dans un Monde en Evolution, 1955, p. 317

 

 

Cette chute, c’est l’origine du mal, et dans son sillage, l’explication de tout ce « surplus » de souffrances, de ces malheurs, comme la guerre, qui ne cessent de nous saccager, de nous amoindrir physiquement, de nous désespérer des potentialités humaines et des rêves de paix.

 

Pour finir, signalons qu’il n’y a nulle trace d’apologie de la souffrance pour elle-même chez Teilhard. Bien au contraire, il faut lutter contre, de toutes nos forces.

 

« …nous n’avons le droit de nous résigner au mal que quand nous lui avons d’abord résisté jusqu’à la limite de nos forces.  Il faut se donner beaucoup de peine pour arriver à subir la volonté de Dieu. Dieu n’est pas n’importe où dans les interférences et les passivités de la vie, --- mais uniquement au point d’équilibre entre nos efforts acharnés pour grandir et la résistance du dehors à se laisser dominer par nous. »

 

Science et Christ, Seuil, 1èreédition, 1965, p. 101

 

 

On ne peut être plus explicite.

A ce titre, il serait ridicule de dénier les ravages causés par la souffrance dans les rangs humains, et de dévaloriser l’importance de la science, et plus précisément de la médecine. Car ce n’est que par elle, et par nos efforts pour la faire progresser, qu’un jour la vue sera rendue aux aveugles, la mémoire aux amnésiques, les jambes aux paralysés. Et c’est entre autres par la science, par ses avancées, que Dieu agit en nous et pour nous. La science est œuvre salvatrice ; elle contient la vertu, à condition d’être correctement orientée, de pouvoir soulager les hommes, et ce bien-être qu’elle a la puissance de procurer est terrain nécessaire à la quête du plus-être. On ne s’occupe des problèmes existentiels que lorsque la survie immédiate est assurée. Les grands froids empêchent de penser.

 

5 – LA MORT :

 

La mort, c’est la suprême diminution, synthétisant toutes les souffrances.

 

« Tous, un jour ou l’autre, nous avons pris, ou nous prendrons, conscience que l’un quelconque de ces processus de désorganisation s’est installé au cœur même de notre Vie. Tantôt ce sont les cellules du corps qui se révoltent ou se corrompent. Tantôt ce sont les éléments mêmes de notre personnalité qui paraissent se désaccorder, ou s’émanciper. Et alors nous assistons, impuissants, à des affaissements, à des rébellions, à des tyrannies intérieures, là où aucune influence amie ne peut venir nous secourir. Que si nous évitons plus ou moins complètement, par chance, les formes critiques de ces invasions, qui viennent, au fond de nous-mêmes tuer irrésistiblement la force, la lumière ou l’amour dont nous vivons, il est une altération, lente et essentielle, à laquelle nous ne saurions échapper : l’âge, la vieillesse, qui, d’instant en instant, nous enlèvent à nous-mêmes pour nous pousser vers la fin. Durée qui retarde la possession, durée qui arrache à la jouissance, durée qui fait de nous tous des condamnés à mort, formidable passivité que l’écoulement de la durée…

Dans la mort, comme dans un océan, viennent confluer nos brusques ou graduels amoindrissements. La mort est le résumé et la consommation de toutes nos diminutions : elle est le mal. »

 

Le milieu divin, Seuil, 1957, p. 83-84

 

 

La mort, en toute logique, puisqu’elle est la désagrégation des éléments matériels qui composent les vivants, doit anéantir leur conscience aussi, du fait de l’étroite interaction entre matière, corps et psychisme, révélée par la loi de complexité-conscience. Cependant, ce qui est vrai des animaux et végétaux ne l’est pas de l’homme, pour lequel s’opère un renversement de perspectives, une métamorphose, une transmutation, du fait que l’esprit chez lui domine la matière. C’est le Christ, qui, par sa résurrection, « assume » ce devenir des hommes vers une forme d’atemporalité, dont la réalisation collective (et sélective) achèvera l’aventure temporelle de la Création.

 

 

« Faites qu’après avoir découvert la joie d’utiliser toute croissance pour vous faire, ou pour vous laisser grandir en moi, j’accède sans trouble à la dernière phase de la communion au cours de laquelle je vous posséderai en diminuant en vous.

Après vous avoir aperçu comme Celui qui est un « plus moi-même »,  faites, mon heure étant venue, que je nous reconnaisse sous les espèces de chaque puissance, étrangère ou ennemie, qui semblera vouloir me détruire ou me supplanter. Lorsque sur mon corps (et bien plus sur mon esprit) commencera à marquer l’usure de l’âge ; quand fondra sur moi du dehors, ou naîtra en moi du dedans, le mal qui amoindrit ou emporte ; à la minute douloureuse où je prendrai tout à coup conscience que je suis malade ou que je deviens vieux ; à ce moment dernier, surtout, où je sentirai que je m’échappe à moi-même, absolument passif aux mains des grandes forces inconnues qui m’ont formé ; à toutes ces heures sombres, donnez-moi mon Dieu, de comprendre que c’est Vous (pourvu que ma Foi soit assez grande) qui écartez douloureusement les fibres de mon être pour pénétrer jusqu’aux moelles de ma substance, pour m’emporter en Vous.

Oui, plus, au fond de ma chair, le mal est incrusté et incurable, plus ce peut être Vous que j’abrite, comme un principe aimant, actif, d’épuration, et de détachement. Plus l’avenir s’ouvre devant moi comme une crevasse vertigineuse ou un passage obscur, plus si je m’y aventure sur votre parole, je puis avoir confiance de me perdre ou de m’abîmer en vous, d’être assimilé par votre Corps, Jésus.

Ö énergie de mon Seigneur, Force irrésistible et vivante, parce que, de nous deux, Vous êtes le plus fort infiniment, c’est à Vous que revient le rôle de me brûler dans l’union qui doit nous fondre ensemble. Donnez-moi donc quelque chose de plus précieux encore que la grâce pour laquelle vous prient tous vos fidèles. Ce n’est pas assez que je meure en communiant. Apprenez-moi à communier en mourant. »

 

Le milieu divin, Seuil, 1957, p. 94-96

   

 

Ceci, on ne peut évidemment y ajouter foi qu’en ayant la foi. Il s’agit de ce qui échappe vraiment à la science, le domaine exclusif et irréductible de la croyance.

  C’est magnifique et ceci dit, ce n’est pas sans ambiguïté. Comment faire simultanément l’éloge de la vie, et en quelque sorte l’éloge de la mort, en tant qu’elle nous fait accéder à ce qui sera censé être un état supérieur ? Cela n’est-il pas contradictoire ? Dans tous les cas, Teilhard se fait un acharné défenseur de la vie terrestre, telle que nous la connaissons. Il est à l’opposé du fanatisme en ce que si cette vie-ci a été voulue, c’est qu’elle est nécessaire, spécifique, originale, qu’elle détient une valeur propre, sa fonction étant irremplaçable. D’ailleurs, si Dieu nous a investi, dans nos corps, d’un instinct de conservation, indissociable de la pérennité et du développement de la vie, c’est bien pour que nous vivions cette vie que l’on connaît, et qu’on ne vit pas uniquement en vue d’une forme de vie supérieure, que cette vie terrestre donc a une valeur spécifique. Mais même comme cela, la défense de la vie sera moins ressentie comme « vitalement » nécessaire que par les athées, car si ces croyants d’un nouveau genre accordent la plus haute valeur à la vie terrestre, ils considéreront tout de même qu’au pis, une mort d’individus avant terme, c’est-à-dire avant qu’ils aient réalisé ce qu’ils portent en eux, ce n’est pas si grave. Car ces individus partent « gros » de ce qu’ils n’auront pu exprimer ici-bas.

 

« Il (l’homme) lui faut accepter, peut-être, le rôle de l’atome imperceptible qui accomplit fidèlement, mais sans honneur, la fonction obscure, utile au bien-être et à l’équilibre du Tout pour lequel il existe ; il lui faut consentir à être, quelque jour, la parcelle d’acier, à fleur de lame, qui sautera au prochain effort, le soldat de la première vague, la surface utile et sacrifiée du Cosmos en activité.

Il lui faut souvent, hélas ! se résigner à être un inutilisé qui disparaîtra sans avoir pu donner son effort, ni proférer sa parole, - qui sortira de l’existence avec une âme tendue de tout ce que les circonstances adverses ne lui auront pas permis d’extérioriser. » 

 

La Vie Cosmique ; Ecrits du temps de la guerre, p. 76

 

 

Evidemment, pour partager ces convictions, il faut avoir la foi. A supposer que les athées soient dans le vrai, tout ceci serait erreur aux conséquences dramatiques. Toute vie avortée serait « irrattrapable », à jamais inachevée. Mais, même du point de vue croyant, part-on « gros » des potentialités non fructifiées ? Si nous sommes pressés, avides de nous exprimer, de mettre en forme nos intuitions, de manifester notre intériorité, c’est que nous sentons, nous savons, que, même si nous devions continuer d’exister après cette vie, nous ne pourrions plus donner, au moins sous la même forme, et selon le même mode, ce que l’on a à donner. La vie est courte, et nous avons raison d’être pressés pour la raison indiquée. Si la vie et la mort étaient exactement pareilles, sans différence, parler de vie, et de valeur de la vie, n’aurait aucun sens. Le fait qu’il faille tout donner maintenant, et agir intensément en conséquence, nous pousse à vaincre l’inertie, car si nous avions la possibilité éternelle de nous extérioriser, non seulement nous ne ferions rien, mais il n’y aurait aucune intensité à vivre. Mais dans notre situation, il nous faut inventer notre vie, l’organiser, se faire le maître de son temps, sans quoi nous mourrons prématurément, et mourir de cette façon, se gâcher, passer à côté des possibilités de sa nature, c’est pire que la mort véritable. Nous hésitons à croire comme Teilhard, que si nous mourons avant terme, nous quittons le monde « gros » de ce que l’on n’a pas su ou pas pu exprimer de son intériorité. Ou, en tout cas, nous pensons qu’il est trop tard, définitivement, pour la donner et la faire fructifier au sein du monde. Et cela, nous le sentons obscurément, mais avec certitude, ce pour quoi les bouddhistes ont tort, car nous devons être « pressés », impatients. Ce pour quoi, aussi, il est impératif de protéger toute vie, animaux compris, et de s’efforcer de contribuer à ce que tous les hommes trouvent leur voie, c’est-à-dire le ou les modes d’expressions qui les épanouiront par l’heureuse affirmation de leur personnalité, en harmonie avec le monde.

 

Si, donc, il nous faut accepter l’inévitable et dernière passivité, quand son heure est arrivée, il n’en faut pas moins y résister de toutes ses forces, lutter jusqu’au bout, pour ne pas se gâcher ici-bas, ne pas passer à côté de la réalisation du meilleur de soi. C’est un leitmotiv Teilhardien. Tout donner. Nous pouvons dire que dans tous les cas, c’est la plus haute façon de vivre, celle qui rassasie vraiment, ne laisse pas de regrets. Croyant ou athée, se construire en construisant le monde et servir le monde en se donnant à lui, est préférable aux positions nihilistes - stagner ou détruire par dépit – et orientales, qui relativisent l’importance de l’action. Abnégation n’est pas résignation, détachement n’est pas renoncement. Par ailleurs, à propos du suicide, s’il est un échec, c’est non pas parce qu’il manifeste un vouloir-vivre absurde dont on serait encore le prisonnier, mais parce qu’il est  généralement le signe qu’on a échoué à exprimer le vouloir-vivre porté en  et par soi d’une façon particulière et unique.

 

 Nous pouvons dire que Teilhard, dans la dialectique de l’attachement et du détachement, n’opte pas pour un détachement a priori, comme position de base, condition de possibilité de la sagesse, car ce détachement est égoïste, ne produit rien, n’élève personne. L’alternance entre détachement et attachement, prônée par Gide, mais surtout par Montherlant dans ses « Essais », repose sur l ‘idée que le monde étant multiple, la seule façon de partir sans regrets est de tout vivre, être rassasié de tout, de cœur, d’âme et de chair. Etre ascète un jour, le jour suivant voluptueux. Cette conception paraît plus satisfaisante, mais elle est plurale, sans évolution réelle, sans sens, convenant bien à l’idée d’un monde absurde. Ce n’est pas en multipliant l’expérimentation de tous les domaines, que l’on rejoint l’universel. Ce faisant, on s’éparpille. Pour Teilhard, c’est en accordant ses dispositions spontanées, son action et sa vie, en choisissant et en se tenant à un ou plusieurs domaines définis, qu’on peut s’accomplir, être utile aux autres en allant au bout de soi-même. C’est en quelque sorte une conception du détachement comme récompense méritée, survenant après coup, après attachement, ou si l’on préfère, après don total de soi au monde, et non-déni de la valeur de ce don. Chaque homme est irremplaçable, dans ce qui est incommunicable en lui, mais aussi dans ce qui est communicable.

 

 

 

 

« Pourquoi aurais-je été plus sage que l’insensé, puisque j’aurai le même sort », dit l’Ecclésiaste.

 

Cette identité du sort futur des sages et des fous n’est pas sûre, mais quel qu’il soit, travailler à faire fructifier ses dons dans le sens de la fructification du monde, c’est la seule voie qui confère assurément à l’homme une bonne conscience, amplement méritée, et qui, par l’actualisation permanente du meilleur de soi-même, génère un bonheur réellement fondé.

 

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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 12:37

 

 

 

 

III - EGALITE, LIBERTE, ACTION, SOUFFRANCE, MORT

 

1 – EGALITE :

 

Les êtres vivants ne sont pas égaux, puisque leur valeur, comme nous l’avons vu, dépend de la richesse, de la « profondeur » de leur conscience, et par conséquent de la complexité structurelle de leur corps, selon laquelle ils incarnent l’Esprit avec plus ou moins de puissance.

 

« Ce coefficient de centro-complexité (ou, ce qui revient au même, de conscience) est la véritable mesure absolue de l’être dans les êtres qui nous entourent. Lui, et lui seul, il peut fonder une classification vraiment naturelle des éléments de l’Univers. »

 

L’activation de l’énergie, Seuil, 1èreédition, 1963, p. 107.

 

 

Nous pouvons donc établir une hiérarchie entre les diverses espèces. Ainsi, les hommes étant les êtres les plus complexes, et donc les plus conscients, ont davantage de valeur, que les autres espèces, parce que leur degré d’organisation leur permet d’atteindre un niveau de conscience inaccessible pour les êtres moins bien placés sur l’échelle de la complexité. La vie humaine compte, par conséquent, plus que la vie de tout être vivant. Mais qu’arriverait-il si l’on établissait le même critère pour départager les hommes entres eux ? Car, de toute évidence, il y a, chez les hommes aussi, des inégalités qui semblent constitutives. Il y a des hommes, par exemple, une minorité, qui, de nature et tempérament, constitutivement, « flirtent » avec les tendances futures, acquièrent par leur esprit d’aventure un temps d’avance sur leurs congénères, approchent des mentalités qui domineront lorsque l’humanité, arrivant à maturité et enfin pleinement responsable, changera d’ère et ne sera plus frileuse à privilégier le meilleur sur le désuet.

 

« Quels que soient le pays, le Credo ou le niveau social de celui que j’aborde, mais pour peu qu’en lui comme en moi couve un même feu de l’Attente, c’est un contact profond, définitif et total qui s’établit instantanément. Peu importe que, par éducation ou instruction, se formulent différemment nos espérances. Nous nous sentons de même espèce ; et dès lors nous constatons que nos antagonismes mêmes nous appareillent : comme s’il existait une certaine dimension vitale où, - non seulement dans un corps mais dans un cœur à cœur, tout effort rapproche. »

 

L’Avenir de l’homme, Points sagesses - Seuil, 1959 , p. 158

 

Alors, les hommes peuvent-ils encore prétendre à l’égalité ? Oui, ils le peuvent, parce que leur niveau de complexité corporelle leur confère, avec leur conscience, la liberté, et cette liberté les rend égaux quant à l’orientation morale vers laquelle ils tendent, la forme de vie pour laquelle ils optent, leur attitude en général.

 

 

 

 

2 – LIBERTE :

 

Le fondement qui légitime l’égalité des hommes entre eux, c’est leur liberté. La liberté, ici, ne consiste pas à choisir son propre destin indépendamment de ce qui en constitue les limites naturelles : prédispositions et circonstances. Elle ne réside pas dans la création de ses propres capacités, mais dans la possibilité du choix, choix de l’effort qui épouse le mouvement même de la vie, ou bien refus de cet effort de construction, réalisation de ses potentialités, fructification de ses dons comme le commande l’Evangile, ou bien gâchis de ce qu’il nous est donner de cultiver. « Il faut suivre sa pente en la montant » écrit Gide.

 

Toute l’évolution tendait à ce que des êtres vivants aient accès à cette possibilité, car, alors, ces êtres acquièrent une réelle autonomie, une indépendance, une valeur particulière propre à chacun d’eux, puisque bien qu’étant permise par un ensemble organique complexe, cet ensemble confère la capacité à faire retour avec réflexivité sur soi, et par ce fait, à se choisir soi-même, à partir cependant des talents plus ou moins originaux dont nous sommes premièrement pourvus.

 

La liberté peut donc, en plus d’être un facteur égalitaire entre les hommes, être considérée comme un dessein fondamental de l’Esprit, en tant qu’elle permet aux créatures privilégiées qui le manifestent le plus intensément d’acquérir dans le même temps une responsabilité qui échappait aux autres espèces, et manquait jusque- là dans la Création. D’êtres subissant le mouvement progressif de l’Univers, les hommes évoluent, et conquièrent  le  statut difficile de Co-Créateur. Un texte de Bergson défend également l’idée que la nature s’oriente vers des formes agencées de telle façon qu’elles puissent se former elles-mêmes librement.

 

« De la plus humble Monère jusqu’aux Insectes les mieux doués, jusqu’aux Vertébrés les plus intelligents, le progrès réalisé à été surtout un progrès du système nerveux avec, à chaque degré, toutes les créations et complications de pièces que ce progrès exigeait. (…) le rôle de la vie est d’insérer de l’indétermination dans la matière. Indéterminées, je veux dire imprévisibles, sont les formes qu’elle crée au fur et à mesure de son évolution. De plus en plus indéterminée aussi, je veux dire de plus en plus libre, est l’activité à laquelle ces formes doivent servir de véhicule. Un système nerveux, avec des neurones placés bout à bout de telle manière qu’à l’extrémité de chacun d’eux s’ouvrent des voies multiples où autant de questions se posent, est un véritable ‘réservoir d’indétermination`. Que l’essentiel de la poussée vitale ait passé à la création d’appareils de ce genre, c’est ce que nous paraît montrer un simple coup d’œil jeté sur l’ensemble du monde organisé. »

 

L’évolution créatrice, Quadrige Puf, 8èmeédition, 1998, p. 127

 

 

 

 

3 – L’ACTION :

 

A – ACCOMPLISSEMENT INDIVIDUEL

 

L’action est fondamentale, car elle permet notre propre réalisation. En effet, chez Teilhard, la volonté de se réaliser individuellement, qui est une revendication importante de l’ère contemporaine, n’est pas esquivée. Au contraire, et tout en soulignant  les points positifs (comme la foi en l’avenir) des grands mouvements populaires, tels le communisme, il y critique l’annihilation de l’aspiration à être autre chose qu’un simple rouage du système, qu’une pièce interchangeable de l’ensemble. L’interdépendance des êtres ne doit pas faire oublier et supprimer leur singularité. A ce titre, il est plus proche de Nietzsche que de Schopenhauer. D’un côté, le « vouloir-vivre », ou énergie universelle qui meut (ou lui donne l’illusion de se mouvoir) le monde, est considéré comme absurde, et, par divers procédés, arts, contemplation, il faut se délivrer de sa puissance aliénante, et cause de souffrance. De l’autre, Teilhard pense qu’il est illusoire de prétendre échapper au « vouloir-vivre » fondamental qui meut le monde, si ce n’est en s’altérant la conscience, et qu’il est bon qu’il en soit ainsi, car cette énergie conservatrice et animatrice n’est pas la pourvoyeuse universelle d’absurde que philosophes, écrivains, et certaines tendances religieuses ont cru déceler dans notre monde.

 

Il nous faut donc aller dans son sens, le sens de la construction. Il nous faut donner une forme à nos intuitions, à notre vie intérieure, pour les communiquer, afin qu’ils servent le monde, que cette richesse ne soit pas perdue pour sa progression et son bonheur. Ce travail de construction du monde est donc convergent avec la construction de soi, et l’un et l’autre s’épanouissent mutuellement. Mais il faut bien noter, et Teilhard va ici dans le sens auquel aspirent nos contemporains, que chacun doit développer ses potentialités,  s’affirmer, prendre sa place, occuper le rôle correspondant à la vocation qu’il se sent, trouver sa voie, pour reprendre une expression chère aux taoïstes, grâce à laquelle son être prendra le maximum d’ampleur, par laquelle il exprimera le meilleur de lui-même. Il n’est pas vrai, comme l’ont prétendu Schopenhauer et les bouddhistes, que la vie soit fondamentalement, principalement souffrance, et que le désir, étant sa cause, doive être supprimé. La vie est souffrance et joie ; ces deux états sont par ailleurs souvent liées, l’un étant le revers, le pendant de l’autre, sa réaction inévitable. Et le désir est cause de souffrance et aussi de joie. Or, il est vrai que la satisfaction du désir est toujours parcellaire et momentanée. Mais est-ce une raison pour la fuir ? Plus nous nous élevons, plus nous réalisons d’actes auxquels nous aspirions, plus la satisfaction est pleine et entière, plus elle acquiert de la consistance, et nous assure des progrès accomplis.  Il faut donc aller au bout du désir, au bout de l’effort. Simplement, et c’est le problème de la coexistence des puissances, de leur limitation et accomplissement réciproque, s’il nous faut prendre notre place, il faut que tout le monde la prenne, que le fort ne se serve pas de sa force pour maintenir le faible dans la faiblesse, comme nous voyons bien souvent faire, mais au contraire, qu’il l’aide à s’émanciper de sa tutelle, et, dans la mesure du possible, qu’il contribue à en faire un être fort, indépendant. Beaucoup d’infirmes, par exemple, n’existent aux yeux des autres que comme un devoir à exercer. Il faut les aider à redevenir puissance, à exister pour la communauté.

 

Enfin, une idée de Teilhard, « la divinisation des passivités » est souvent mal interprétée. « La divinisation des passivités », ou, plus simplement, le fait de savoir se servir d’une situation déplaisante imposée, par exemple des tâches ingrates et banales à exercer, comme moyen humble d’ascension vers Dieu, est un des points forts de Teilhard. Attention cependant, à ne pas s’en servir comme alibi, justification de l’exploitation de l’homme par l’homme. Car, s’il s’agit de composer avec un rôle et une vie parfois à l’opposé de ses aspirations, il faut tout de même chercher à se réaliser, en travaillant à occuper une fonction en accord avec sa vocation. Composer avec la nécessité, quand elle prend une tournure systématiquement contraire à ses vœux, ne peut être qu’un pis aller, une solution par défaut. Etre professeur de faculté est plus épanouissant, plus libérateur que travailler comme ouvrier à la chaîne. Et si Teilhard avait été obligé, sa vie durant, de faire des ménages, il serait passé à côté du meilleur de lui-même, aurait gâché les potentialités que sa nature contenait, et il ne serait  tout simplement pas le Teilhard que nous connaissons. Et puis, nous ne serions pas là, actuellement, à nous délecter de son œuvre. La « divinisation des passivités » s’inscrit donc dans un cadre précis, et elle ne doit nous être un modèle que lorsque nous « touchons le fond », au pire de notre vie.

 

 

 

B -  ACCOMPLISSEMENT UNIVERSEL

 

Nous avons vu que l’homme accédait au rang de co-créateur, qu’il devenait co-responsable de la destinée du monde. Rien de moins anodin, donc, que son effort, qui engage l’Univers.

 

«  Dans le Monde, objet de la « Création », la métaphysique classique nous avait accoutumé à voir une sorte de production extrinsèque, issue, par bienveillance débordante, de la suprême efficience de Dieu. Invinciblement…je suis amené à y voir maintenant (conformément à l’Esprit de St-Paul) un mystérieux produit de complétion et d’achèvement pour l’Etre Absolu lui-même. Non plus l’Etre participé d’extra-position et de divergence, mais l’Etre participé de plérômisation et de convergence. »

 

Le cœur de la matière, 1976

 

 

La morale s’y accordera et « de cosmos, morale d’équilibre, juridico-sociale, sous-tendue par une vision pluraliste et statique, passera à morale de cosmogénèse, sous-tendue par une vision foncièrement évolutionniste de l’univers, où le fondement initial de l’obligation, c’est le fait d’être né et de se développer en fonction d’un courant cosmique. Dans ces perspectives, le moraliste devient le technicien et l’ingénieur des énergies spirituelles du monde. »

 

Cela dit, cette réverbération de la Création sur le Créateur, pour reprendre une idée commune à Teilhard et Whitehead, est problématique, car elle ne s’accorde pas avec la liberté supposée de l’homme. Si les hommes sont libres et qu’ils n’accomplissent pas leur tâche, refusent le travail, alors la Création peut échouer. Mais si la Création échoue, n’entraîne-t-elle pas le Créateur dans son échec ? Et si non, alors la Création n’est pas nécessaire au Créateur, ce qui contredit toute l’œuvre. Ou bien il faut imaginer que les hommes ne peuvent échouer, mais où se situerait leur liberté, leur responsabilité, alors ? La seule façon d’accorder liberté humaine et assurance de l’achèvement de l’Univers, ce serait de considérer que le monde est structuré de telle façon que les actes des hommes, tout en étant libres, sont, quelle que soit leur teneur, réincorporés par le processus dialectique dans le sens du progrès. Mais alors, cela signifierait que seules ses intentions comptent, puisque tout fruit de l’action serait converti automatiquement, par le jeu de lois universelles subtiles, dans le sens du bien. Or, là aussi, cela paraît contradictoire avec l’idée Teilhardienne de véritable contribution des hommes à la grande Œuvre, par leurs intentions, mais aussi par leurs actes dans ce qu’ils ont de plus tangibles. Alors, si l’homme est libre, si nos actes ont une véritable influence, il serait logique que la Création, et le Créateur qui y est impliqué, puissent pâtir de cette liberté et de cette influence.

 

A moins de décloisonner la distinction entre Dieu et les hommes, et de considérer qu’étant les instruments vivants et libres du triomphe à venir de Dieu, notre liberté est forcée de s’orienter d’elle-même, dans son mouvement d’ensemble, et malgré quelques exceptions, discordances et apparences contraires, dans le sens divin englobant qui la soutient et la permet, et donc l’homme tout en restant libre, ne devrait pas pouvoir nuire au dessein  final auquel tend la Création, et le Créateur par et pour sa Création. 

 

 

 

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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 12:33

 

3 – LE TRANSFORMISME :

 

3.1 – PRESENTATION

 

Le transformisme est une théorie dont quelques grands scientifiques avaient pressenti une part du mouvement de fond, tels Linné, Cuvier, Buffon ou Maupertuis. Mais ses deux grands théoriciens furent Darwin et Lamarck, qui vécurent à peu près à la même époque. Depuis, qu’ils soient compagnons de route ou héritiers, tels Geoffroy Saint-Hilaire pour Lamarck, Wallace pour Darwin, puis Spencer ou récemment Richard Dawkins, les penseurs du transformisme se rattachent tous à l’un ou l’autre des deux grands fondateurs, parfois se partageant entre les deux grandes conceptions naturalistes, essentiellement pour l’un, mais se retrouvant en quelque point pour l’autre. Le transformisme, c’est la théorie consistant à penser que les espèces vivantes évoluent. Cette théorie fit en son temps scandale, puisqu’elle contredisait le récit biblique de la genèse, qui, bien que genèse, un mot qui plaît à Teilhard, n’en est pas moins sensée raconter la création des espèces en leur constitution définitive. Ainsi, la théorie de l’évolution des espèces vivantes s’opposait à la théorie « fixiste » de la Création, pour laquelle les formes du vivant sont créées une fois pour toutes et pour toute éternité.

 

Mais l’évolution des espèces ne sous-entend pas nécessairement que l’homme lui-même y soit impliqué, qu’il soit lui-même une simple espèce évolutive inscrite au sein des autres espèces, régie par des règles identiques, et qui plus est, qu’il descende du singe. C’est cette implication de l’homme qui a été un vrai scandale. Mais, pour Teilhard, c’était du pain béni pour ses idées futures, et le fait que l’homme fasse partie intégrante du processus endomorphique (changement de structure par cause interne) ou métamorphique (changement de structure par cause externe), régissant le mouvement et l’imbrication des espèces entre elles, servait au contraire la haute idée qu’il se faisait de « la place de l’homme dans la nature. » Il nous faut maintenant entrer dans le cœur du problème, le mode opératoire de cette évolution générale des espèces, car selon l’orientation pour laquelle nous optons, l’idéologie qui sous-tend la théorie scientifique prend une tournure aux conclusions radicalement divergentes.

 

 

 

3.2  – LE CŒUR DU PROBLEME

 

A – CE DONT S’ELOIGNE TEIHLARD

 

Les deux grandes tendances du transformisme ont été développées dans deux ouvrages majeurs, la « Philosophie zoologique » (1809) de Lamarck, et l’ « Origine des espèces », de Darwin, publiée en 1859.

 

Bien que postérieur, l’histoire a davantage retenu le nom de Darwin, pour la cohérence systématique de ses idées, l’impact immédiat de son livre, dont la parution fit scandale, et quelques concepts généraux caractéristiques, évocateurs et faciles à retenir. Rappelons brièvement les grandes lignes de l’œuvre.

 

Pour Darwin, les espèces évoluent  selon un schéma assez simple. D’abord, on observe une mutation génétique établie au hasard, de façon aléatoire, puis une sélection par l’environnement dans lequel l’espèce vit. Cette sélection s’opère de façon simple. Seules les variations aux caractères avantageux pour la survie sont conservées. Celles qui se révèlent nuisibles au maintien, à la préservation et à la perpétuation de l’espèce sont éliminées. C’est donc la qualité de l’adéquation d’un organisme à son milieu de vie qui lui permettra de se maintenir, et puis d’évoluer selon la qualité de l’adaptation au milieu obtenue par ses modifications organiques. S’ajoute ou se superpose à ce binôme simple -variation génétique/sélection naturelle- la sélection sexuelle, ou sélection du plus apte à la possession des femelles, assurant la meilleure descendance, et en cas de disette, la compétition entre espèces ou au sein d’une même espèce, qui entraîne la survie du plus apte, c’est-à-dire, encore, de celui qui, avec ses dispositions corporelles et les données du milieu, parvient à s’adapter, à s’harmoniser avec les conditions qui lui sont imposées. Nous constatons que cette conception est purement matérialiste et amorale, en ce sens que la nature tranche toujours au profit du plus fort, qui seul survivra et aura une descendance, jusqu’à  ce que ses forces déclinent, et qu’il disparaisse à son tour.

 

Il faut signaler que Darwin, dans «La filiation de l’homme» , façonna une anthropologie qui puisse être à la fois à la mesure de ses théories et équilibrer le danger que l’amoralité de ses conceptions de la nature représentait. Il prétendit que l’altruisme, la compassion, la charité, étaient bonnes pour la conservation de l’espèce humaine, car en adéquation avec les potentialités que l’homme pouvait tirer de sa nature, sans que cela contredise aux nécessités imposées par le milieu. L’entraide, la préoccupation du plus fort pour le plus faible sont ainsi valorisées, sans que Darwin renie ses idées, puisqu’elles sont légitimées par leur utilité biologique. Morale utilitariste donc, que celle de Darwin, toute prête à varier si les conclusions quant à l’utilité de l’entraide variaient, et dont nous ne savons si elle a été constituée sincèrement, ou pour s’accommoder des virulents polémistes chrétiens encore très influents en Grande-Bretagne à l’époque.

 

La nature, de plus, trie des variations qui se font au hasard, c’est-à-dire sans direction vers, par exemple, plus de complexité. Nul dessein ne préexiste à l’épanouissement de ses formes, et l’homme, dont la conscience réflexive est épiphénomène, c’est-à-dire ici, phénomène secondaire utile à sa survie, mais qui s’atténuerait et disparaîtrait sans drame si les conditions de vie du milieu le réclamaient, si la pensée n’était plus adaptée aux impératifs de l’action, l’homme donc, n’est qu’une espèce parmi les autres, qui se croit à part pour sa conscience qu’il juge de nature spéciale, mais dont l’irréductible spécificité n ‘est qu’une illusion anthropocentrique. Nous mesurons à quel point Teilhard peut être considéré comme en étant l’anti-thèse. Non pas qu’il nie toute vérité au processus et aux effets de la sélection naturelle, telle qu’elle est décrite par Darwin, mais il pense qu’elle est orientée vers la formation d’organismes à la complexité croissante, et d’autre part que l’homme, étant l’aboutissement de cette montée de complexité, est le sommet auquel les laborieux tâtonnements de la nature tendaient. Ainsi, si l’homme, dans sa forme actuelle, douée de sa conscience réflexive, devait disparaître, il entraînerait, en étant la valeur essentielle, toute la création dans sa chute. La catastrophe n’aurait pas d’équivalents.

 

 

 

B – CE VERS QUOI SE RAPPROCHE TEILHARD

 

Heureusement pour Teilhard et pour nous, le courant évolutif incarné par Lamarck est beaucoup plus adéquat à nos espérances. En effet, pour Lamarck, l’évolution des espèces est orientée par une force créatrice interne, une tendance immanente aux espèces, indépendante du milieu en tant qu’impulsion, bien qu’obligée de composer, avec dans son inscription spatio-temporelle et sa réalisation.

 

« De quel côté (…) chercher l’explication et le siège du phénomène ? Est-ce plutôt (avec les néo-darwiniens) dans l’action automatique et aveugle de quelque régulateur ou « filière » externe ? Ou bien au contraire (comme soutiennent les néo-lamarckiens) ne serait-ce pas plutôt dans le jeu de quelque facteur arrangeant interne, capable de saisir et d’additionner préférentiellement certaines catégories de chances, au passage ?

 

La vision du passé, Seuil, 1èreédition, 1957, p. 360

                                                  

 

Ainsi les espèces évoluent, naturellement pourrions-nous dire, vers plus de complexité. Il est dans la nature de la nature d’y travailler, de s’efforcer à ce progrès. Les changements organiques des espèces ne se font donc pas, ou pas seulement, pour Lamarck, de façon contingente, sur le mode du hasard, et Teilhard le rejoint sur cette pensée principale.

 

« … N’est-ce pas une gageure (pour ne pas dire une contradiction) que de vouloir expliquer par un simple jeu de probabilités la dérive constante de la matière organisée vers des formes d’arrangement toujours plus improbables ? »

 

La vision du passé, Seuil, 1èreédition, 1957, p. 331

 

 

«… D’une part la zone (lamarckienne) des très grands complexes (hommes surtout) où l’anti-hasard domine perceptiblement ; et d’autre part la zone (darwinienne) des petits complexes (vivants inférieurs) où ce même anti-hasard ne peut plus être saisi que par raisonnement. »

 

Le phénomène humain, Seuil, 1èreédition, 1955, p. 163 

Une autre façon de l’exprimer, c’est de considérer que c’est la fonction qui précède et crée l’organe, et non l’organe qui précède et crée la fonction, ce qui implique l’idée d’une finalité interne aux développements de la vie, doublée d’une sélection psychique des caractères inscrite en profondeur dans le processus de mutation des espèces, et qui est relativement masquée, se superposant au nivellement des valeurs apparentées à la tendance Darwinienne.

 

«  Il faut le maintenir : les savants ont mille fois raison de relever les traces marquées par la Vie dans la chair vivante, ou abandonnées par elle dans les débris fossilisés. Mais qu’ils se gardent, au cours de ce travail, de perdre ou même d’inverser le sens des valeurs qu’ils manient. Ce ne sont pas les tissus, les os qui ont fait les vivants. Os et tissus ne sont que les carapaces dont se sont successivement enveloppées les tendances psychiques issues de la même aspiration fondamentale à connaître et à agir. »

 

La vision du passé, Seuil, 1ère édition, 1957, p. 103-104

 

 

 

«  Nous devons décidément renoncer à parler simplement, dans tous ces cas, de survivance du plus apte, ou d’adaptation mécanique à l’environnement et à l’usage. Alors quoi ? … Plus il m’est arrivé de rencontrer et de manier ce problème, plus l’idée s’est imposée à mon esprit que nous nous trouvions en l’occurrence, devant un effet non pas de forces externes, mais de psychologie. Suivant notre manière actuelle de parler, un animal développerait ses instincts carnivores parce que ses molaires de font tranchantes et ses pattes griffues ? Or ne faut-il pas retourner la proposition ?

Autrement dit, si le Tigre a allongé ses crocs et aiguisé ses ongles, ne serait-ce pas justement que, suivant sa lignée, il a reçu, développé et transmis une ‘âme de carnassier’ ? Et ainsi des coureurs timides, --- ainsi des nageurs, --- ainsi des fouisseurs, --- ainsi des voiliers… »

 

Le phénomène humain, Seuil, 1ère édition, 1955, p. 163-164

 

 

 

Il faut noter d’autre part que la constance avec laquelle, même chez Darwin, c’est toujours le plus avantageux qui est sélectionné, est intrigante, car cela nous paraît si évident que nous ne nous interrogeons pas sur l’instinct de conservation, mais cette sélection obstinée de l’utile marque une prérogative de l’Etre sur le non-être, est le signe incontestable que la vie est tenace, que la vie veut vivre.  Or cela, c’est merveilleux, c’est fascinant.

 

« Depuis Darwin, on a beaucoup parlé (et avec raison) de ‘survivance du plus apte’. Or qui ne voit que, pour fonctionner, cette lutte darwinienne pour l’existence présuppose tout justement, chez les éléments en compétition, un sens obstiné de la Conservation, de Survie, --- où reparaît et se concentre l’essence même de tout le mystère. »

 

L’activation de l’énergie, Seuil, 1ère édition, 1963, p. 241-242

 

 

Ainsi, Teilhard est plus facilement insérable dans la lignée Lamarckienne que dans celle inaugurée par Darwin, moins compatible avec ses vues spirituelles, bien que Teilhard ne rejette pas toute validité aux formes de sélections conceptualisées par un homme qui reste incontournable pour les scientifiques contemporains.

 

 

 

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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 12:31

2.3 – L’HOMME

 

A – COMPLEXITE-CONSCIENCE.

 

Avec l’apparition de l’homme, nous franchissons un cap, vraiment décisif. L’homme est le plus complexe des êtres organisés, du moins, à notre connaissance. Sa complexité corporelle est telle que la conscience réfléchie émerge à travers lui, et, du fait même qu’elle soit réfléchie, du fait même que désormais, une créature sait, et sait qu’elle sait, l’homme acquiert par elle une dimension de plus, une liberté, une autonomie, une responsabilité inexistantes aux stades antérieurs d’organisation.

En l’homme, c’est littéralement l’évolution qui prend conscience d’elle-même, qui se réfléchit, qui « rebondit », et il fallait attendre l’homme pour que la lente progression des corps et des consciences prenne un caractère d’évidence, et il fallait l’homme pour en analyser rétrospectivement les données, et seul l’homme de toute façon est en mesure de réfléchir le phénomène.

 

« Avec la conscience au carré, ce n’est rien mois qu’une nouvelle espèce de Vie (c’est une vie de deuxième espèce) qui a commencé, au Pliocène, sur notre planète, son évolution particulière  […. En l’Homme, ce n’est pas simplement un phylum de plus qui se branche sur les Primates. Mais c’est le Monde lui-même qui, forçant l’entrée d’un domaine physique resté jusqu’alors fermé, repart sur soi pour une étape nouvelle. »

 

L’Apparition de l’homme, Seuil, 1956, p. 317

 

 

La matière, les corps, le vivant, comme nous l’avons vu, sont, entre autres, de l’ordre du complexe, et sur l‘échelle de la complexité, l’homme n’a pas d’égal. Comme le disent Albert Jacquard et Axel Kahn dans « l’avenir n’est pas écrit », l’homme ne dispose pas de plus de gènes que certains animaux, mais c’est la richesse de la combinaison qui importe, et fait la différence.

 

« Dans un univers à deux infinis seulement, les vivants supérieurs (l’homme par exemple) peuvent être considérés comme « moyens ». Mais dans un Univers à trois infinis, ils se détachent des autres grandeurs moyennes non complexes ; ils viennent occuper le sommet d’une branche spéciale ; et dans cette position terminale (où ils prolongent directement la lignée des atomes et des molécules) ils forment un extrême, au même titre qu’une galaxie ou qu’un électron. (…) L’Homme n’est évidemment pas le premier par la taille. Mais, en revanche, c’est  en lui, certainement, c’est dans les milliers de millions de cellules de son cerveau que la Matière est parvenue, actuellement, à son maximum de complication liée, d’organisation centralisée. Chronologiquement et structurellement, l’Homme est incontestablement, dans le champ de notre expérience, le dernier formé, le plus profondément centré de toutes les ‘molécules`. »

 

La vision du passé, Seuil, 1ère édition, 1957, p. 315-319

 

 

L’homme, par ses facultés réflexives, possède la clé explicative de tout l’Univers.

 

« Au milieu d’un Cosmos où le primat est encore laissé aux mécanismes et au hasard, la Pensée, ce phénomène formidable qui a révolutionné la terre et se mesure avec le Monde, fait toujours figure d’inexplicable anomalie. L’Homme, dans ce qu’il a de plus humain, demeure une monstrueuse et encombrante réussite.

C’est pour échapper à ce paradoxe que je me suis décidé à renverser les éléments du problème. (…)  L’Homme semble une exception. Pourquoi ne pas en faire la clef de l’univers ? L’Homme refuse de se laisser forcer dans une cosmogonie mécaniciste. Pourquoi ne pas édifier une Physique à partir de l’Esprit ? »

 

Comment je crois, Seuil, 1èreédition, 1969, p. 126

 

 

L’Homme est le centre, l’axe et la flèche de l’Univers, le dernier niveau atteint par la création, le plus abouti.

 

« En vérité, je doute qu’il y ait pour l’être pensant de minute plus décisive que celle où, les écailles tombant de ses yeux, il découvre qu’il n’est pas un élément perdu dans les solitudes cosmiques, mais que c’est une volonté de vivre universelle qui converge et s’hominise en lui. L’Homme, non pas centre statique du Monde, -- comme il s’est  cru longtemps ; mais axe et flèche de l’Evolution, -- ce qui est bien plus beau. »                                            

                                                                                                        

Fin du Prologue du phénomène humain, 1955

 

 

Dans un tel contexte, si l’homme n’est plus à proprement parler le centre géographique de l’Univers, (géocentrisme), il l’est d’une tout autre manière, de l’ordre de la complexité organisationnelle. Ainsi, le vieil anthropocentrisme de « position » est abandonné, au profit de l’anthropocentrisme nouveau, l’anthropocentrisme de « mouvement ». 

 

 

 

B – ROLE ET FONCTION

 

Nous sommes, en quelque sorte, Dieu en train de se réaliser. L’individu est un être qui incarne, exprime et transmet l’Esprit au monde, selon des modalités historico-spatiales définies, et déterminé par un ensemble de dispositions corporelles. Comme les animaux, les plantes, mais à un niveau de réalisation infiniment plus élevé.

 

L’homme est un « demi-dieu » en quelque sorte, dans le sens ou, accédant à la liberté, à une dignité supérieure, à une forme de conscience nouvelle, à une profondeur intellectuelle stupéfiante, à une puissance technique à peine imaginable, il acquiert un titre exemplaire : le voici co-responsable, et disons-le, co-créateur, de l’Univers en devenir. Il devient participant au sens fort ; non plus forcé à subir le mouvement d’ensemble, mais libre d’acquiescer ou non à l’œuvre en cours.

 

Il accède, aussi, puisqu’il le sent intensément travailler en lui, à la conscience du Créateur, de la force créatrice, au  goût et au besoin de Dieu. S’il perd la croyance en cette force, le nihilisme le guette. Lui seul, dans la création, réclame une signification pour seconder l’impulsion corporelle dans son action, à défaut de laquelle c’est sa propre vie qu’il mettra bien souvent en jeu, au mépris des forces vitales l’inclinant à la conservation de son être.

 

« Pour mettre en branle la chose, si petite en apparence, qu’est une activité humaine, il ne faut rien moins que l’attrait d’un résultat indestructible. Nous ne marchons que sur l’espoir d’une conquête immortelle. Et je conclus directement : « donc il y a de l’immortel en avant de nous. »

 

Comment je crois, p. 131

 

 

Notons que s’il n’y avait que de l’éphémère à saisir, n’en déplaise à Teilhard, il faudrait bien s’en  contenter. La « tristesse » de cette situation devrait-elle nous conduire au sacrifice de la seule chose qui soit à notre portée ? De plus, il y a une distinction à établir entre la nécessité, pour les pousser à agir, de la croyance des hommes en de l’incorruptible, et la nécessité que cet incorruptible soit réellement. Mais, il est vrai, nous espérons cette croyance fondée dans la réalité, dans la vérité.

 

 

 

C – NOUVEAU STATUT DE L’AMOUR

 

L’amour accède à un niveau supérieur en l’homme, il s’hominise. Ce qui était simple affection instinctive, simple tropisme (attractions positives ou négatives dues à des excitations physico-chimiques), franchit un pas supplémentaire, se spiritualise.

 

« C’est avec l’hominisation que se révèlent, enfin et seulement, les secrets et les vertus multiples de sa violence. L’Amour « hominisé » se distingue de tout autre amour parce que le « spectre » de sa chaude et pénétrante lumière s’est merveilleusement enrichi.

Non plus seulement l’attrait unique et périodique en vue de la fécondité matérielle, mais une possibilité sans limite et sans repos de contact par l’Esprit beaucoup plus que par le Corps […. ] »

 

L’énergie humaine, Seuil, 1962, p. 41                                                                                                                                        

 

 

 

 

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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 12:26

 

2.2 – LES CORPS

 

A – LOI DE COMPLEXITE-CONSCIENCE.

 

Les corps sont la résultante, la conséquence des arrangements, de la complexification structurelle, organisationnelle de la matière. Par l’émergence du corps, un palier est franchi, celui qui signe l’apparition des corpuscules. Jusqu’alors, la matière n’était qu’un assemblage d’éléments juxtaposés, un agrégat, mais auquel il manquait la notion substantielle d’organisme. Nous pouvons dire que, faute d’être « centré », tel ou tel assemblage rudimentaire de matière n’a pas de réelle « corporéité », n’a pas d’unité, et n’est pas unité.

 

« L’atome, la molécule, la cellule, l’être vivant, sont de vraies unités, parce qu’ils sont à la fois composés et centrés. Par contre, une goutte d’eau, un tas de sable, la Terre, le Soleil, les astres en général, si multiples ou composites qu’ils soient dans leur édifice, ne semblent posséder aucune organisation, aucune « centréité ».  Quelle que soit la majesté de leur taille, ce ne sont que de fausses unités, des agrégats plus ou moins arrangés par ordre de densité. »

 

L’avenir de l’homme, Seuil, 1èreédition, 1959, p. 138

 

 

Or, le corps, c’est une association d’éléments, mais pas seulement, car cette association est liée à une force unifiante (peu éloignée du « Ki », ou Souffle-énergie animant et ordonnant le monde selon les Taoïstes, notion imprégnant tout l’Extrême-Orient) qui change et élève la nature du tout constitué par ces éléments.

 

« Toute chose est quelque chose de plus que les éléments dont elle est composée. Et ce quelque chose de plus, cette âme, est le véritable lien de sa solidité. »

 

Science et Christ, Seuil, 1èreédition, 1965, p. 56

 

 

Le tout du corps est donc plus que la somme des éléments qui le compose. Il la déborde en quelque sorte, l’enveloppe, s’en émancipe, émancipation atteignant son paroxysme en l’homme. Le corpuscule est une :

 

[… unité vraiment et doublement « naturelle », en ce sens que, organiquement limitée dans ses contours par rapport à soi, elle laisse de plus apparaître, à certains niveaux supérieurs de complication interne, des phénomènes précis d’autonomie. Complexité dégageant progressivement une certaine « centréité ».]

 

La place de l’homme dans la nature, Seuil, 1èreédition, 1963, p. 30

 

 

C’est par ce processus de complexification croissante des corps que la vie émerge de la matière, puis la conscience, puis la conscience réfléchie, trois stades décisifs représentant le franchissement de seuils critiques, des discontinuités dans la continuité. Ces seuils sont des limites à l’expression spirituelle de l’Univers, Univers qui se manifeste par l’intermédiaire des Corps, et donc de la matière. Ces limites ne peuvent être franchies que par un progrès de la complexité structurelle des corps, condition de possibilité et étape nécessaire de l’éclosion des différents niveaux de l’Etre.

 

« La vie n’est apparemment rien autre chose que l’exagération privilégiée d’une dérive cosmique fondamentale (aussi fondamentale que  l’Entropie ou la Gravité) qu’on peut appeler « Loi de complexité-conscience », et qui peut s’exprimer comme suit : ‘Laissée assez longtemps à elle-même, sous le jeu prolongé et universel des chances, la Matière  manifeste la propriété de s’arranger en groupements de plus en plus complexes et en même temps de plus en plus sous-tendus de conscience ; ce double mouvement conjugué d’enroulement physique et d’intériorisation (ou centration) psychique se poursuivant, s’accélérant et se poussant aussi loin que possible, -- une fois amorcé `.

Cette dérive de complexité/conscience (aboutissant parfois à la formation de corpuscules de plus en plus astronomiquement compliqués) est facilement reconnaissable dès l’Atomique, - et elle s’affirme dans le Moléculaire. Mais c’est évidemment chez le Vivant qu’elle se découvre avec toute sa clarté. »

 

L’apparition de l’homme, Seuil, 1ère édition, 1956, p. 195-196

 

 

Il faut noter que l’axe principal du progrès vers la complexité se concentre en un organe aux fonctions supérieures, le cerveau. L’évolution est orientée vers la fabrication de cerveaux aux connexions et ramifications toujours plus élaborées. L’axe évolutif est donc un axe de céphalisation.

 

C’est ainsi que, par ce que Teilhard a nommé la loi de complexité-conscience, le monde évolue de la « pré-vie », stade antérieur à la vie, mais la contenant en puissance, à l’émergence de la vie, c’est-à-dire de la sphère vitale, ou encore biosphère. Mais, comme nous l’avons vu, tout, à partir d’un enracinement primitif et d’une impulsion divine, évolue chez Teilhard ; aussi préfère-t-il, au terme de biosphère, le terme de biogénèse. Cette genèse de la vie va permettre l’éclosion, toujours grâce au processus de complexité-conscience, de la conscience, et enfin de la conscience réfléchie, puis devrait culminer en une mystérieuse ère de l’Ultra-humain, certainement le plus difficile à saisir chez Teilhard. Nous en reparlerons. Le niveau auquel est actuellement parvenu l’Univers est globalement celui de la socialisation, de l’unanimisation des consciences réfléchies, encore appelée par Teilhard noosphère, mais comme, sur le même mode que précédemment, tout évolue chez Teilhard, le terme de noogénèse semble plus adéquat.

 

 

 

B – INFINI DE COMPLEXITE

 

La loi de complexité-conscience nous découvre donc une dimension de plus à l’Univers, un infini supplémentaire, l’infini de complexité, et celui-ci n’a pas à nous effrayer. Nous connaissions déjà les dimensions de l’infiniment petit, dont s’occupe la physique quantique, et de l’infiniment grand, dont traite la physique relativiste. Voici l’infini de complexité, n’émergeant qu’à partir de corps suffisamment complexes, et  pour lequel il fallait justement ces corps pour pouvoir être pensé. Avec l’homme apparaît  donc un corps qui possède les potentialités nécessaires pour que la complexité indéfiniment perfectible prenne conscience de son indéfinie perfectibilité. Nous y reviendrons.

 

Quand donc la nouvelle physique du nouvel infini (nouveau pour nous, pour notre conscience qui en est cependant le meilleur représentant), science de l’infiniment complexe, viendra-t-elle occuper la place qui contentera nos aspirations laissées jusqu’ici insatisfaites par les autres sciences ?

 

 

En tout cas, Teilhard nous en aura fourni les excellentes prémices.

 

« Une première chose qui apparaît c’est que, pour représenter l’Univers, ce n’est pas seulement deux, c’est trois infinis (au moins) qu’il faut considérer. La seule inspection des chiffres nous l’indique. La complexité, estimée de la manière la plus modeste, est un abîme juste aussi profond que l’Infime et l’Immense. (…) Aux extrêmes, (…) l’univers change de forme. Son étoffe devient le siège d’effets nouveaux. Dire que les Animaux, l’Homme représentent, dans leur lignée, un bout du Monde, c’est donc affirmer implicitement que, pareils en cela à l’Infime et à l’Immense, ils doivent posséder quelque propriété spéciale, --spécifique de leur forme particulière d’infini. Dans l’Immense, les effets de relativité. Dans l’Infime, les effets quantiques. Dans les très grands complexes, quoi ? … Quoi ? Mais pourquoi pas, précisément, la Conscience et la Liberté ? » 

 

La vision du passé, Seuil, 1èreédition, 1957, p. 315

 

 

 

C – AMOUR ET UNION CREATRICE

 

Terminons sur ce qui est au fondement de la loi de complexité-conscience, l’énergie fondamentale à l’œuvre dans l’Univers : l’Amour

 

 

« Si, à un état prodigieusement rudimentaire sans doute, mais déjà naissant, quelque propension interne à s’unir n’existait pas jusque dans la molécule, il serait physiquement impossible à l’amour d’apparaître plus haut, chez nous, à l’état hominisé. (…) L’amour sous toutes ses nuances, n’est rien autre chose, ni rien moins, que la trace plus ou mois directe marquée au cœur de l’élément par la Convergence psychique sur soi-même de l’Univers. »

 

Le phénomène humain, Seuil, 1èreédition, 1955, p. 294

 

 

« L’amour est puissance de liaison inter-centrique. Donc, présent, (au moins à l’état rudimentaire) dans tous les centres naturels vivants ou pré-vivants, dont est formé le Monde, il représente aussi, entre  ces centres, la forme la plus profonde, la plus directe, la plus créatrice d’interactions qui se puisse concevoir. En fait, c’est lui l’expression et l’agent de la synthèse universelle. »

 

L’activation de l’énergie, Seuil, 1èreédition, 1963, p. 77

 

 

L’amour est, par exemple, à la base de la révolution sexuelle, d’une richesse novatrice exceptionnelle. Le processus de scissiparité de la cellule procédait par division. La révolution sexuelle procède par union. L’union est le grand principe par lequel opère l’amour, lui-même énergie unifiante. L’union différencie, l’union est créatrice.

 

« De ce double postulat fondamental (réalité  d’une Evolution et primat de l’Esprit) il suit immédiatement que : expliquer la figure du Monde revient à expliquer la genèse de l’Esprit. C’est le secret de cette genèse que s’attache à élucider la théorie de l’Union Créatrice. L’originalité de cette théorie consiste à chercher la solution du problème de l’Esprit dans ce qui est généralement regardé comme étant sa plus grande difficulté, c'est-à-dire dans la liaison de la Pensée avec le Matériel et le Multiple. »

 

Ecrits du temps de la guerre, Seuil, 1èreédition, 1976, p. 199

 

 

« L’union créatrice n’est pas exactement une doctrine métaphysique. Elle est plutôt une sorte d’explication empirique et pragmatique de l’Univers, né en moi du besoin de concilier, dans un système solidement lié, les vues scientifiques de l’Evolution (admises comme définitives dans leur essence) avec la tendance innée qui m’a poussé à chercher le Divin, non en rupture du Monde physique, mais à travers la Matière, et en quelque manière, en union avec elle. »

 

Science et Christ, Seuil, 1èreédition, 1965, p. 72

 

 

 Avec la révolution sexuelle, de deux, on ne fait plus qu’un, mais cet « un » est unique, différent. Il n’est pas l’identique infiniment multipliable par scission. Il est, bien sûr, la somme de ce que ses deux géniteurs lui ont transmis. Mais, il ne se résume pas à cela. Il forme une composition qui lui est propre, irréductible à tout autre qu’à lui-même en quelque sorte.

 

« L’accroissement d’être consécutif à la fécondation mutuelle des monades représente l’apparition, au Monde, de quelque chose de tout nouveau. »

 

Ecrits du temps de la guerre, Seuil, 1èreédition, 1976, p.  201

 

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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 12:03
II - UN MONDE EN EVOLUTION

 

1 – RAPPROCHEMENT BERGSONIEN ET DIVERGENCE : 

 

Après avoir considéré en quel point il était nécessaire à l’homme d’adhérer à l’idée d’un Univers pourvu de signification, sans laquelle l’homme ne pourrait se sauver lui-même, sans laquelle s’accorder une valeur par soi-même serait dérisoire faute d’enracinement la légitimant, il nous faut préciser la nature de ce Cosmos pour comprendre la place centrale que l’homme y occupe.

 

Teilhard rejoint Bergson dans son rejet de la conception platonicienne du temps  « image mobile de l’éternité ».

 

« Le grand progrès de la pensée humaine, aux temps modernes, a consisté, indubitablement, à prendre conscience du temps, des perspectives du temps, de l’enchaînement des êtres dans le temps…Depuis la Renaissance, tous nos progrès dans la pénétration de la Nature tiennent en effet dans ces quelques mots : découverte d’une extension et d’une liaison indéfinies de l’Univers dans l’espace et dans le temps…Aucun objet ne nous est plus scientifiquement compréhensible que comme l’aboutissement d’une série illimitée d ‘états antécédents. »

 

Comment je crois, Seuil, 1èreédition, 1969, p. 79-80

 

 

Le monde est  « une masse en cours de transformation ». Le temps, la durée est essentielle au déploiement de l’Etre, à l’effectuation des virtualités spirituelles contenues à l’état de germe dans l’Univers, virtualités qui préexistent à la Création, mais à l’état de puissance, que seules la Création et ses formes de plus en plus élaborées actualiseront.

 

« Non, le cosmos ne saurait être interprété comme une poussière d’éléments inconscients sur lesquels efflorirait incompréhensiblement la Vie, -- comme un accident ou une moisissure. Mais il est fondamentalement et premièrement, vivant ; et toute son histoire n’est, au fond, qu’une affaire psychique immense : le lent mais progressif rassemblement d’une conscience diffuse. »

 

L’énergie humaine, Seuil, 1èreédition, 1962,  p. 29.

 

 

L’Univers n’est donc pas statique, cyclique ; il est dynamique, organiquement dynamique, il progresse. Le Cosmos est ainsi une cosmogenèse.

 

« Jadis tout paraissait fixe et solide ; maintenant tout se met à glisser sous nos pieds dans l’univers : les montagnes, les continents, la Vie, et jusqu’à la matière même. Non plus, si on le regarde d’assez haut, le Monde qui tourne en rond : mais un nouveau Monde qui change peu à peu de couleur, de forme, et même de conscience. Non plus le Cosmos, mais la Cosmogenèse. »

 

La vision du passé, Seuil, 1ère édition, 1957, p. 337

 

 

La géologie, la paléontologie surtout, science de la reconstitution du vivant à partir des fossiles, ont permis à Teilhard de prendre conscience que tout dans l’Univers dérivait, mais pas de façon stérile, bien au contraire, vers une direction précise.

 

« Jusqu’ici, pourrait-on dire, les hommes vivaient à la fois dispersés et fermés sur eux-mêmes, comme des passagers accidentellement réunis dans la cale d’un navire dont ils ne soupçonneraient ni la nature mobile ni le mouvement…Nos yeux viennent de se dessiller. Les plus hardis d’entre nous ont  gagné le pont. Ils ont vu le vaisseau qui nous portait. Ils ont vu l’écume au fil de la proue. Ils se sont avisés qu’il y avait une chaudière à alimenter, --et aussi un gouvernail à tenir (…) non plus l’agitation humaine sur place, --non plus la dérive, --mais le voyage (---). Il est inévitable qu’une autre humanité sorte de cette vision-là (….) ».

 

L’activation de l’énergie, Seuil, 1èreédition, 1963, p. 80

 

 

Dès les commencements, tout se met en œuvre pour qu’émerge la vie, et l’homme. Ce que certains scientifiques, comme Brandon Carter, nommèrent le « principe anthropique », pour expliquer que la présence de l’homme suppose dans l’Univers les propriétés requises pour son émergence, incluant l’apparence d’une certaine finalité anthropocentrique.

 

« Pour arriver à faire une âme, Dieu n’a qu’une seule voie ouverte à sa puissance : créer un monde. »

 
Comment je crois,Seuil, 1ère édition, 1969, p. 42

 

 

Tout semble donc orienté, dans l’Univers, en vue de l’émergence de l’homme. Le « chaos primordial » originaire donne naissance aux galaxies. Elles-mêmes contiennent le nécessaire pour que surgissent les étoiles, qui permettent l’éclosion et la « vie » des planètes. Parmi celles-ci, la Terre, laboratoire idéal pour la formation des grosses molécules, puis des cellules se groupant pour former des organismes multicellulaires, les corps organisés, plantes, animaux et hommes.

 

Teilhard s’éloigne ici de Bergson,  pour retrouver l’idée aristotélicienne d’une progression linéaire des plantes aux hommes, en passant par les animaux.

 

« L’erreur capitale, celle qui, se transmettant depuis Aristote, a vicié la plupart des philosophies de la nature, est de voir dans la vie végétative, dans la vie instinctive et dans la vie raisonnable trois degrés successifs d’une même tendance qui se développe, alors que ce sont trois directions divergentes d’une activité qui s’est scindée en grandissant. »

 

L’évolution créatrice (Quadrige Puf, 8èmeédition 1998), Bergson, p. 136

 

 

L’idée selon laquelle les séries évolutives (phylum) des animaux et végétaux divergent est une idée fausse selon Teilhard pour lequel les efforts et les tâtonnements par lesquels procède la nature, poursuivent tous le même grand dessein, quelles que soient les formes corporelles variées dont la vie use pour laisser s’incarner et se manifester l’Esprit.

 

« Dès l’instant (…) où la mesure (ou paramètre) du phénomène évolutif est cherchée dans l’élaboration du système nerveux, non seulement la multitude des genres et des espèces tombe dans l’ordre ; mais le réseau entier de leurs verticilles, de leurs nappes, de leurs branches, s’enlève comme une gerbe frémissante. (…) Tant de cohérence (…) ne saurait être un effet du hasard. Parmi les infinies modalités où se disperse la complication vitale, la différenciation de la substance nerveuse se détache (…) comme une transformation significative. Elle donne un sens, -- et par suite elle prouve qu’il y a un sens à l’évolution. »

 

L’activation de l’énergie, Seuil, 1ère édition, 1963, p. 283

 

 

L’évolution du monde est à courbure convergente.

 

2 – DEFINITION ET DISTINCTION DE LA MATIERE, DES CORPS, ET DE L’HOMME :

 

2.1 – LA PLACE ET LE ROLE DE LA MATIERE CHEZ TEILHARD

 

A –REGULATION DES INTERACTIONS DE LA MATIERE PAR LA DIALECTIQUE

 

Teilhard a pensé que la matière, de même que la vie, que l’Univers, était régie par une dialectique de la nature. Celle-ci est un mouvement immanent à la pensée, à la vie, à la matière, dans lequel les concepts se heurtent et se synthétisent dans un constant dépassement. Chez Teilhard, elle se compose, comme souvent d’ailleurs, de trois moments.

 

Le premier est le stade de la divergence. A chaque degré de l’être domine une tendance à la dispersion, à la création d’une nouvelle multiplicité, c’est-à-dire d’une matière seconde. Cette matière subira ultérieurement un processus de convergence, d’unification, le deuxième stade de la dialectique. Enfin vient le troisième et dernier stade de la dialectique, la synthèse (bien que reprise, elle aussi, dans le mouvement englobant pour lequel une synthèse devient simple thèse impliquée à son tour dans une synthèse supérieure). Cette synthèse va résoudre la contradiction incluse dans la rencontre des deux thèses en présence, en en extrayant l’essentiel, le substantiel pouvant survivre à la confrontation et la dépassant. Elle va donc être source d’émergence, c’est-à-dire que l’arrangement supérieur dégagé par la synthèse constitue un progrès dans l’intériorité et est novateur, créateur, signant l’apparition de propriétés imprévisibles et nouvelles.

 

Il faut signaler que cette tendance interne à la Nature, qui l’oriente dans un sens précis, naît d’un premier Moteur transcendant la Création.

 

« (…) Création, Incarnation, Chute, Rédemption, ces grands éléments universels cessent de nous apparaître comme des accidents disséminés au cours du temps. Ils deviennent tous les quatre coextensifs à la durée et à la totalité du Monde, ils sont en quelque façon les faces (réellement distinctes mais physiquement liées) d’une même opération divine. »

 

Comment je crois, Seuil, 1969, p. 69

 

Dieu ne serait, autrement, guère plus que l’Etre suprême de Condorcet, et de la Révolution française, simple point virtuel à créer. Il s’agirait d’une pure création humaine, sans autre réalité que celle que nous voulons bien lui donner. Or, si la Création sert le Créateur, lui est utile, ou même indispensable, il ne faut pas oublier que le Créateur préexiste à la Création, qui est Sa Création. L’erreur consiste à faire de Dieu une projection humaine, « une vue de l’esprit » artificiel et arbitraire, et à s’imaginer le façonner par nos travaux, par l’intermédiaire de notre construction du monde. C’est ce que Teilhard appelait le Panthéisme humanitaire.

 

Une autre erreur consiste à sacraliser le monde, mais à se concevoir et concevoir toute distinction, toute différenciation, comme une illusion, qu’il faut dissoudre. C’est ce que Teilhard appelait le panthéisme de confusion. L’être humain cherche l’éveil en se « noyant » dans le Tout. Il désire fusionner avec l’Etre absolu par un processus de dépersonnalisation. C’est une volonté assez caractéristique des religions bouddhistes et hindoues.

 

Au contraire, pour Teilhard, on n’approche du divin qu’en allant au bout de soi-même, en se personnalisant, non en se décentrant (perdre son centre), mais en se surcentrant (placer et élever son centre en Dieu, Centre des centres insufflant la vie au Cosmos). Il s’agit là de la vision convergente du Panthéisme, ou encore appelé Panthéisme d’union.

 

Teilhard qualifie encore de « Route de l’Ouest » la voie personnalisante, voie remarquablement caractéristique de la religion Chrétienne, ou l’esprit « s’épanouit sur la matière complexifiée, et où l’unité s’obtient non par suppression mais par convergence du multiple (unité de tension et pas de détente) » . La « Route de l’Est »  sera donc typique du contraire, généralisé par les religions orientales les plus connues, taoïsme excepté.

 

Voici une illustration poétique, approchante de la Nature selon Teilhard, par deux de nos plus grands poètes.

 

D’abord, les deux premières strophes d’un poème de Baudelaire :

 

« La nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles :

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers.

 

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité

Vaste comme la nuit et comme la clarté

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »

 

Correspondances

 

 

Et, plus encore, cette merveille panthéiste (que l’on orientera comme l’on voudra) de Nerval :

 

« Eh quoi, tout est sensible !

 

Pythagore

 

Homme, libre penseur ! te crois-tu seul pensant

Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?

Des forces que tu tiens ta liberté dispose,

Mais de tous tes conseils l’univers est absent.

 

Respecte dans la bête un esprit agissant :

Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;

Un mystère d’amour dans le métal repose ;

« Tout est sensible ! » Et tout sur ton être est puissant.

 

Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t’épie :

A la matière même un verbe est attaché…

Ne la fais pas servir à quelque usage impie !

 

Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché ;

Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,

Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres !

 

Vers dorés »

 

 

 

B – CONSTITUTION ET FONCTION

 

La matière est l’élément, la somme des éléments, qui par son arrangement, son organisation, sa « centréité », va se compliquer, se « complexifier », de façon à se muer en la condition de possibilité d’émergence de la vie, puis de la conscience, enfin de la pensée, pour finir par laisser passer, laisser s’exprimer, se manifester l’Esprit. Elle est l’organe qui sert de tremplin aux puissances spirituelles.

Elle est elle-même spiritualisable, puisque les synthèses qui la compliquent en l’arrangeant la métamorphosent. Mais elle reste le support corruptible de l’incorruptible, étant soumise à l’entropie, ou second principe de la thermodynamique, qui explique comment toute action incluant la matière dégage une énergie dont une partie se dissipe inexorablement en chaleur, ce qui implique qu’une partie de cette énergie est  perdue de manière irréversible, irrécupérable.

 

« L’Entropie, on le sait, est le nom que la Physique donne à cette chute, inévitable en apparence, par suite de laquelle les ensembles corpusculaires (sièges de tous les phénomènes physico-chimiques) glissent (…) vers un état moyen d’agitation diffuse, état où cesse tout échange d’énergie utile, à l’échelle de notre expérience. »

 

La vision du passé, Seuil, 1èreédition, 1957, p. 209

 

 

« Si permanents semblent-ils être par rapport à la durée de nos vies, les éléments physico-chimiques, nous le savons maintenant, vont eux-mêmes se désagrégeant : il y a une mort de la Matière. »

 

L’énergie humaine, Seuil, 1èreédition, 1962, p. 176

 

 

La matière est le support qui permet le passage, le déploiement, l’expression-triomphe  de Dieu, en et par le monde, mais ce rôle éminent d’intermédiaire est passager, et est voué à l’anéantissement, heureusement équilibré par la « nég-entropie », ou montée compensatrice de l’Esprit.

 

« A côté, ou à travers, du courant pondérable de l’Entropie, il y aurait, masqué dans le matériel, affleurant dans l’organisé, mais surtout visible dans l’humain, le courant impondérable de l’Esprit. »

 

Science et Christ, Seuil, 1èreédition, 1965, p.  126

 

 

 

« Les deux mouvements sont de même amplitude universelle. Mais tandis que le premier des deux détruit, le second construit. Ne serait-ce pas dès lors celui-ci, la montée de Conscience, qui représente la vraie trajectoire de notre Univers à travers le Temps, -- l’axe même de la cosmogénèse ? … ».

 

La vision du passé, Seuil, 1èreédition, 1957, p. 319

 

La matière se « dématérialise » en quelque sorte progressivement, s’allège, perd de sa matérialité, de sa pesanteur, mais son arrangement, sa structure, son organisation se perfectionne, s’affine, de telle façon que cette perte de grossière tangibilité laisse la place à des constructions de plus en plus élaborées, réclamant moins de prise, remplies de toute la place concédée à l’Esprit, et nécessitant une moindre utilisation énergétique.

 

« …du point de vue phénoménal où systématiquement je me confine, Matière et Esprit ne se présentent pas comme des « Choses », des « Natures », mais comme de simples variables conjugués, dont il s’agit de déterminer, non l’essence secrète, mais la courbe en fonction de l’Espace et du Temps. »

 

Le phénomène humain, Seuil, 1èreédition, 1955, p. 343

 

 

« La vie, c’est, contrairement au jeu nivelant de l’Entropie, la construction méthodique, sans cesse élargie, d’un édifice toujours plus improbable. Le Protozoaire, le Métazoaire, l’être sociable, l’Homme, l’Humanité, autant de défis croissants portés à l’Entropie ; autant d’exceptions de plus en plus démesurées, portées aux allures habituelles de l’Energétique et du Hasard. »

 

La vision du passé, Seuil, 1èreédition, 1957, p. 209

 

 

 

 

C – COMPARAISON AVEC LA PHYSIQUE MODERNE

 

Cette idée d’une matière dont le fond est énigmatiquement intangible, ou sous-tendue d’intangible, est davantage en symbiose avec les physiques modernes qu’avec la physique Newtonienne classique.

 

L’un des apports d’Einstein, en ce qui concerne la physique relativiste, nous dévoile que la matière est énergie. Des théoriciens contemporains nous en parlent, à partir e la notion d’événement qui a tendance à remplacer la notion d’élément pour caractériser la physique de l’objet matériel, objet qui se mue d’élément en événement aux yeux des physiciens pour la raison de l’incontournable imbrication spatiale de l’élément le long de la ligne temporelle de l’espace-temps

 

 

 

Et Teilhard, à propos du rapport Espace-Temps :

 

« Le temps réagissant sur l’espace et l’incorporant à soi, l’un et l’autre ne forment plus qu’un seul écoulement solide dans lequel l’Espace représente la section instantané d’un flux dont la profondeur et le liant sont donnés par le temps. »

 

L’avenir de l’homme, Seuil, 1èreédition,  1959, p. 112

 

 

Ceci, entre parenthèses, rejoint bien des traditions primitives, qui, malgré leur faible conceptualisation, vouaient un culte aux « vibrations positives » que recelaient, pensaient-ils, les forces naturelles. Ainsi en est-il du Shintoïsme, religion autochtone du Japon par exemple, ou de la pensée africaine traditionnelle, telle que la défendait, la voulait et l’illustrait si bien Senghor, par ailleurs éminent Teilhardien, pour lequel la matière était sacrée en ce sens qu’il y voyait, et surtout y sentait, un réservoir d’énergie à dominante positive, parce qu’unificatrice, parce que pourvoyeuse de passion, de vie et d’amour.

 

« Nous ne pouvons en douter : la Matière dite brute est certainement animée à sa manière. (…) Atomes, électrons, corpuscules élémentaires, quels qu’ils soient (…) doivent avoir un rudiment d’immanence, c’est-à-dire une étincelle d’Esprit. »

 

Science et Christ, Seuil, 1èreédition, 1965,  p.75

 

 

De plus, la physique quantique, science de l’infime, abonde en ce sens de l’imprévisibilité, donc de l’indétermination échappant au strict déterminisme matérialiste, donc de la spiritualité.

 

En effet, les attributs conférés classiquement  aux particules élémentaires composant la matière, localisation, individualité, permanence et impénétrabilité (impossibilité pour deux corps d’occuper le même volume d’espace simultanément) ont tendance à être de plus en plus remis en cause dans leur assignation respective que l’on croyait définitivement établie.

 

 

 

« Pour la nouvelle mécanique chaque point matériel du système se trouve en un certain sens à tout moment simultanément dans tous les endroits de l’espace entier dont le système dispose, (…) on le voit : ce qui se trouve en cause ce n’est rien moins que la notion la plus élémentaire de la mécanique, celle de point matériel. »

 

Max Plank, L’image du monde dans la physique moderne, Gonthier, 1963,  p. 15

 

 

Les célèbres « relations » d’incertitude d’Heisenberg vont dans le même sens. Fini le vieux rêve Laplacien consistant en la déduction de tout le passé et la prévision de tout l’avenir à partir d’une hypothétique connaissance de la position et du mouvement de toutes les particules élémentaires constituant l’Univers.

 

« Une  intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et  la situation  respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’Analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. »

 

Laplace, Introduction à la théorie analytique des probabilités (Œuvres complètes, vol 7)

 

 

« Si la proposition fondamentale de l’évolution est vraie, à savoir que le monde entier, animé et inanimé, est le résultat de l’interaction mutuelle, selon des lois définies, des forces possédées par les molécules dont la nébulosité primitive de l’univers était composée, alors il n’est pas moins certain que le monde actuel reposait potentiellement dans la vapeur cosmique, et qu’une intelligence suffisante aurait pu, connaissant les propriétés des molécules de cette vapeur, prédire par exemple l’état de la faune de la Grande-Bretagne en 1868, avec autant de certitude que lorsqu’on dit ce qui arrivera à la vapeur de la respiration pendant une froide journée d’hiver. »

 

Huxley, citation extraite de l’Evolution Créatrice de Bergson, p. 38

 

 

Heisenberg a démontré que nous ne pouvons connaître à la fois, de façon précise, la position des particules si nous en connaissons la vitesse, et la vitesse si nous en connaissons la position. Par conséquent, du point de vue quantique, l’avenir est imprévisible.

 

 

La conclusion que l’on peut tirer, et on ne s’en privera pas, de toutes ces avancées, de toutes ces novations, ou élucidations scientifiques, c’est qu’elles laissent, pour le moins, le champ libre au renouveau spirituel.

 

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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 12:01

 

 

I -  CE PAR QUOI IL FAUT COMMENCER

 

1 – NECESSITE DE CROIRE OU COMMENT ECHAPPER A L’ISSUE ILLUSOIRE IMAGINEE PAR CAMUS :

 

Tout d’abord, notons que la croyance en un monde « cohérent et fécond » pour employer des termes significatifs du vocable Teilhardien, paraît à Teilhard indispensable à l’homme, de plus en plus indispensable en fait, à mesure que sa conscience s’éveille jusqu’à se réfléchir en Dieu. Les perspectives stoïciennes ne le convainquent pas. En premier lieu, parce que l’obsession de son propre perfectionnement conduit naturellement au mépris de ceux qui ne s’y livrent pas, à la hantise de la corruption de sa  propre hauteur,  au repliement égocentrique, et pour tout dire, à la misanthropie. De plus, l’idée développée par Camus  « il faut imaginer Sisyphe heureux » lui paraît elle-même absurde. En effet, quelle serait cette sorte de bonheur que celui qui se contenterait d’un éternel recommencement ? Un bonheur héroïque peut-être, mais dérisoire aussi et hors de notre portée.

 

 

« Gémir, pleurer, prier est également lâche,

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche,

Dans la voie ou le sort a voulu t’appeler.

Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

 

La mort du loup, Alfred de Vigny

 

 

C’est le conseil du loup au poète, mais le poète, en sa qualité d’homme, ne peut se contenter d’un tel sort. Et c’est un fait que la lecture des stoïciens a une conséquence euphorisante, par l’impression de contrôle qu’elle nous donne, mais dont nous subissons vite le contrecoup, et que les grands hommes qui en ont illustré, revendiqué les fondements, n’ont pu s’y maintenir qu’à intermittence, car non soutenus par l’idée d’un principe réellement réconfortant et au-dessus d’eux-mêmes, auquel se fier quand sa propre force s’est dissipée.

 

 

« A certaines heures  de troubles extrêmes […]. Quand toute certitude vacille, que toute parole balbutie, que tout principe devient suspect, à quelle dernière croyance raccrocher notre existence intérieure, en dérive, sinon à celle-là : qu’il est un sens absolu de croissance, auquel notre devoir et notre béatitude consistent à nous conformer et que la Vie marche en ce sens, par le plus droit chemin. La Vie ne trompe pas […] ni sur la route ni sur le Terme […]. Elle ne définit intellectuellement aucun Dieu, aucun dogme […] elle nous indique le  chemin vers quelle région de l’horizon il faut cingler pour voir se lever et grandir la Lumière. »

 

Ecrits du temps de la guerre, Seuil, 1976, p. 22

 

 

 

 

2 – IMPORTANCE DE L’ENRACIMENT COSMOLOGIQUE DANS L’ASSURANCE DE LA VALEUR ACCORDEE A NOTRE RAISON :

 

« Si le monde est sensé, c’est parfait, mais si le monde va au hasard, ce n’est pas une raison pour, toi, aller au hasard »

 

Les Pensées,  Marc-Aurèle

 

 

Mais qui nous prouve, perdu en un monde hasardeux, que nous possédons en nous-mêmes les clés pour ne pas se perdre, la possibilité du contrôle de soi, de l’autodétermination absolue indépendamment de la cohérence de l’Univers, où pourtant nous sommes pris, nous qui ne sommes qu’élément d’un Tout nous enveloppant ? N'est-il pas nécessaire d’attribuer à l’Univers une signification pour se l’assurer à soi-même, pour postuler l’aptitude à la libre orientation individuelle, si tant est qu’elle ne soit pas incompatible avec l’ordre du Tout ?

 

Ainsi, pour Teilhard, il est indispensable à l’homme d’adhérer en conscience à l’idée d’un monde « centré », harmonieux, réglé et orienté, parce que l’homme ne peut se maintenir réellement dans la vertu que soutenu par cette idée, la possibilité d’y parvenir sans étant infime, et absurde puisque d’un héroïsme sans fondement, sans sens autre qu’individuel et pour un temps éphémère.

 

Et, de plus, cette faculté autodéterminante, indépendamment de la force de volonté qui serait telle qu’elle pourrait se passer de l’idée d’un monde sensé pour s’exercer, a tout de même besoin d’un enracinement cosmologique, organique, car nous ne saurions autrement d’où elle tirerait sa puissance autorégulatrice. Il faut par conséquent avoir foi au monde pour avoir foi en soi, et cette foi au monde laisse pressentir ce Centre des centres qui lui donne sens en le centrant, c’est-à-dire en l’organisant, en l’arrangeant, en le disposant vers toujours plus de complexité.

 

 

 

 

 

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5 octobre 2012 5 05 /10 /octobre /2012 13:21

 

L’Esprit, les Corps, et la Matière

 

Ou Dieu et sa Création chez Teilhard de Chardin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Esprit, les Corps, et la Matière

Ou Dieu et sa Création chez Teilhard de Chardin

 

 

 

« Celui qui comprend le babouin contribuera davantage à la métaphysique que Locke ». Darwin

 

 

 

 

 

 
Introduction

 

Le thème de ce mémoire nous a été comme imposé par sa nécessité. Il est impératif effectivement, à notre point de vue, d’apaiser les tourments, les déchirements qui ne cessent de nous meurtrir, entre notre foi que nous voudrions définitive, et l’intelligence, que nous ne voudrions pas sacrifier au profit d’un apaisement douteux. Le monde sans cœur et sans âme d’un strict matérialisme nous effraie, mais l’attitude qui consisterait à sacrifier notre esprit critique afin d’accéder à la confiance aveugle de l’imbécile heureux nous écœure. Car nous ne voulons pas être imbéciles heureux, nous ne voulons pas être lâches. Et c’est en cela que Teilhard est immense, qui ne prouve pas l’existence de Dieu, puisque, comme nous le verrons, la croyance reste le domaine irréductible de la foi, mais contribue à nous la rendre possible, c’est-à-dire non contradictoire avec les données expérimentales. Car, si pour Pascal, foi et raison sont deux ordres distincts qui sont complémentaires, il reste qu’il laisse la possibilité de croire d’une foi inaccessible aux tergiversations de la science, une foi vraiment séparée et absolument sûre d’elle-même. Pour Teilhard, la scission lancinante souvent observée en l’homme entre son intérêt pour le monde et son intérêt pour Dieu, l’attachement et le détachement, la science et la foi, est la source de conflits trop douloureusement vécus pour ne pas tenter de les amoindrir, de les adoucir. Combien de grands hommes ont toujours refusé d’adhérer de tout leur cœur et de toute leur âme au sacré qu’ils pressentaient pourtant traverser toute existence, non par lâcheté, mais par conscience ?  Montherlant est le prototype de ces artistes qui auraient tant aimé croire, mais qui, au désespoir de Jean Guitton, ne le pouvaient pas, davantage par franchise, honnêteté intellectuelle, que par perversion.

Il est une idée répandue chez le clergé que ceux qui ne croient pas refusent l’appel, car il est plus aisé de vivre comme on l’entend, sans devoirs à accomplir à l’égard d’une instance transcendante, se prenant soi-même pour centre et sommet, que d’agir sous la juridiction d’une force suprêmement organisatrice à laquelle on doit des comptes. Mais combien d’hommes croient comme on adhère à une secte, par facilité, confort, pour ne plus chercher, pour ne plus être seuls de la solitude des chercheurs véritables, engagés corps et âme dans leur quête exaltante, mais épuisante, constructive, mais destructrice, aussi. Il est  en vérité plus aisé, plus réconfortant, plus joyeux, de vivre en un monde que l’on croit, que l’on sent organisé, sensé, animé d’une bienveillance trop souvent imperceptible hélas, monde orienté, structuré, « cohérent et fécond », qu’en un monde que l’on juge absurde. Il faut donc écouter tous ces hommes souffrants qui veulent croire mais ne peuvent pas, faute d’y pouvoir consentir de tout leur être, de toutes leurs facultés, et les aider à les réconcilier dans leurs aptitudes aux vues et conclusions divergentes. Pour cette tâche, Teilhard est, semble-t-il, approprié, l’homme de la situation, car quel autre penseur a-t-il effectivement « rendu » la foi à ceux qui la jugeaient à jamais incompatible avec les exigences de leur raison, exigences auxquelles ils ne voulaient pas renoncer, auxquelles on ne renonce que pour sombrer dans une lénifiante bêtise, ou dans le fanatisme le plus opposé aux desseins divins. Si Dieu nous a donné la raison, c’est pour que nous nous en servions, et son emploi doit mener à l’extrême limite ou, n’étant plus suffisante, il faudra y ajouter l’épreuve du saut décisif, mais elle n’en est pas moins apport et soutien nécessaire au parcours.

 

 

Si Teilhard a su si bien aider à la conversion, ou reconversion des cœurs, c’est qu’il n’a pas rejeté les problèmes perturbants, le rôle incontestable de la matière qui nous compose, de la constitution de nos corps dans le processus de formation de nos consciences, qu’il n’a pas craint l’aventure la plus risquée, l’aventure de la pensée, influencée et portée par une force, une énergie, qui, tout en lui conservant le plus grand respect pour les traditions, ne l’entravait par aucune trace des superstitions peureuses qui bloquèrent parfois de grands esprits.

 

« Les conceptions renfermées dans le présent Essai, bien qu’influencées (c’est évident) par l’Evangile, ne sont pas nées dans mon esprit de la partie spécifiquement chrétienne de moi-même. Elles sont plutôt apparues en antagonisme avec celle-ci ; et elles en sont si bien indépendantes que je me trouverais singulièrement gêné dans ma foi si quelque opposition venait à se dessiner entre elles et le dogme chrétien. Mais en fait, ( …) c’est le contraire jusqu’ici qui s’est toujours produit. »

 

L’énergie humaine, Seuil, 1èreédition, 1962, p. 112

 

 

« Je me suis souvent demandé si, par ces vues, je ne m’arrangeais pas, simplement, pour sauver artificieusement un donné que m’imposait la foi chrétienne. En vérité, je ne le crois pas. Sans doute, je ne serais pas arrivé, peut-être, à ces perspectives sans mon éducation religieuse. Il est précieux, par ailleurs, de se sentir en conformité fondamentale avec l’énorme courant philosophico-moral dont l’axe est le Christianisme. Mais ceci posé, il me semble que même si, maintenant, tous ces solides étais s’écroulaient, je ne pourrais pas voir autrement que je ne le fais .»

 

Lettre à Léontine Zanta, Desclée de Brouwer, 1965, p. 98

 

 

L’Esprit, les corps, et la matière, c’est l’étude des rapports qui unissent Dieu et le monde, le Créateur et sa Création, et c’est tenter de comprendre quelle est leur interaction exacte. Comment, si nous considérons le rôle si fort, si prégnant de la matière dans le monde, son influence déterminante sur nos propres comportements, la liberté, la spiritualité sont-elles envisageables ? De quelles virtualités sont doués nos corps, quelles potentialités nous fournissent-ils ? Quelle est le moteur et quelles sont les modalités de l’évolution ? Quel avenir, individuel et collectif, pouvons-nous esquisser ? Quelle extrapolation futuriste sensée au vu des données actuelles pouvons-nous envisager ?

 

D’un mot, malgré la prédominance apparente de la matière, croire est-il encore sensé ?

 

Nous commencerons par situer le contexte général de l’œuvre, c’est-à-dire l’enracinement de la vie humaine dans le Cosmos, qui seul peut lui donner sens.

 

Nous analyserons ensuite toutes les données d’un monde en évolution, cosmologique, matérielle, corporelle, pour aboutir à l’homme, lui-même en progrès et point culminant de l’évolution.

 

Nous verrons alors comment accorder Teilhard au transformisme, théorie de l’évolution des espèces vivantes. Puis nous verrons comment associer les principes Teilhardiens à quelques problèmes fondamentaux qui s’enchaînent, l’égalité, la liberté, l’action, la souffrance et la mort.

 

Enfin, nous terminerons par quelques conjectures à propos de l’avenir. Tout ce cheminement servira l’enjeu du mémoire ; sinon prouver la foi, montrer qu’elle peut être compatible avec les aspirations intellectuelles, et il affrontera pour cela le problème des rapports envisageables entre l’Esprit, la matière, les corps et les hommes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Schéma du "Phénomène Humain"

 (interprétation de Jacques S. Abbatucci)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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                           (information croissante)

 

 

 

 

 

 

 

 

I -  CE PAR QUOI IL FAUT COMMENCER

 

1 – NECESSITE DE CROIRE OU COMMENT ECHAPPER A L’ISSUE ILLUSOIRE IMAGINEE PAR CAMUS :

 

Tout d’abord, notons que la croyance en un monde « cohérent et fécond » pour employer des termes significatifs du vocable Teilhardien, paraît à Teilhard indispensable à l’homme, de plus en plus indispensable en fait, à mesure que sa conscience s’éveille jusqu’à se réfléchir en Dieu. Les perspectives stoïciennes ne le convainquent pas. En premier lieu, parce que l’obsession de son propre perfectionnement conduit naturellement au mépris de ceux qui ne s’y livrent pas, à la hantise de la corruption de sa  propre hauteur,  au repliement égocentrique, et pour tout dire, à la misanthropie. De plus, l’idée développée par Camus  « il faut imaginer Sisyphe heureux » lui paraît elle-même absurde. En effet, quelle serait cette sorte de bonheur que celui qui se contenterait d’un éternel recommencement ? Un bonheur héroïque peut-être, mais dérisoire aussi et hors de notre portée.

 

 

« Gémir, pleurer, prier est également lâche,

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche,

Dans la voie ou le sort a voulu t’appeler.

Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

 

La mort du loup, Alfred de Vigny

 

 

C’est le conseil du loup au poète, mais le poète, en sa qualité d’homme, ne peut se contenter d’un tel sort. Et c’est un fait que la lecture des stoïciens a une conséquence euphorisante, par l’impression de contrôle qu’elle nous donne, mais dont nous subissons vite le contrecoup, et que les grands hommes qui en ont illustré, revendiqué les fondements, n’ont pu s’y maintenir qu’à intermittence, car non soutenus par l’idée d’un principe réellement réconfortant et au-dessus d’eux-mêmes, auquel se fier quand sa propre force s’est dissipée.

 

 

« A certaines heures  de troubles extrêmes […]. Quand toute certitude vacille, que toute parole balbutie, que tout principe devient suspect, à quelle dernière croyance raccrocher notre existence intérieure, en dérive, sinon à celle-là : qu’il est un sens absolu de croissance, auquel notre devoir et notre béatitude consistent à nous conformer et que la Vie marche en ce sens, par le plus droit chemin. La Vie ne trompe pas […] ni sur la route ni sur le Terme […]. Elle ne définit intellectuellement aucun Dieu, aucun dogme […] elle nous indique le  chemin vers quelle région de l’horizon il faut cingler pour voir se lever et grandir la Lumière. »

 

Ecrits du temps de la guerre, Seuil, 1976, p. 22

 

 

 

 

2 – IMPORTANCE DE L’ENRACIMENT COSMOLOGIQUE DANS L’ASSURANCE DE LA VALEUR ACCORDEE A NOTRE RAISON :

 

« Si le monde est sensé, c’est parfait, mais si le monde va au hasard, ce n’est pas une raison pour, toi, aller au hasard »

 

Les Pensées,  Marc-Aurèle

 

 

Mais qui nous prouve, perdu en un monde hasardeux, que nous possédons en nous-mêmes les clés pour ne pas se perdre, la possibilité du contrôle de soi, de l’autodétermination absolue indépendamment de la cohérence de l’Univers, où pourtant nous sommes pris, nous qui ne sommes qu’élément d’un Tout nous enveloppant ? N'est-il pas nécessaire d’attribuer à l’Univers une signification pour se l’assurer à soi-même, pour postuler l’aptitude à la libre orientation individuelle, si tant est qu’elle ne soit pas incompatible avec l’ordre du Tout ?

 

Ainsi, pour Teilhard, il est indispensable à l’homme d’adhérer en conscience à l’idée d’un monde « centré », harmonieux, réglé et orienté, parce que l’homme ne peut se maintenir réellement dans la vertu que soutenu par cette idée, la possibilité d’y parvenir sans étant infime, et absurde puisque d’un héroïsme sans fondement, sans sens autre qu’individuel et pour un temps éphémère.

 

Et, de plus, cette faculté autodéterminante, indépendamment de la force de volonté qui serait telle qu’elle pourrait se passer de l’idée d’un monde sensé pour s’exercer, a tout de même besoin d’un enracinement cosmologique, organique, car nous ne saurions autrement d’où elle tirerait sa puissance autorégulatrice. Il faut par conséquent avoir foi au monde pour avoir foi en soi, et cette foi au monde laisse pressentir ce Centre des centres qui lui donne sens en le centrant, c’est-à-dire en l’organisant, en l’arrangeant, en le disposant vers toujours plus de complexité.

 

 

 

 

 

 

 

 

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